Écouter la Corse autrement : Le nouvel album de Patrizia Poli

Lorsque j’évoque mon goût prononcé, si ce n’est viscéral, pour la musique de mon île d’origine, j’ai régulièrement droit, même de la part d’interlocuteurs érudits, à un lot de clichés redondants : un groupe d’hommes habillés de noir, la main à l’oreille et brayant des gammes incompréhensibles. Il est certain que ce n’est pas en écoutant les reprises de Patrick Fiori/Bruel que l’on peut s’initier au chant traditionnel, et surtout l’apprécier. Mais il en est bien autrement si l’on tend l’oreille à la brillante et charismatique chanteuse Patrizia Poli.

La polyphonie, chant des anciens, à l’origine celui des bergers, a traversé les générations sans que le fil ne soit jamais rompu. Dans mon village des montagnes cortenaises, comme dans tous les recoins de l’île, on chante autour d’un verre le soir en famille, il nous est enseigné dès le plus jeune âge à fredonner des chansons traditionnelles, et il n’existe pas un événement sacré sans entonner à l’unisson et a cappella l’hymne insulaire Dio Vi Salvi Regina. De ces chants sont nés ces dernières décennies des musiciens de grand talent qui ont adroitement modernisé la polyphonie tout en conservant ses fondamentaux. Les plus internationaux étant I Muvrini, mais aussi – liste non exhaustive de ma sélection – le chanteur Petru Guelfucci (son album Corsica sorti en 1991 est une merveille que l’on ne cesse d’écouter en boucle à travers l’île), Chjami Aghjalesi, A Filetta ou Canta U Populu Corsu. Si ces musiciens et chanteurs peuvent s’adonner à des mélodies modernes, leurs compositions sont toujours d’inspiration traditionnelle, chantés dans la langue régionale et dont les textes invoquent des sujets chers à notre culture.

Mais la plus atypique des nouvelles voix corses, et des plus belles, porte le nom de Patrizia Poli. Née en 1959 à Bastia, Patrizia Poli bénéficie d’une formation musicale classique. Son arrière-grand-père lui a enseigné le solfège, puis elle s’initie au piano. Plus tard elle partira étudier la musicologie à l’université de Nice. Elle l’a raconté que ses allures de jeune Colomba vengeresse effrayait les étudiants de la Riviera.

Elle se lancera également dans la composition, guitare à la main, avec son amie de jeunesse Patricia Gattaceca, chanteuse, comédienne et poète. Elles montent alors le duo E Duie Patrizie et réinventent la polyphonie qu’elles dotent d’une insolente modernité sans un instant en omettre les traditionnelles fondations. Leur amour du chant corse côtoie leur ouverture sur le monde, et nul autre avant elles n’avait probablement su conjuguer de la sorte contemporanéité et tradition à travers la polyphonie. En 1976 elles enregistrent leur premier 45 tours. En 1989, le duo devient Les Nouvelles Polyphonies Corses. En 1992, elles remportent une victoire de la musique et sont invitées aux ouvertures des JO d’Albertville. Elles collaboreront fréquemment avec d’autres artistes tel Goran Bregovic, John Cale ou encore Patti Smith.

Elles fondent le groupe Soledonna en 1998 et le duo devient trio car rejoint par la sœur de Patrizia Poli, Lydia Poli. Elles remportent cette même année le Grand Prix de la musique traditionnelle (SACEM), et enregistrent trois albums, des polyphonies aux mélodies nostalgiques d’une grande beauté, toujours influencées de rencontres, voyages et musiques du monde. En parallèle, Patrizia Poli s’adonne à une carrière de comédienne.

Toujours très lié, et pas plus tard que cet été, le trio se retrouvait sur scène dans une pièce d’Orlando Forioso intitulée Bellaciao – Quandu a Corsica r-esiste ; quant à Patrizia Poli, elle sort cette automne (officiellement le 8 novembre 2019) son album solo Versuniversu en collaboration avec le musicien et compositeur Pascal Arroyo, un projet qui est le fruit de leurs retrouvailles ; ils s’étaient rencontrés deux ans auparavant, par le biais de Bernard Lavilliers, ami et collaborateur de longue date de Patrizia Poli et dont Pascal Arroyo est le bassiste et chef de l’orchestre scénique. C’est en 2016 qu’ils se croisent de nouveau et se lancent dans l’aventure.

Trois années de travail ont donné naissance à un album d’une grande beauté mélancolique. La polyphonie n’y est jamais bien loin (à l’exception d’un morceau en français écrit par Bernard Lavilliers), les mélodies invitent à la sensualité – elles donnent envie d’ouvrir une bouteille de Patrimoniu à la tombée de la nuit et de se laisser bercer par le répertoire de morceaux enchanteurs – et les textes sont proches d’un recueil de poésie. L’influence est souvent latino, Patrizia Poli pratique assidûment le tango et Pascal Arroyo est d’origine andalouse.

Mais sous ces airs envoûtants qui semblent dessiner les crépuscules des pays latins, retentit aussi la révolte. Car Versuniversu est une illustration sonore de ce carrefour de la Méditerranée qu’est la Corse : l’île de Beauté, plus italienne que française, et dont les racines culturelles sont le résultat d’un métissage kabyle, juif, espagnol… Patrizia Poli milite avec subtilité via ses créations-fusions dont le titre même de l’album est évocateur, à l’encontre d’idées reçues quant à une soi-disant fermeture d’esprit régional dont l’île ne souffre que trop…

Voilà une manière de découvrir autrement, ou découvrir tout court, la richesse de la musique corse. Ou simplement de rêver à l’écoute d’un album de très grande qualité.

Patrizia Poli sera en concert le 21 novembre au théâtre de Bastia dans le cadre du festival « les musicales de Bastia »