Tribune : de la politique en YouTubie

Une princesse aux cheveux bleus veillait sur les aventures de Pinocchio. Rezo, le youtubeur allemand de vingt six ans arbore, lui, une mèche de cette même couleur. Jusqu’à présent, ses vidéos semblaient le traîner de canapé en canapé, un pied dans le pays des jouets, un autre dans le monde adulte. On y chantait sur des traductions google, on se tapait des barres sur les photos d’enfance entre potes, on se moquait du playback des plateaux télé et on s’adonnait à des reprises aux mots bien pesés. Seulement, en s’aventurant en politique juste avant les élections européennes, le youtubeur bleuté se voit propulsé porte-parole générationnel en couverture du Spiegel.

Sa vidéo « Die Zerstörung der CDU » (la destruction de la CDU) génère plus de 12 millions de vues et déstabilise les grands partis. En presque une heure de dézinguage à haute intensité, documents sourcés à l’appui, Rezo dénonce les “mensonges” des principales formations au pouvoir. Sont passées en revue les inégalités de revenus et de mobilité sociale, les implications du pays dans l’élimination par drone à l’autre bout de la planète, et surtout les insuffisances des politiques climatiques. S’ensuit quelques jours plus tard, une autre vidéo où 90 membres de la communauté youtube reprennent l’argument du climat et invitent les jeunes à ne voter ni pour la CDU, ni pour le SPD, ni l’AFD. Les résultats une fois tombés attestent alors d’une forte érosion du vote jeune au profit des verts. De quoi alimenter les reproches d’une « manipulation de l’opinion » émis par la présidente fédérale du parti d’Angela Merkel. La réponse est des plus savoureuses au pays du géant Habermas. Nous avons eu des décennies d’analyse de “l’espace public” (titre de l’ouvrage fondateur de 1962) comme un lieu d’émancipation démocratique. Et voilà que le jour où une opinion s’écarte de la routine des grands appareils, use de sa raison et prend conscience de son rôle par un canal encore tenu à distance, cela pose visiblement problème. Aux dernières nouvelles, le Bundestag envisagerait de se créer un compte Twitter.

Rezo, le youtubeur allemand

En France, c’est en général la version appauvrie du philosophe allemand qui prime, celle d’un débat public réduit à produire du consensus. En se détournant du pays des jouets mais en gardant des sweat cools, le sérieux Hugo Travers part à la rencontre des candidats à l’élection présidentielle de 2017 et explique les programmes “aux jeunes”. L’audience de sa chaîne Hugo Décrypte s’affirme et un partenariat avec LCI l’aide à délivrer de manière hebdomadaire une capsule d’actualité où sont décortiqués à grand renfort d’infographies et d’images les cinq événements de la semaine. Bref, un profil respectable à même de créer l’événement lors d’une interview exceptionnelle, quarante-huit heures avant les élections européennes. Hugo reçoit un Emmanuel Macron ravi d’être dans la place et de brandir un vote à 16 ans sous réserve… d’un engagement à aller voter, les jeunes. Les autres candidats crient au contournement des temps de parole en période électorale, à l’opportunisme d’une intrusion éclair en Youtubie. Les fans des premières heures s’offusquent et discutent d’une prétention à l’objectivité écornée. C’est que cela fait beaucoup quand on s’est déjà trouvé en février à l’initiative d’un Débathon organisé sur la plateforme de jeux Twitch, entre ministre et jeunes, prenant au sérieux la proposition du Grand Débat contesté ailleurs. Ou quand on a accepté, comme d’autres youtubeurs de se faire brièvement débaucher par Jean-Michel Blanquer pour remédier aux peu de clics suscités par les vidéos institutionnelles du Ministère. Au demeurant, doit-on accabler les expériences de l’étudiant à Sciences Po ? Si Hugo décrypte, c’est à mi-chemin entre un article de quotidien gratuit et d’une rubrique décodage de journal payant. Il n’en montre que les réflexes de machines déjà fatiguées. Et s’inscrit plutôt bien dans ce qu’ils produisent d’ordinaire. D’où une levée, comme pour Rezo, de partenariats permettant d’assurer la lourde logistique de rédiger, de monter, de fournir des visuels et décliner les contenus sur les réseaux.

C’est qu’un youtubeur est convoité pour ce que les autres n’ont pas ou n’ont plus : l’autorité. A condition de prendre le terme en son sens premier, celui de faire l’auteur, et non celui d’obéir. Le youtubeur « fait des vidéos » avec quelque chose ou avec quelqu’un. Parce qu’il est resté un peu joueur, il s’empare de n’importe quoi et lui accorde une présence. Tout peut se voir exister en Youtubie, par l’auteur et avec l’auteur, que ce soit sous le registre du divertissement ou de la politique ( je fais une vidéo avec Marine Le Pen, je fais des vidéo avec quelqu’un qui fait des vidéos ). On peut ainsi, comme Hugo, faire du reportage et s’embarquer un jour pour filmer des druides ( « J’intègre des vrais druides en Bretagne » ), l’autre jour des royalistes ( « Immersion chez les royalistes en France » ), puis le lendemain proposer des  » tuto » ironiques pour remettre un pied au pays des jouets. On peut comme Rezo échanger avec une vlogeuse qui évoque sans grande retenue sa sexualité. Par toutes ces opérations, le youtubeur fait bien autorité sous le contrôle de sa communauté.

Hugo Travers

Reste à savoir si les youtubeurs européens peuvent faire avec des youtubeurs européens dans un espace de précarité des moins de 30 ans, de taux de chômage stratosphériques parmi les jeunes actifs, de la fuite à l’étranger des diplômés, ou de frais d’inscription à l’université en hausse. On ne peut en tout cas pas compter sur la presse, qui au mieux a vite évacué la comparaison entre l’Allemand et le Français. On ne peut pas non plus attendre un intérêt de Rezo envers son homologue, lui qui ne parle de la France que pour évoquer les plus privilégiés de ses pairs partis étudier à Paris. En revanche, peu après les élections, le Hugo Décrypte de la semaine annonçait les cinq actualités où figurait, outre la grève des surveillances du bac, un « Merkel et les YouTubeurs« .

Ainsi, le youtubeur politique nous expose sur sa chaîne un autre youtubeur qui fait avec du politique, et nous rend ce geste vivant et immédiat. Homère décrivait les scènes du bouclier d’Achille en cours de frappe dans les forges d’Héphaïstos. Ici, Hugo reprend à la sauce youtubique le même procédé de l’ekphrasis: devant la jeunesse qui le regarde et le commente, on surprend un porte-parole des jeunes en pleine action. Peu importe que le portrait du youtubeur en lutte pour sauver le climat soit tronqué. Seul le dénominateur commun de la jeunesse de Youtubie compte. Les références à l’égalité des chances, à l’extension de la pauvreté sont évacuées. L’image de l’Allemand s’enchasse dans celle du Français, qui peut-être laisse entrevoir par transparence celle de la suédoise Greta Thunberg. Une histoire européenne, de jeunesse et d’autorité.

Par Jean-Luc Florin