X-Men : Recette de la Daube à l’Américaine (Dark Phoenix)

J’ai grandi avec les X-Men. Pas seulement en termes d’âge. Mais la lecture trimestrielle de Spécial Strange dans les années 70-80 (deux épisodes dans le magazine, soit l’équivalent de deux Comics, une fois tous les trois mois) me permettait de m’identifier aux héros dont je suivais avec fébrilité les déboires et de traverser ma propre différence en miroir de la leur (ce sont des mutants, doués de pouvoirs qui les mettent en marge de l’humanité), avec une fierté et une force que la société française d’alors ne favorisait pas encore, ni même n’envisageait de prendre en considération.

J’étais un enfant solitaire, plus tard un adolescent torturé, penché sur ses planches à dessin le soir, à reproduire les poses savantes de Tornade ou de Phénix — les désignations américaines viendraient ensuite (Storm, Phoenix, Nightcrawler, Wolverine…) lorsque je découvrais le format Comics en Angleterre d’abord, puis dans les boutiques spécialisées en bande-dessinées de la rue Dante, à Paris, qui importaient X-Men et dérivés (on ne disait pas encore spin-off ou cross-over) directement des États-Unis.

Jean Grey, la jeune télépathe rousse, pupille et soutien indéfectible du Professeur Charles Xavier, n’était pas mon personnage préféré — Ororo Monroe (Storm) était plus à mon goût d’indépendance, de liberté et de frustration. Son parcours néanmoins était le pivot central de nombres des épisodes que je lisais alors, et j’en tirerais plus tard une nouvelle, Le millet, publiée dans un recueil édité par Jacques Flament en 2011, La matière des rêves : pour dire la force des héros d’enfance qui non seulement conquièrent les esprits, mais parviennent à coloniser la littérature pour y faire leur place (méritée) au sein d’un livre.

« Je sais que je vais mourir.
Le blindage explose et les radiations envahissent l’habitacle depuis lequel je pilote cette navette de fortune. On était sur une plateforme spatiale, on avait échappé au pire — du moins le croyait-on. On voulait décamper le plus vite possible, tu avais dit que je n’avais pas les capacités requises pour piloter l’appareil mais j’avais posé ma main sur le front du pilote et j’avais absorbé ses connaissances en quelques secondes. J’étais devenue un pilote aussi qualifié que lui l’était, je suis télépathe. »

Le film de Simon Kinberg qui sort ces jours-ci sur les écrans français prend appui sur la « Dark Phoenix Saga » créée par Chris Claremont, et illustrée par Dave Cockrum, puis John Byrne : après une mission de la NASA « carjacké » par les X-Men, les seuls à être capable d’intervenir sur la plateforme spatiale détournée de sa fonction par un savant fou (scénario classique de la science-fiction), Jean Grey prend les commandes de la navette qui va les ramener sur Terre et, traversant une zone de radiations violentes, est conquise par le pouvoir du Phénix, une force immatérielle qui habite l’espace, et plus spécifiquement en dévore les univers sans scrupules. Mais là où la bande-dessinée jouait avec finesse des tiraillements de l’héroïne face au pouvoir, l’assumant en premier lieu sous le nom de Phoenix, puis le laissant la transformer et devenant par là-même cette Dark Phoenix (la version pervertie du Phénix donc), dévoreuse de mondes, dont l’appétit demande à être pour le moins jugulé, mais surtout l’entité, détruite, sans considération pour l’hôte qui l’héberge, le film américain accumule poncifs, situations absurdes, dialogues insipides et dénouement sans intérêt, l’ensemble atrocement filmé, servi par un casting déplorable (Sophie Turner, l’extraordinaire Sansa Stark de Game of Thrones, en première position de ce flop monumental — on ne parlera même pas de James McAvoy et de Michael Fassbinder, dont les visages peinent à trouver l’expression juste devant tant de stupidité, ni d’une Jennifer Lawrence lasse, censée incarner l’un des personnages les plus controversés de l’univers Marvel, Mystique, que la série de films adaptés de la bande-dessinée dévoie sans vergogne, pour la liquider à mi-parcours de ce navrant épisode) et une bande-son pompeuse qui convoque le Didon et Énée de Purcell sans honte aucune, pour le noyer dans la matière la moins inspirée à ce jour du pourtant reconnu Hans Zimmer.

« Le corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus. »

Les X-Men (désignation à la fois des « Hommes de X(avier) » et de la mutation génétique à l’origine de leurs pouvoirs) sont créés par Stan Lee et Jack Kirby en 1963. Une première équipe composée de cinq membres (dont Jean Grey, dénommée Strange Girl) intègre l’École pour Jeunes Surdoués du Professeur Charles Xavier (immense télépathe condamné au fauteuil roulant) pour apprendre à maîtriser les pouvoirs qui les condamnent à la différence et à l’exclusion, parce qu’ils représentent un danger : pour eux-mêmes en premier lieu ; pour leur entourage proche ; pour la société enfin. Structure classique là encore d’un scénario rôdé, la bande-dessinée alterne de manière basique leur vie d’étudiants, la romance amoureuse qui lie Jean à Scott Summers (Cyclops), et le combat qu’ils ont à mener contre « les forces du mal » (on ne détaillera pas).

En 1975, une nouvelle équipe est réunie autour de Xavier : les X-Men originaux (tous américains) ont failli lors d’une mission sur une « île vivante » qui les détient, et le Professeur rassemble de nouveaux talents pour se porter à leur rescousse. Cette fois pourtant, fin de la Guerre Froide oblige et ouverture à l’international, Xavier ratisse plus large : Piotr Rasputin (Colossus) est russe ; Ororo Monroe (Storm), africaine ; Kurt Wagner (Nightcrawler), allemand ; Sean Cassidy (Banshee), irlandais ; Logan (Wolverine), canadien — un Japonais et un Amérindien viennent compléter le groupe, dont les destins diffèrent rapidement de ceux des autres (et on s’amusera de noter l’origine de ceux que le scénario, toujours très américain dans son positionnement, écarte, et d’en deviner les raisons). Non seulement sauvent-ils les X-Men originaux mais ils les remplacent rapidement à l’École pour Jeunes Surdoués, les premiers élèves estimant avoir tout appris et tout compris.

La « Saga du Phénix » les réunit à nouveau dès 1976, lorsque la mission spatiale scelle le destin de la jeune télépathe. Strange Girl devient Phénix, elle rompt avec Scott Summers, réintègre les X-Men, ses nouveaux pouvoirs apportant une plus-value conséquente à la nouvelle équipe, perd le contrôle du Phénix, dévore un univers et ses milliers d’habitants, et quelles que soient les excuses que l’on peut trouver à Jean Grey dans la bande-dessinée, et les barrières mentales que Charles Xavier tente de poser dans l’esprit de la jeune femme pour contenir sa faim, Phénix doit payer le prix de ses actes.

Jean Grey met elle-même fin à ses jours au terme de la « Saga du Phénix Noir » (Claremont / Byrne), lorsque les X-Men et les forces intergalactiques qui l’ont condamnée, et Charles Xavier lui-même, s’avèrent incapables de la maîtriser : l’héroïne, romantique par essence, meurt dans les bras de Scott Summers, expiant par son geste le génocide dont elle est à l’origine.

On est très loin de ce que Hollywood offre à l’écran comme image du pouvoir, de sa dévoration et du sacrifice nécessaire pour le contrer. Tandis que nombre de séries ambitieuses creusent de par le monde, avec avidité et sans concession, les arcanes du pouvoir, ses compromissions, ses lacunes, ses devoirs et ses lâchetés — jusqu’au cœur de l’Amérique (on pense évidemment à The Handmaid’s Tale ou à House of Cards) — on a le sentiment que le cinéma américain, à travers ses blockbusters, dévore, à la manière du Phénix, le « temps de cerveau disponible » de ses concitoyens, cher à Patrick Le Lay, sans considération de qualité minimum, ratissant large dans le populisme : en dernière ligne du générique de fin de X-Men: Dark Phoenix, une phrase sur l’écran noir fait état du nombre d’emplois générés pour la réalisation de ce film et de la somme qu’il a nécessité (soit, si je ne m’abuse, 175 millions de dollars).

Si la fin justifie les moyens, on est en droit de penser que la phrase est offerte au spectateur en guise d’excuse pour la daube qui vient de lui être servie.

X-Men Dark Phoenix, film réalisé par Simon Kinberg, avec Sophie Turner, James McAvoy, Michael Fassbender, en salles le 5 juin 2019, 1 h 54