Billet proustien (7) : Rachel maîtresse extrême

Marcel Proust (Wikimedia Commons)

Voici Rachel-quand-du Seigneur mise à l’honneur, alors que, maîtresse de Robert de Saint-Loup, elle l’est rarement dans la Recherche. Mais il s’agit ici de la Rachel comme type, c’est-à-dire comme maîtresse d’un jeune et bel aristocrate. L’idée, comme il se doit paradoxale, est que la fille de modeste origine qu’est Rachel a, parce qu’elle est femme, le talent qu’il faut pour sortir son partenaire, tout noble qu’il soit, de sa grossièreté native, qui est aussi celle de tout homme :

« Même dans le bas peuple (qui au point de vue de la grossièreté ressemble si souvent au grand monde), la femme, plus sensible, plus fine, plus oisive, a la curiosité de certaines délicatesses, respecte certaines beautés de sentiment et d’art que, ne les comprît-elle pas, elle place pourtant au-dessus de ce qui semblait le plus désirable à l’homme, l’argent, la situation. »

Cette capacité d’affinement par la femme traverse donc les classes sociales. Et le narrateur d’insister sur ce qui est peut-être un topos littéraire et voit triompher celle dont on attendrait peu cette délicatesse :

« Or, qu’il s’agisse de la maîtresse d’un jeune clubman comme Saint-Loup ou d’un jeune ouvrier (les électriciens par exemple comptent aujourd’hui dans les rangs de la Chevalerie véritable), son amant a pour elle trop d’admiration et de respect pour ne pas les étendre à ce qu’elle-même respecte et admire ; et pour lui l’échelle des valeurs s’en trouve renversée. » 

En fait de « renversement », c’est la parenthèse ci-dessus qui le pointe véritablement. C’est que Proust y magnifie une fraction du monde ouvrier qui vient tout juste d’émerger et qui capte en passant la sympathie du héros-narrateur.

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Folio, p. 347.