Emmanuelle Lambert : Giono furieux mais pas fou

Jean Giono par Irving Penn, Manosque, 1957 (détail) © Conde Nast / MUCEM

Où en sommes-nous avec Jean Giono ? De la cohorte des grands romanciers que connut la France dans la première moitié du XXe siècle et un peu plus, il apparaît comme l’un des rares survivants, l’un de ceux qui sollicitent encore notre lecture. Lisons-nous encore Maurois et Mauriac, Montherlant et Martin du Gard ou même Malraux ? En revanche et à coup sûr, nous sommes nombreux à rester fidèles à maints romans de Giono et en particulier à ses « Chroniques romanesques », qui datent surtout de l’après-guerre 40-45.

On ne s’étonnera donc pas de voir s’ouvrir en octobre prochain, en l’honneur et à la mémoire du romancier une exposition au MUCEM de Marseille (ouverture le 30 octobre prochain), où l’enfant de Manosque sera chez lui cinquante ans après sa mort. Emmanuelle Lambert est la commissaire dynamique de cette exposition comme elle l’avait été dans le même musée pour l’expo Jean Genet en 2016. GENET vs GIONO, c’est G-N vs G-N. Lambert dut être fascinée par la similitude phonique des deux patronymes. Mais il y a surtout que, fils du peuple, Giono comme Genet furent des écrivains autodidactes et se réclamèrent d’une manière d’anarchie. Enfin si Genet fut un violent, Giono fut, nous dit Lambert, un furieux.

Il y aurait bien autre chose à retenir du bel essai de la critique et en particulier que son ouvrage stimulant s’écrive de façon vagabonde sur plusieurs plans narratifs. Car si le livre est fait pour beaucoup de la biographie de l’écrivain avec ses différents attachements (Manosque et ses alentours, le père adoré, la mère et les deux filles, le Contadour à certains moments), il relate tout autant la préparation de l’exposition par notre auteure secondant des fidèles de l’écrivain comme il ouvre des aperçus sur l’existence de la biographe elle-même comme en ces belles pages sur son adolescence à Épinay-sur-Orge où le professeur S. va lui transmettre une passion de la littérature.

Emmanuelle Lambert © Philippe Matsas / Stock

Mais revenons à l’écrivain lui-même pour retenir chez lui un ancrage essentiel chez des auteurs de jadis tous lus et relus et qu’ils se nomment Homère, d’Aubigné, Rabelais, Monluc ou Machiavel, tous écrivains de l’intensité, tous aussi écrivains fondateurs de mythologies comme le sera Jean Giono lui-même.

Ce qui n’empêcha nullement ce dernier d’être en prise sur l’immédiateté du présent, présent de la nature dans sa luminosité ou présent des corps et des chairs jusque dans leurs aspects monstrueux, y compris les secours et les soins qu’ils réclament. À cet égard, Giono héritait de son père, Jean-Antoine, cordonnier de son état, connu pour le souci qu’il avait des autres, de leurs maux et de leurs souffrances.

Plus largement, l’œuvre de Giono est toute faite de désirs effervescents. Et, pour Emmanuelle Lambert, ce n’est pas dans l’œuvre seulement qu’il fit la part belle à la sexualité. Il se comporta à maintes reprises en « amant fiévreux » au gré de différentes maîtresses. De là que l’essayiste fasse volontiers le point sur le rapport de Giono au désir et à ses objets. Et Emmanuelle Lambert d’écrire dans un bel élan : « Je crois que Giono accueille l’expression du désir dans sa totalité, dans tous ses mouvements parce qu’il est une manifestation de l’amour pour le vivant — que cet amour soit éprouvé par un homme pour un autre, une femme pour une autre, un homme pour une femme, ou un petit garçon pour un oiseau est une autre affaire. On ne parle pas ici de consumation sexuelle, ou d’accouplement (chose qui l’intéressait tout autant et dont son œuvre est pleine) mais de cet aimant qui pousse une chair vers une autre, et qui se traduit dans le regard, l’odorat et le toucher. » (p. 133)

Nous ne parlerons pas du Giono politique attiré à tel moment par l’extrême-droite et à tel autre par l’extrême-gauche, mais nous emboiterons plus volontiers le pas à celle qui pointe à bon escient dans tout un parcours le pacifiste de l’après 14-18 comme l’écologiste avant la lettre qui anima les rencontres du Contadour avec les militants des auberges de jeunesse. C’était vers la fin des années 30 au temps du Front populaire. Emmanuelle Lambert épouse avec talent les passions d’un écrivain porté jusqu’à aujourd’hui par la fureur de vivre.

Emmanuelle Lambert, Giono, furioso, Stock, septembre 2019, 280 p., 18 € 50.