Aurélien Barrau : « Nous sommes en demeure de reconstruire la grammaire du réel » (Le grand entretien)

Aurélien Barrau

Aurélien Barrau vient de publier Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité, un livre fondamental pour comprendre la crise majeure à laquelle nous sommes confrontés et à laquelle il nous faut en urgence répondre. Contributeur régulier de Diacritik, Aurélien Barrau a accepté de sortir de son « ascèse médiatique » pour répondre à nos questions.

Combat contre l’attentisme criminel de la majorité de la classe politique internationale, Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité est surtout un engagement, celui d’un citoyen indiscipliné (scientifique, poète et philosophe) qui réussit le pari un peu fou de rendre simplement des problématiques d’une complexité extrême. Aurélien Barrau montre avec force combien nous sommes face à une catastrophe qui doit être comprise dans l’articulation de l’écologique et du social, au cœur battant d’un système général d’exploitation (des ressources, des hommes, des espèces).

Le propos est étayé par des chiffres et des faits et le livre se veut tout autant un « cri d’alerte » qu’un « plan d’action ». Il peut être lu pour comprendre où nous en sommes, dans le plein sens de ce « où », un ici et maintenant situé, interrogeant notre place dans un écosystème que nous détruisons ; il doit l’être pour les perspectives qu’il dégage et réflexions qu’il engage, un débat dans lequel chacun a sa place et sa part. Le plus grand défi de l’histoire de l »humanité est un hymne au divers et au multiple, à la place de l’imaginaire dans le monde profondément différent qu’il nous incombe d’inventer.

© Aurélien Barrau

Un élément est immédiatement frappant dans ton livre avant même de s’intéresser à son contenu : il est aisément accessible, intellectuellement comme financièrement. Était-ce une volonté de ta part comme de celle de ton éditeur : faciliter ainsi sa diffusion au plus grand nombre ?

Oui, nous voulions qu’il ne soit pas cher. La simple existence de ce livre est déjà paradoxale puisqu’il contribue nécessairement un peu à pollution qu’il dénonce… Autant ne pas multiplier les contradictions et éviter de le rendre économiquement élitiste ! Quant à l’écriture, en effet, je souhaitais m’extraire un peu du langage souvent assez hermétique qui est le mien. Qu’il s’agisse de physique théorique, de philosophie ou de poésie, je brille rarement par la simplicité ! Il était temps de faire une exception.

Tes prises de position ont été extrêmement médiatisées ces derniers mois, en lien bien sûr avec l’appel lancé dans Le Monde le 3 septembre 2018, avec Juliette Binoche et 200 personnalités. Or la majorité des articles te présentent comme astrophysicien, spécialiste des trous noirs, ayant par ailleurs ces engagements écologiques… Il me semble au contraire que tout est lié, sciences dures, philosophie et poésie, écologie, soit ces « instabilités » (p. 34), ces « univers multiples » auxquels tu te consacres, depuis des croisements disciplinaires, une indiscipline générale…

D’abord je dois préciser que j’ai tenté de me tenir à distance de l’effervescence médiatique. J’ai refusé presque toutes les invitations et je me tiens à cette ligne. Non par dédain ou arrogance mais parce que je crois qu’il faut demeurer dans un certaine ascèse pour que la parole et la pensée gardent leur sens. L’espace public est toujours un piège et risque de devenir un but plus qu’un médium.

Pour ce qui concerne les liens, je te suis pour l’« indiscipline » générale ! Une sorte de chaologie à la pluralité irréductible et diffractée. En un sens, les liens sont donc évidents parce qu’il ne s’agit que de rendre possibles quelques épiphanies de grâce et d’enchantement dans un réel désolé. Toute pensée qui ne crée pas d’amour m’ennuie. Mais, en un autre sens, de Jean Genet à Albert Einstein, en passant par Jacques Derrida, Isabelle Eberhardt et Théodore Monod… les liens entre mes héros sont ténus ! Laissons aussi à cette diversité sa profonde hétérogénéité.

Ce livre, on vient d’en parler, est né de cet appel publié dans Le Monde en octobre 2018. Est-il lié à une volonté de sortir de l’aspect « people » auquel l’ont réduit trop de media pour poser des éléments factuels ? Tu écris qu’il s’agit d’un « petit fascicule », d’une « maigre contribution ». J’entends, même sans prendre en compte ta modestie, qu’il s’agit de souligner que tu n’es qu’un citoyen dans une vaste entreprise collective, mais ce « défi » en titre, c’est aussi celui d’être à la fois scientifique et accessible, précis depuis une argumentation très complexe, tissant des éléments très divers. C’était un véritable défi formel ?

Il est vrai que la tribune initiale était assez « people ». Ceci grâce à mon amie Juliette Binoche : sans elle, nous n’aurions pas eu le dixième de cette visibilité. Elle a été formidable de générosité et de sincérité. Pour autant, une question se pose : qu’est-ce que ce texte – qualifié d’article ayant eu le plus grand impact dans ce domaine – a réellement changé ? Rien du tout. Tout continue à empirer. Mon père m’a dit qu’après cette mise en garde, il faudrait proposer des solutions. C’est ce que j’ai tenté de faire ici. Mais il est vrai je n’ai aucune légitimité à suggérer un plan de sauvetage du monde ! De plus, je ne me pose pas comme un exemple ou un donneur de leçons, étant parfaitement conscient de mes propre faiblesses. J’essaye simplement de réfléchir, avec honnêteté, à ce qui est possible et souhaitable. Ce geste émane juste du désir impérieux de tenter ce qui est en mon pouvoir pour contribuer « infimement » à donner une dernière chance à la vie.

Il existe beaucoup d’autres essais, souvent plus savants que le mien (je recommande, par exemple, Ne plus se mentir, de Jean-Marc Gancille). Je crois qu’il faut que chacun use des armes qui sont à sa disposition, puisque nous sommes bien en guerre contre la plus terrible menace de notre Histoire. Ce qui advient aujourd’hui est tellement grave que le pire serait l’inaction, le « laisser aller » cynique. Disons que ce petit livre, dérisoire, est un geste de panique. Je ne sais rien faire d’autre que ce genre de choses. Mais je n’y crois pas vraiment : il faudrait une révolution d’ampleur planétaire et rien de tel ne s’annonce.

Il est une articulation nécessaire des plans environnementaux et sociétaux, c’est ce que montre fermement le sous-titre de ton livre, « face à la catastrophe écologique et sociale », ce qu’énoncent plusieurs passages — je cite la page 42 à titre d’exemple, « Lorsque l’écologie s’oppose au social, elle se suicide. Et échoue ». Est-ce à dire qu’il faut absolument sortir des visions focalisées et réductrices qui ne s’attacheraient qu’à un élément de la crise (le climat ou la pollution par exemple) pour considérer l’ensemble d’un système ?

La majorité des animaux sauvages a disparu en quelques décennies. La vie est en train de mourir sur Terre. Nous sommes prisonniers d’une spirale mortifère. Et ce ne sont pas quelques « énergies vertes » qui endigueront ce processus (la question n’est pas seulement celle de l’origine de l’énergie mais aussi celle de son utilisation). Il faut une révolution extrêmement profonde. Tendanciellement, elle réduirait notre confort – au moins tel qu’il est aujourd’hui défini et ressenti. Il ne faut pas faire semblant de croire qu’il est possible de continuer à consommer plus, tout en impactant moins. C’est scientifiquement faux. Une croissance soutenue dans un monde fini n’est pas durablement possible, c’est un régime d’instabilité qui mène au crash. Qui faut-il croire ? Celui qui prétend qu’on peut remplir indéfiniment un bocal de billes ou celui qui rappelle qu’un bout d’un moment, ça débordera ? Qui est le doux dingue et qui est l’analyste crédible ? Ne laissons pas l’avenir de la vie aux mains des fous.

Et la problématique ne concerne pas que le réchauffement climatique : même si le climat était parfaitement stable nous serions quand-même dans la 6è extinction majeure (essentiellement due à la disparation des espaces sauvages et aux pesticides).

Néanmoins, beaucoup d’humains sont déjà dans une situation critique et leur demander des efforts supplémentaires serait injuste et indécent. Il ne me semble donc pas y avoir d’autres issue que le partage. Et c’est presque une bonne nouvelle : peut-être la contrainte écologique est-elle ce qui permettra enfin une véritable avancée sociale. Nous nous sommes collectivement trompés de modèle et on doit collectivement l’assumer (c’est-à-dire que ceux qui en ont les moyens doivent prendre en charge la mutation).

Soyons néanmoins réaliste : ce qui se profile aujourd’hui est tout l’inverse. Alors qu’il serait vital de baisser drastiquement notre consommation et d’inventer toutes sortes de nouvelles solidarités – entre humains et non-humains –, nous observons au contraire la monté des régimes autoritaires et xénophobes, des crispations identitaires et des intolérances radicales. Nous sommes, c’est le moins que l’on puisse dire, mal partis…

Le problème plus général que pose la catastrophe à venir est qu’elle suppose de sortir des pensées binaires et dualistes, de penser en réseau, de considérer un ensemble. Cette complexité explique-t-elle en partie l’attentisme dans lequel les citoyens comme les politiques s’enlisent ?

Nous voilà prisonniers d’une construction du monde qui nous apparait comme étant un donné indépassable et surtout « inquestionnable ». Il me semble aujourd’hui vital de travailler à inventer un ailleurs. Rien ne serait pire que de croire que les choses ne peuvent pas être autres. Il faut réinventer de la contingence.

Et oser un peu de subtilité : le défi qui se pose à nous est d’une complexité incroyable. Dans une certaine mesure, toutes les solutions sont mauvaises. C’est, au sens littéral, une tragédie. Mais le nier ne résout pas le problème. Jouir une dernière fois, sucer jusqu’à la moelle l’os de la Terre, en laissant un territoire dévasté et un futur étiolé, ce n’est pas seulement un crime contre l’avenir, c’est aussi un crime contre la vie. Contre l’ontologie ou la quiddité de la vie. Les scientifiques sont désespérés : ils ne comprennent pas qu’on ignore leurs conclusions pourtant parfaitement claires et infiniment tristes.

Tu montres pourtant qu’il est simple de prendre une série de mesures, individuelles comme collectives, que tu listes. Et, cela me semble fondamental, tu soulignes que tu ne te poses ni en guide ni en donneur de leçons mais que tu te prends en exemple, en tant qu’individu tentant de faire au mieux, concrètement. Est-ce ainsi qu’il faut comprendre ton engagement ?

Mes propres faiblesses – je n’ai pas à les cacher je ne suis pas candidat aux élections et je ne prétends pas avoir de solution clés en mains ! – me donnent des exemples concrets sur lesquels réfléchir. En tant qu’être vivant, je crois qu’il est de mon devoir de m’intéresser à… la vie. Le terme « biodiversité » est pauvre et froid. C’est du merveilleux, du magique, du miraculeux qu’il faudrait parler ! Chaque espèce, chaque individu, présente des spécificités uniques et sublimes pour peu qu’un sache les observer avec un minimum de distance égo-anthropo-centrique. C’est ce regard qu’il faut urgemment construire. Il n’a rien de la répétition nostalgique d’un passé fantasmé.

Oui, je donne dans le livre une liste d’actions individuelles et collectives qui seraient souhaitables. Mais il faut aller très au-delà des « petits gestes ». Et très au-delà de la seule « prise de conscience » politique. Il faut redéfinir le sens de ce qui reste de ce monde. Le sens de nos attentes, de nos plaisirs, de nos symboles. Et même si nous nous engagions – et je n’y crois pas une seconde – sur le chemin d’un être-à-l’autre enfin respectueux, des dégâts immenses et irréversibles n’en resteraient pas moins inévitables.

Je veux que le « sérieux » change de camp. Prôner une croissance infinie dans un monde fini relève littéralement de l’irrationalité le plus grossière. Et criminelle. Évidemment, la connaissance, l’art, la science, l’amour… peuvent croitre sans frein ! Mais l’exploitation mortifère d’une nature confondue avec une ressource, non.

Quand je parle de « fin du monde » certains s’offusquent. Naturellement, la Terre continuera de tourner – en tant qu’astrophysicien je le sais bien ! – et des formes de vies perdureront. Peut-être même l’humanité, en tant qu’espèce, survivra-t-elle, via les plus riches qui auront construit quelques cités-refuges. Mais ces milliards de milliards de vivants, humains et non humains, qui vont périr dans la souffrance, cet équilibre délicat et fragile que nous broyons en quelques décennies, c’est bien une « fin du monde », je n’ai pas peur de l’appeler ainsi.

Nous transformons la Terre en parking de supermarché (les espaces vierges fondent à une vitesse vertigineuse), en décharge publique (l’océan de plastique fait 3 fois la taille de la France et croît exponentiellement) et en étuve (la pente actuelle n’est pas du tout à +1.5 mais plutôt à +5 degrés). Est-ce vraiment ce que nous désirons ?

Serais-tu d’accord pour dire que le défi dans lequel nous sommes, en tant qu’humanité, est de reconsidérer l’ici, de redéfinir notre situation dans un environnement que nous sommes en train de détruire ? En montrant que cette crise peut aussi, paradoxalement être une « chance », qu’il faut contrebalancer la collapsologie générale par une forme sinon d’optimisme du moins d’ouverture à des possibles. Est-ce ce que tu entends, page 46, par cette « chance d’explorer un nouveau rapport au réel, enrichi de multiples possibles » ou ce que tu écris plus loin « redessiner notre manière d’habiter le monde » ?

Oui et non. Je suis d’accord avec le travail sur l’ici que tu évoques. Sur la nécessité de totalement redéfinir nos liens et d’inventer de nouvelles alliances (y compris avec les non humains). En revanche, je ne suis pas d’accord pour la touche d’optimisme qu’il faudrait ajouter. Je pense au contraire que la représentation que nous avons de la situation est beaucoup trop optimiste. Tous les indicateurs objectifs montrent que les choses empirent. Chaque année est pire que la précédente. Il faudrait un changement de cap à 180 degrés et nous continuons d’aller – de plus en plus vite – dans la direction du gouffre. Je pense justement qu’il est vital de s’extraire de l’optimisme totalement injustifié qui semble encore dominant.

Je n’utilise pas le terme de collapse. Il évoque un peu un mauvais film au dénouement spectaculaire et caricatural. Cela n’a pas grand sens pour moi. Les populations animales décroissent rapidement, les humains sont en risque quasi existentiel, les espèces disparaissent, les forêts sont dévastées, la canicule gagne, la pollution tue… C’est presque pire qu’un collapse, en fait.

Aurélien Barrau

Oui et tu dis justement dans le livre ne pas être dans cette perspective, celle de la collapsologie. Ton « cri d’alerte » est surtout un « plan d’action », il faut doubler la théorie ou la réflexion d’une praxis. Là est l’urgence, cesser de discuter des causes, d’un pourquoi et adopter des mesures, en particulier sur un plan collectif, politique ?

La seule chose qui me rende un peu heureux dans cette situation c’est que nous avons le devoir de tout réinventer. C’est assez excitant. Nous sommes en demeure de reconstruire la grammaire même de notre réel. Voilà la première mesure : penser hors de l’ordre de l’ancien monde.

Un exemple : certains disent que j’appelle à « décroître » et y voient une régression. Mais si au lieu d’évaluer la croissance sur le PIB (qui est presque proportionnel à l’impact écologique destructeur), on l’évaluait sur la capacité à aimer, à s’entraider, à diminuer les inégalités, à respecter la vie, à s’enivrer de diversité… je serais très favorable à la croissance ! Il y a aussi un travail sémantique à opérer.

D’autres me reprochent d’être un « Staline vert » souhaitant imposer une dictature écologique. C’est grotesque. D’abord je n’ai aucune ambition personnelle et, surtout, j’aime la liberté, comme tout le monde ! Mais la liberté de détruire la nature, d’interdire un avenir pour nos enfants, d’occasionner la mort des plus pauvres est-elle souhaitable ? Les entreprises sont protégées par des lois, faut-il que la Terre ne le soit pas ? Heureusement, le droit nous empêche d’agresser nos semblables et cela protège notre liberté individuelle. Peut-être – il faudrait y réfléchir sereinement et sincèrement hors de l’invective malveillante des réseaux sociaux et des calomnies galopantes – est-il en effet sensé de protéger un peu la vie grâce à la loi. Peut-être l’infime privation de liberté qui restreindrait notre hubris consommateur nous offrirait-elle la liberté de continuer à vivre. Ça pourrait valoir le coup.

Serais-tu d’accord avec l’idée qu’il est un engagement nécessaire de l’écrivain aujourd’hui, qui doit se situer, participer au débat, être pleinement dans la cité, donc dans le politique ?

Comme souvent, je me sens un peu tiraillé. D’un certain point de vue, je répondrais « oui évidemment ». Mais d’un autre, j’aime l’idée que l’artiste soit absolument libre. Qu’il ne soit assujetti à aucune considération éthique. Son rôle est aussi de choquer, de s’extraire, de faire preuve d’insolence ou de subversion.

Tu te dis « naïf », c’est l’adjectif que tu emploies. Est-ce d’abord au sens étymologique du terme (naturel) ? Ou est-ce un clin d’œil vers le conte voltairien, une manière de souligner l’importance d’un regard candide pour observer la marche du monde, de notre époque qui exige, d’ailleurs, de nouvelles Lumières ?

Ou peut-être, justement, exige-t-il plutôt un clair-obscur assumé. Trop de lumière aveugle… Il me semble que nous avons totalement oublié des fondamentaux tellement évidents qu’en effet la naïveté est ici notre alliée. Quand nous aurons multiplié par mille le débit d’Internet et constellé l’espace d’objets techniques connectés, on se rendra peut-être compte du caractère dérisoire de ces jouets face à l’immensité du prix payé : la disparition de millions d’espèces et de millions de milliards d’êtres sensibles. Quand bien même la nature reprendrait ses droits dans quelques millions d’années, n’oublions pas que les morts ne renaîtront pas, que les souffrances endurées auront bel et bien été réelles. On ne peut pas reconstruire la cathédrale du vivant.

L’effondrement heureux est impossible : ce ne sont pas des abstractions qui risquent de disparaitre. Ce sont nos enfants, nos voisins, les animaux de nos campagnes.

Aurélien Barrau

Tu écris qu’il faut cesser d’opposer écologie et société, que ce sont les deux faces d’un même système et que nous devons aller vers une « ontologie plurielle », vers un système qui fasse une place réelle et pleine à l’altérité, à la diversité, qui pense le « commun », en somme ?

Pour être honnête, je ne sais pas très bien ce qu’il faut faire. Je suis juste certain qu’il est indispensable de regarder ailleurs. Et de sortir du mantra « chacun fait ce qu’il veut ». Ça n’a aucun sens dès lors que l’exercice de son plaisir égoïste détruit par ailleurs. Expliquer aujourd’hui que prendre 10 fois l’avion dans l’année ou rouler dans un gros 4X4 en ville relève d’un choix individuel (pour ceux qui en ont les moyens !), c’est oublier que nous partageons tous la même planète et que nous sommes tous victimes potentielles de l’inconséquence d’un tel comportement.

Alors, oui, je crois qu’il faut effectivement interroger toute la structure ontologique que nous avons construite autour du réel et inventer de nouveaux fondements, de nouveaux désirs, de nouvelles entraides, de nouveaux mots, de nouveaux agencements, de nouveaux rêves, de nouvelles amours…

Ton livre montre l’extrême violence de notre système : envers les animaux, envers les êtres humains, envers la planète. Or cette violence est sinon acceptée en tout cas en grande partie invisibilisée (derrière des abattoirs plus fermés que des sites militaires, une grande partie de nos déchets déversés « ailleurs », etc.). N’est-ce pas en partie cette invisibilisation qu’il faut combattre, en énonçant ce qui se pratique, en documentant les faits, ce à quoi s’attache d’ailleurs ton livre ?

Exactement ! Travailler la hiérarchie des violences est essentiel. Ce qui nous semble parfois inacceptable pourrait apparaître, suivant d’autres schèmes de pensée, comme anecdotique – voire souhaitable – face à la violence systémique qui opprime et détruit. Et la violence n’est pas intrinsèquement condamnable : tout dépend de ce contre quoi elle se déploie.

En Europe occidentale, en particulier, notre longue histoire coloniale nous a conduit à ne tolérer la différence que dans son invisibilité. Il est temps de s’extraire de cette arrogance méprisante et paternaliste.

Ton livre énonce plusieurs mesures d’urgence à prendre, il n’est évidemment pas le lieu ici de les détailler. C’est contraire à toute saisie pertinente de la crise mais je te pose quand même la question. Si chacun devait commencer par un engagement, ce serait lequel ?

Ça serait d’oser interroger tout ce qui nous semble si évident. Plutôt que de se battre pour le « pouvoir d’achat », ne devrait-on pas se mobiliser pour le « devoir d’aimer » ? Naturellement il n’est pas question de remettre en cause la nécessité évidente de veiller à ce que les ressources matérielles de ceux qui ont déjà peu ne s’étiolent pas. Bien au contraire. Il s’agit plutôt de ne plus confondre la fin et les moyens. Qu’il soit – en général – nécessaire de travailler pour subvenir à ses besoins est à peu près incontestable. Mais qu’au vingt-et-unième siècle on s’enorgueillisse de vouloir allonger la durée du travail alors même que les sociétés occidentales modernes produisent déjà énormément plus que le nécessaire est assez ahurissant. Chercher du temps pour lire, écrire, créer, aimer, jouer, inventer, désirer, admirer, contester, explorer, ne serait-il pas plus… sensé ?

Je voudrais poursuivre sur deux questions plus théoriques et philosophiques peut-être mais elles me semblent fondamentales et ce sont deux perspectives passionnantes qu’ouvre ton livre. La première porte sur la notion de « continuité » qui est au centre même de ton propos. Notre système économique et social a rompu avec le rythme lent des écosystèmes. Pour ne donner qu’un exemple, nous exploitons des énergies fossiles qui ont mis un temps infini à être produites et nous les exploitons jusqu’à la rupture. Nous suivons une « logique réificatrice », celle d’un temps court. Et tu écris qu’il faut « réinventer la continuité » (p. 72), celle de l’Histoire, celle du rapport aux autres vivants, cette « continuité communielle des vivants que nous avons perdue » (p. 97). En quoi cette notion de continuité te semble-t-elle une des clés d’un avenir repensé ?

C’est sans doute mon attrait pour la pensée épicurienne qui se signe ici. Un ré-enchantement de l’ici et du maintenant. Une remise en cause raisonnée de la velléité universaliste des éthiques trop certaines de leurs évidences. La physique épicurienne invente le clinamen : la très petite déviation – dite déclinaison – qui peut infléchir radicalement le devenir d’un système. L’histoire du vivant est celle d’une continuité parsemée d’infimes clinamen qui ont mené aux sauterelles, aux fougères, aux baleines, aux bactéries et aux grands singes. Nous sommes une espèce parmi tant d’autres. Très unique. Comme chaque autre.

Tout le paradoxe vient que la découverte de cette continuité dans laquelle nous nous trouvons avec la nature – concept à déconstruire, d’ailleurs, puisque l’opposition nature/culture est sans doute la plus violente et arbitraire de toute notre histoire métaphysique – doit nous mener à une discontinuité de comportement et de valeurs. Il n’est pas question de faire table rase de notre histoire. L’humanité a découvert et inventé des merveilles et personne ne souhaite renoncer aux avancées de la science et de la médecine, aux explorations des arts et des lettres. En revanche, notre réification de la vie non-humaine, le niveau de monstruosité auquel nous sommes parvenu (en terme de biomasse la part des mammifères libres et de l’ordre de… 5% ! Le reste, c’est de la viande en devenir) n’est plus tenable. Là, il faut plus qu’une inflexion, il faut une rupture de notre ligne de folie qui est devenue, pour le dire comme Deleuze, une ligne de mort.

Par ailleurs, tu proposes de sortir du mot écologie, trop étroit, pour privilégier le terme de « biophilie ». Tu pourrais expliciter ?

Écologie, étymologiquement, réfère à la science ou à la connaissance (logos) de la maison (oikos). Par extension, cela désigne donc aussi l’étude de l’environnement. Voilà qui demeure tellement anthropocentré. Ce n’est plus en terme d’environnement – comme si rien n’avait de sens ou de valeur sans être rapporté au fait de nous entourer – qu’il faut penser. Il est temps d’entrevoir la vie elle-même et de l’aimer. Pour elle-même. Il n’est peut-être pas indispensable de savoir si les rhinocéros nous sont « utiles » pour déplorer leur prochaine disparition. Derrida écrivait à propos de la mort de ses amis : « chaque fois unique, la fin du monde ». C’est un peu ce que je ressens pour la disparition des espèces et même des individus dans les espèces…

Enfin, tu écris et cela a profondément résonné pour la littéraire que je suis, que nous sommes des créateurs de mondes et de systèmes symboliques. Je te cite, p. 91, « il faut un récit, une histoire et une iconographie de la révolution écologique ». Tu es philosophe et poète, que serait, pour toi, cette nouvelle écologie du récit ?

Oh je ne suis rien du tout, moi. Juste un membre de la tribu des vivants. Un peu exténué de la violence et de la malveillance. Un peu consterné de la survivance, pour ne pas dire de la résurgence, des fascismes, des sexismes, des impérialismes, des racismes, des individualismes, des suprématismes, des nationalismes, des ultra-libéralismes…

Je crois, en effet, qu’il est impossible d’espérer un retournement sans que celui-ci soit accompagné par une nouvelle mythologie et une nouvelle symbolique. C’est peut-être la seule belle chose de cette triste situation : nous avons tout à réinventer et voilà qui est enthousiasmant ! La contrainte écologique peut obliger à mettre en œuvre la mutation sociale que nous avons été jusqu’alors incapables d’inventer. Et, en parallèle du politique et de l’éthique, je crois que c’est au poétique de jouer un rôle majeur. Parce que le poète connaît les limites du texte, les règles qu’il faut suivre, mais il est aussi en droit – et même en devoir – de réinventer la totalité de la grammaire du réel à chaque ligne. Demain sera poétique ou ne sera pas.

Aurélien Barrau, Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité, éd. Michel Lafon, mai 2019, 143 p., 8 €