Gisèle Bienne, La Malchimie : « Qui sait, qui peut savoir, dans quel monde nous vivons ? »

En 1962, Rachel Carson publiait Printemps silencieux, « fable pour demain », dénonciation sans concession du scandale des pesticides et appel à emprunter une « autre route ». A lire La Malchimie de Gisèle Bienne, qui n’est en rien un roman mais bel et bien un « récit », cette route est encore un espoir vain.

« Vouloir « contrôler la nature » est une arrogante prétention, née d’une biologie et d’une philosophie qui en sont encore à l’âge de Néandertal, où l’on pouvait croire la nature destinée à satisfaire le bon plaisir de l’homme », écrivait Carson en conclusion de Silent Spring, donnant une dimension éthique à son combat contre les lobbies de l’industrie chimique. Il nous faut changer notre rapport à la terre, comme aux hommes qui la cultivent.

La Malchimie de Gisèle Bienne ne peut qu’être lue dans l’écho prolongé de ce Printemps silencieux. Dans ce « récit », la narratrice raconte le combat (perdu d’avance) de son frère contre une leucémie aiguë. Sylvain est ouvrier agricole, exposé depuis des décennies aux pesticides. Il « laboure, ensemence, moissonne les champs de son patron et les « traite ». « Traiter », il a commencé jeune. On traite contre les maladies, pour les rendements, la propreté. On traite dans la plaine de façon préventive, curative, et intensive toujours. On traite, c’est radical et ça rapporte. Les engrais, les produits phytosanitaires, la terre absorbe tout cela ».

La terre absorbe, les hommes aussi, à commencer par les travailleurs de la terre. Au tour de Sylvain d’être traité, en soins intensifs, à l’hôpital de Reims, en retournement ironique dont Gisèle Bienne explore le cynisme — Sylvain est « passé de la chimie des champs à celle de l’hôpital ». La narratrice n’était-elle pas en train de lire Mort d’une inconsolée de David Rieff accompagnant les derniers jours de sa mère Susan Sontag quand elle a reçu le coup de téléphone lui annonçant l’hospitalisation de son frère ? Elle lui rend visite en chambre stérile. « Bayer vous submerge de produits phytosanitaires qui vous détruisent à petit feu, vous amènent à abandonner vos champs pour une chambre stérile et fabrique des cathéters et des poches de chimiothérapie. Diabolique, non ? »

L’inconsolée découvre l’envers du monde agricole, la malchimie. Sur les 7 malades de l’unité stérile, 4 à 5 viennent en moyenne du monde agricole, lui révèle un infirmier. « Le vignoble de Champagne est parmi les plus pollués de France et on n’en souffle mot ». Les produits phytosanitaires sont « la drogue des champs », à l’image d’une société « sous cachetons », aux hommes les antidépresseurs et autres somnifères ou antibiotiques, aux plantes les pesticides. Mais on préfère dire produits phytosanitaires, ça sonne plante saine débordant de chlorophylle alors que dans pesticides…

La narratrice narre le combat de son frère contre le mal, elle enquête, rassemble des documents, lit, revient sur l’histoire de ces industries — Monsanto qui, avec Dow Chemical, fut le fournisseur de l’agent Orange déversé sur le Vietnam, herbicide qui a ravagé la nature, tué hommes et animaux ; Bayer et le gaz moutarde pendant la première guerre mondiale, le financement de la campagne d’Hitler, la participation à la conception des camps d’extermination, les femmes déportées cobayes du Zyklon B et tous ces industriels (Agfa, Krupp, Siemens, Telefunken, MMW, Opel, Bosch, Volkswagen) qui « avancent masqués dans l’Histoire », jamais vraiment inquiétés, et pour certains toujours si actifs sur le champ de l’horreur. « Bayer, c’est aussi l’insecticide Gaucho mortel pour les abeilles, c’est le scandale de l’huile frelatée, celui des pilules troisième et quatrième génération et celui des implants contraceptifs ». C’est le rachat de Monsanto, un Empire de la malchimie, de quoi faire revenir La Fontaine qui « aurait matière à écrire de nouvelles fables », les Animaux malades des pesticides…

La narratrice cite Elizabeth de Fontenay, Primo Levi, Isaac Bashevis Singer, Susan Sontag et Joan Didion, elle s’interroge sur le sort des ouvriers agricoles comme des animaux, tous ces « vivants » qui ne peuvent s’opposer, ne maîtrisent rien, subissent dans leur chair, sont pris dans un système qui les broie au nom du rendement, d’une industrialisation triomphante. Que faire alors que l’auteure assiste à l’agonie du « frère adoré » ? Lire, documenter, comprendre et raconter cette fable pour demain puisque seul le récit permet de résister, comme le disait Joan Didion citée par David Rueff, « nous nous racontons des histoires pour pouvoir vivre ».

Alors Gisèle Bienne raconte, une enfance dans les herbes hautes, la grange et le grand saule, ce que fut l’agriculture dans le passé, les grands changements dans le rapport aux sols.
Elle accuse, les industriels, la grande loi du silence — et ces viticulteurs qui ne boivent pas leur champagne et ces agriculteurs qui achètent des légumes bio.
Les documents s’empilent sur sa table, elle résume, regarde des documentaires (La mort est dans le pré d’Eric Guéret), raconte, cite des chiffres incroyables, liste les maladies et leurs liens aux pesticides, elle tisse le récit d’une propagande qui masque le danger. « C’est un champ d’études toujours plus vaste que j’explore. Nous devons savoir cela, connaître mieux le monde dans lequel nous vivons, dans lequel nous n’avons pas toujours vécu ».

« Dans quel monde sommes-nous ? Qui sait, qui peut savoir, dans quel monde nous vivons ? C’est invisible » : aux récits, comme celui sobre et dur de Gisèle Bienne, de refuser l’invisibilisation confortable et coupable, de figurer et formuler, d’incarner la malchimie, cette peste qui a emporté Sylvain comme tant d’autres. Aux génies industriels de la propagande, Gisèle Bienne oppose de petites fables, une tourterelle, un escargot, un frère à l’agonie, autant de vies invisibles auxquelles elle donne la puissance de cette « secousse sismique » espérée, « quand la lumière des projecteurs éclairera les coulisses des fléaux provoqués par ces produits ».

Gisèle Bienne, La Malchimie, Actes Sud « Un endroit où aller », mars 2019, 256 p., 22 € — Lire un extrait