Le dernier Pharaon, la marque de Schuiten

Quelle bonne idée d’avoir confié les clés de la maison Blake & Mortimer à Jaco Van Dormael, Thomas Gunzig et François Schuiten ! Le Dernier Pharaon, paru le 29 mai dernier, est une œuvre majeure, hybride, qui rend hommage aux héros créés par Edgar P. Jacobs tout en convoquant des thématiques sociologiques, économiques et écologiques très actuelles. Un album magistral qui combine puissance narrative et perfection graphique.

Sans faire offense à Yves Sente, Peter Van Dongen et André Juillard ou aux deux Jean (Dufaux et Van Hamme), le trio d’auteurs et le dessin de François Schuiten ont fait entrer Blake et Mortimer dans le XXIe siècle. Depuis la création de la série en 1946 (reprise en 1987 après le décès d’Edgar P. Jacobs), l’univers dans lequel évoluent le scientifique et le militaire de Sa Majesté est resté figé dans sa temporalité graphique et narrative d’origine. Ce qui n’est bien évidemment pas un reproche ni même un regret : l’héritage s’est perpétué et ce qui a fait le sel et le succès de La Marque Jaune ou du Secret de l’Espadon se retrouve de manière invariante dans L’onde Septimus, L’affaire Francis Blake ou dernièrement dans La Vallée des Immortels.

« Quelques années plus tard… » A Bruxelles, de nos jours (ou peut-être dans quelques années), le Professeur Mortimer est attendu au Palais de Justice parce qu’un rayonnement électromagnétique colossal semble émaner de l’édifice conçu par Joseph Poleaert. Mieux : de récents travaux de rénovations ont mis à jour de mystérieux hiéroglyphes et une pièce secrète, le bureau de l’architecte. Dès lors, tout s’enchaîne, l’abattage d’un mur va libérer une onde d’une intensité extraordinaire, impossible à contenir, aux effets encore inconnus.

Les conséquences ne tarderont pas à venir. Tandis que Mortimer est toujours victime de cauchemars incessants qui le transportent aux frontières de la folie, le rayon bruxellois va avoir des répercussions funestes : tous les appareils électriques et électroniques cessent de fonctionner, les moteurs thermiques, le numérique, le digital, tout est hors d’usage. Dans un périmètre pour l’instant limité, la technologie n’est plus.

Le choix de Bruxelles et du Palais de justice n’est pas étonnant quand on connaît la passion de François Schuiten pour l’architecture, discipline qui a nourri l’ensemble de son œuvre, de ses débuts dans Métal Hurlant (avec son frère Luc) jusqu’aux Cités Obscures (avec son complice Benoît Peeters). La ville de naissance du dessinateur est magnifiée dans ce Dernier Pharaon, avec des perspectives et un trait somptueux qui mettent la capitale belge au cœur du récit. Le dépaysement de l’intrigue n’est d’ailleurs pas qu’un artifice scénaristique : la Grande-Bretagne et la capitale de l’Europe s’opposent dans la lutte contre l’onde dévastatrice et leur manière d’envisager la résolution du problème. On pourrait même voir dans cette opposition une métaphore des bouleversements actuels liés au Brexit annoncé, qui laissera(it) Bruxelles et ses institutions européennes devenir l’épicentre d’une nouvelle géographie et le point de départ d’une nouvelle ère.

Au-delà de cette hypothèse très politique, Van Dormael, Thomas Gunzig et Schuiten ont surtout conduit Blake et Mortimer sur le terrain de l’écopoétique. Alors que la majorité des habitants ont fui la ville, une poche de réfractaires, de résistants, des enfants, des jeunes, ont choisi de rester vivre à Bruxelles privé de toute technologie. Ils ont cherché de nouveaux moyens de subsistance, ils se sont adaptés à leur nouvel environnement, ils se sont mis en quête d’un nouveau mode de vie. Dans ce récit qui convoque l’onirisme et la mythologie égyptienne dans un monde de plus en plus techno-dépendant, la réflexion est en marche : un black-out mondial ne serait pas qu’une catastrophe, elle pourrait être un retour aux sources salutaire, un coup d’arrêt aux changements annoncés (le climat, les équilibres géopolitiques instables).

Essaye de redémarrer le système !

Puisant dans le passé de la série (Le Mystère de la grande pyramide), Le Dernier Pharaon est en somme une version augmentée de l’univers de Blake & Mortimer qui cette fois ne doivent pas affronter un vilain de service mais bel et bien trouver des solutions pour sauver la planète (d’)elle-même. Dernier Pharaon, dernier recours, Mortimer semble dès lors être le dénominateur commun – consciemment ou non – et Blake, celui par qui le malheur sera peut-être évité, au prix d’une trahison nécessaire envers l’ancien monde.

Le Dernier Pharaon, Jaco Van Dormael, Thomas Gunzig, François Schuiten (scénario), François Schuiten (dessin), Laurent Durieux (couleurs). 92 p., éditions Blake et Mortimer, mai 2019, 17 € 95