Marc Verlynde : Crevel, Cénotaphe

René Crevel (DR)

Depuis l’Antiquité, l’art de composer un texte sur un disparu s’est incarné dans la forme du « tombeau ». La simple épitaphe inscrite sur la pierre tombale est devenue poème et par extension « tombeau » détaché de sa stèle.

Presque un genre poétique à côté du rondeau, du sonnet ou du madrigal, le tombeau trouvera avec Mallarmé sa plus haute expression, immortalisant dans son « Tombeau d’Edgar Poe » le « calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur » et l’impératif de « donner un sens plus pur aux mots de la tribu » (mais on appréciera aussi son tombeau de Verlaine, doux et joueur : « Verlaine ? Il est caché parmi l’herbe, Verlaine »).

Si on peut penser le genre éteint, malgré des résurgences sporadiques – je me souviens du Tombeau de l’intellectuel (1984) de Lyotard auquel Blanchot répondit à sa manière avec Les intellectuels en question –, la façon de célébrer les grands auteurs s’assimile encore à des lamentations et à donner à la mort le premier rôle pour ressaisir la vitalité d’un être et d’une pensée (l’antithèse étant peut-être la somme de Derrida : Chaque fois unique la fin du monde). Car il est sûr qu’« on entre dans un mort comme dans un moulin », remarquait Sartre dans son étude sur Flaubert, et c’est contre ce moulin-tombeau que l’essai Crevel, cénotaphe tente de substituer un « cénotaphe », c’est-à-dire un tombeau ne renfermant aucun corps. Et comme pour le « tombeau », le « cénotaphe » semble pouvoir dire à la fois une poétique et une forme critique.

Aux belles voussures du tombeau marmoro-mallarméen, préférer l’absence de tombeau qu’est le cénotaphe, recueil d’ombres vivantes. Marc Verlynde invite à se défaire de l’image de René Crevel (1900-1935) écrasée sous le poids de son cadavre de suicidé et de surréaliste hérétique, car c’est un fait, « le gaz allumé, la manipulation de l’image commence. On va lui en bâtir des tombeaux. »  Plus de tombeaux, des cénotaphes. Plus de cadavres, de momies d’éternité repues, mais des ombres vivantes.

A lire ce court essai, on imagine à nouveau Crevel. On le redécouvre, en vérité, tant il s’est éloigné pour nous soit dans l’oubli, soit dans sa légende noire reprise en chœur par les surréalistes. Dans le premier cas, on a ici des pistes vers ses romans insolents, Êtes-vous fou ?, Détours ou Mon corps et moi (où fleure un parfum de gaz diront certains), mais surtout vers ses articles où l’acidité de sa plume, sa fureur inventive contre les embourgeoisements font merveille. Crevel, cependant reste cantonné dans l’histoire littéraire aux orbites obscures du surréalisme gravitant autour du soleil d’André Breton, quand Crevel fut à l’origine des sommeils magnétiques où s’inventait l’aventure ratée de l’écriture automatique, et apparaît comme une figure révoltée qui s’engagea de manière critique « au service de la révolution », au-delà de tout parti et de tout dogme.

Dans ce cénotaphe crevélien, écrit à la poussière phosphorescente, brille ainsi dans l’obscurité la phrase : le surréalisme m’a tuer. À force de le lire à l’aune de sa mort – conjonction de multiples malheurs – Crevel est en effet sans cesse le suicidé prédestiné, le destin foudroyé comme on aime à l’écrire selon la formule paradoxalement peu éclairante, foudroyé à 35 ans, asphyxié dans son appartement. En forçant un peu, Breton aurait pu en faire une figure de son tarot, une figure fétichisée de l’Arcane 12 (le Pendu). Mais toute la ligne surréaliste que Breton souhaite incarner est léonino-marmoréenne (il faut imaginer le tombeau de Breton avec un immense lion vert d’une pierre inconnue, ou peut-être du jade) et aux lignes de failles de Crevel, d’Artaud, de Nadja et de bien d’autres surréalistes schismatiques, Breton préféra la Beauté qui ne déplace pas les lignes, préféra le tombeau au cénotaphe.

René Crevel (DR)

L’essai de Marc Verlynde, comme les articles de Crevel sur « Dali, antiobscurantiste » republiés par les mêmes éditions Abrüpt où il paraît, dénoue la corde du pendu, démythifie l’interprétation proposée par la doxa surréaliste. On découvre un Crevel vif, acide, impertinent, jouissif : « L’occasion de le préciser. Crevel n’a jamais été un écrivain angoissé. Ni même de l’angoisse et autres indicibles tourments de l’âme, loin de lui l’idéalisation de la souffrance. » Il faut s’imaginer Crevel en un Diderot labile, lui qui a écrit un essai sur Le clavecin de Diderot, où le matérialisme libertin et impertinent est repris et revivifié : « Les solitaires les plus brillants, ceux qui se sont arrangé une petite coquille dont la nacre accroche, retient, renvoie les rayons du soleil, ceux dont la gourmandise s’est trouvé une petite cachemite aussi bien dorée que croûte de pâté, ceux qui ont connu la gloire, puis feint de très exaltants mépris, ne savons-nous pas que leurs réduits, leurs tours d’ivoire, finissent toujours par sentir la croupissure d’eau bénite, le pipi de chaisière, les aisselles de sacristain et le nombril de chanoine. »

Ce qu’appelle ce Crevel, cénotaphe c’est aussi la redécouverte des articles de Crevel que l’on retrouve en ligne, libres de droit avec le reste des œuvres.  Ces articles sont « un laboratoire à vif » d’où gerbent des explosions acides, « un coffre-fort percé dont le vide effare autant que celui de la pénétration d’une personnalité. » Un cénotaphe, donc, à nouveau, où Crevel prend décidemment forme dans ce creux de l’identité, « silhouette au vide intérieur qu’il se sent être » pour le dire avec Marc Verlynde, auteur par ailleurs du blog « la viduité ».

Cette relecture habile, proposant de nouvelles perspectives sur Crevel, est faite en assumant l’héritage de celui-ci, c’est-à-dire de manière irrespectueuse. Non pas en le mimant de manière clonique et clownesque, mais en faisant sienne cette veine d’ombre agitée qui fit le génie de Crevel. La révolte de Crevel contre les doctrines, contre les pensées douillettes et toutes faites, on la retrouve dans cette critique libre par rapport aux deux grands types de jugements – journalistique et universitaire – pour s’échapper vers la critique de l’amateur frénétique : « on pourrait rêver d’une critique par immersion », dit-il, en faveur d’une critique au scaphandre dans les lettres noires du texte comme dans l’obscurité du cénotaphe.

Une critique de passion. Une critique se lisant avec bonheur. « Crevel est un immense caricaturiste. Dans ses premiers romans, il transfigure et quête une reconnaissance à la silhouette floue, sans ombre ni contour qu’il sent être. Il procède par un grossissement du trait au scalpel. Ça racle. » Cela rappelle la critique à laquelle se prêtent des écrivains comme Claro, pas une glose, une sorte de performance à l’œuvre, contre l’épuisement du geste critique : « Pour reprendre, de mémoire, une formule de Roland Barthes : il n’y aurait plus d’œuvre d’art, rien que des catalogues d’exposition. Plus de poésie dès lors, que des gloses ? »

Car il y a dans ce texte un tel geste aussi, une critique en acte qui sera un retour au texte : « On croit, sans s’acharner à salir la beauté d’une intuition par des vérifications, que la reprise par contamination, dans ses articles, sa pensée et sa prose, de ses obsessions contenait l’acte véritablement surréaliste de Crevel. » S’immerger dans le texte, l’incuber, le lire, surlire, le faire rayonner depuis son absence, c’est une dimension « postcritique », renonçant aux prestiges divinement intelligents de la critique qui s’affirme ici.

Ce petit livre apporte avec Crevel une contribution à cette nouvelle hybridation des genres, en retrouvant cette littérature où « on le dit peu mais les romans – concentré de prose théorique donc – valsent tous sur un air canaille de bal apache. » On retrouve même, laissée à l’imagination du lecteur, la possibilité de lire à partir de Crevel la littérature comme une claustrophobie à la même manière dont Leiris se proposait de concevoir « la littérature considérée comme une tauromachie » : « à la décrire en cénotaphe, la claustration offre une image de la poétique de Crevel. La reprise d’un basculement serait une façon de fixer des vertiges.  (…) La claustration (…) porte sur la conscience de ce vide intérieur préalable. » Éloge de la viduité et du cénotaphe comme nouveau genre critique ? Le cas de Crevel l’appelait au moins.

C’est un exercice abrupt comme les cimes, dangereux comme les abîmes que d’entreprendre l’essai de défaire le genre du « tombeau », de refuser la momification en refusant le cadavre du suicidé avec « la prétention de prendre à rebours l’image de Crevel », de retourner un tombeau comme un gant. C’est un exercice réussi.

Ce texte élégant, incisif, redonnant à Crevel un heureux cénotaphe pour explorer la littérature et la critique, est paru aux éditions Abrüpt, éditions aussi insolites que le texte de Marc Verlynde. « Pourquoi encore le papier dans cette société qui bleuit façon numérique ? » se demande cette maison d’édition proposant l’impression à la demande en même temps qu’un anti-livre en ligne (pdf) et surtout des virtualités de bouleversement du texte via l’outil numérique – ici des chemins de traverses hypertextuels retrouvant le côté encyclopédiste de Crevel-Diderot. Produit avec du libre et pour du libre, essaimant les textes dans leurs versions creative commons, de tels textes sont faits pour être partagés, assurément.

Marc Verlynde, Crevel, Cénotaphe, éditions Abrüpt, mai 2019, 68 p., 7 €