Eric Vuillard : « la littérature permet tout, dit-on » (L’ordre du jour)

L’Histoire commence un lundi comme les autres, alors que Berlin « remue derrière son écran de brouillard ». Mais ce lundi 20 février 1933 « ne fut pas une date comme les autres » : au bord de la Spree, « vingt-quatre costumes trois pièces » se réunissent secrètement dans un salon feutré du Reichstag. Ils sont le « nirvana de l’industrie et de la finance » qui va lever des fonds pour le parti national socialiste, premier rouage d’une mécanique inexorable dont nous connaissons les conséquences.
Eric Vuillard dans son « récit », puisque tel est le genre revendiqué du livre, revient sur cette date et d’autres tout aussi insignifiantes en apparence, tombées dans l’oubli, pour nommer ceux qui firent l’Histoire et « saisir le fond d’éternité » de ces moments qui, dans leur apparente banalité, sont les actes fondateurs d’un système. Les raconter c’est les remettre à L’Ordre du jour, puisque « la littérature permet tout, dit-on ».

Le précédent livre d’Eric Vuillard était centré sur une autre date climatérique, un 14 juillet de conquête et liberté, restituant ma parole perdue du peuple. La date qui est cette fois le seuil de L’Ordre du jour est plus sombre, sinon oubliée du moins méconnue, Eric Vuillard la remet au centre, rappelle les noms qui ont soutenu cette action fondatrice du nazisme, une levée de fonds qui a permis à Hitler et ses sbires de mener leur politique dévastatrice. Répondant à la demande de Goering, président du Reichstag, ces patrons d’industrie, chacun « Führer dans son entreprise », financent le parti nazi, à sec, en vue des élections du 5 mars : « Et si le parti nazi obtient la majorité, ajoute Goering, ces élections seront les dernières pour les dix prochaines années, et même — ajoute-t-il dans un rire — pour cent ans ». Ils se nomment Gustav Krupp, Wilhelm von Opel, Günther Quandt, August von Finck, soit BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken, « ils sont nos voitures, nos machines à laver, nos produits d’entretien, nos radios-réveils, l’assurance de nos maisons, la pile de notre montre. Ils sont là, sous forme de choses. Notre quotidien est le leur ». « Ils se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer ».

On rit beaucoup à l’époque, on danse, on s’étourdit. Tout est si amusant, si peu important. On publie des décrets sur la loterie ou les vins en France, on déjeune entre gens du monde, à Downing Street, devisant tennis, tandis que l’Autriche est envahie, en mars 1939. Mais Chamberlain, qui l’apprend par une note secrète, n’ose pas congédier Ribbentrop, il est trop bien élevé, trop poli, « une politesse presque maladive puisque même la raison d’État pouvait attendre ». On ne congédie pas l’ambassadeur du Reich devenu Ministre des Affaires Étrangères, surtout quand celui-ci a été son locataire. Sous la tragédie de l’Histoire, quelques dates anodines, quelques grimaces et d’étranges
« vaudevilles », jusqu’aux plaisanteries plus insoutenables, comme le gaz coupé aux Juifs de Vienne. Mais « quand l’humour incline à tant de noirceur, il dit la vérité ».

Der ewige Judde (le Juif éternel), exposition nazie

Le 20 février 1933 n’est que la première date d’un livre qui tisse toutes celles relevant d’une fondation qui est aussi une « routine », banale, inoffensive, quelle importance ? C’est la visite de courtoisie de Lord Halifax à Hitler, « ce qu’on appelle encore aujourd’hui la politique d’apaisement », c’est l’Anschluss, c’est le nazi Seyss-Inquart qui devient chancelier de l’Autriche tandis que l’Angleterre « s’est couchée et ronronne paisiblement, que la France fait de beaux rêves, que tout le monde s’en fout » ; ce sont tous ces signes et moments que l’époque a choisi de ne pas voir dans sa cécité volontaire, l’exposition sur le « Juif éternel », l’incendie du Reichstag, une semaine après la réunion dans ses salons feutrés, l’ouverture de Dachau et la Nuit des longs couteaux, les discours sur l’espace vital, la sauvegarde du sang aryen.

Tout est autant de « petits pas » dans une épopée du mal qui va prendre le monde pour scène. Tout est fête et carnaval, comme à Vienne, quand l’Allemagne nazie s’apprête à annexer l’Autriche, « les dates les plus joyeuses chevauchent ainsi les rendez-vous sinistres de l’Histoire ». Mais cécité et mutisme international toujours, « les manœuvres les plus brutales nous laissent sans voix », les menus faits se poursuivent, brutalité sous la banalité, « comme si de rien n’était ». « Il ne se passa rien, strictement rien » ; ce « rien », déjà celui de Louis XVI dans son journal le 14 juillet 1789, un « rien » dont Vuillard démontre qu’il est tout, qu’il est ce que la littérature doit retrouver, dans son refus souverain du « rien vu », « rien dit », « rien ordonné », « rien su » des accusés de Nuremberg comme de cette communauté internationale figée dans sa cécité coupable et sa
« résignation fascinée ».

Pourtant le carnaval était là, sous les yeux de tous, dans sa version la plus tristement comique d’horreur est grotesque : C’est, dans un salon encore, cette pièce dont l’architecte Palladio a montré qu’il est « pièce de réception » mais aussi « scène où se jouent les vaudevilles de notre existence », le chancelier Kurt von Schuschnigg tentant de persuader Hitler que l’Autriche a donné des gages à l’Allemagne et citant Beethoven… « on remue des points de détails ». C’est l’armée allemande envahissant l’Autriche qui cale peu après la frontière, immense et grotesque « embouteillage de panzers ». La Blitzkrieg commence au pas, cale lamentablement, elle n’est « rien » sinon un immense coup de « bluff », les images d’actualité de Goebbels qui construisent une contre-vérité triomphale au point d’être demeurée « notre souvenir par un sortilège
effarant
» ; « Les actualité allemandes deviennent le modèle de la fiction », tout est faux et nous y croyons encore… Pourtant, alors, « l’implacable machine » était « une tôle creuse »…

Eric Vuillard

Eric Vuillard raconte et nomme ces moments où « le sort du monde, à travers les coordonnées capricieuses du temps et de l’espace » s’est retrouvé « un seul instant, entre les mains » d’hommes qui auraient pu changer le cours de l’Histoire et sont demeurés aveugles et sourds. L’Ordre du jour, c’est l’Histoire par l’ordinaire et les coulisses, le nazisme par son versant le moins glorieux mais aussi le plus glaçant, le revers grotesque et banal du monstre.
Il s’agit de penser le passé comme notre réel et notre présent, de montrer comment l’horreur se construit sur une apparente routine, dans une indifférence générale. Il n’est pas de dates sans importance ou de « points de détails » : tout fait sens surtout l’anodin apparent, gros de la catastrophe.

La littérature « permet tout », nommer pour qu’on n’oublie pas, raconter pour que le passé ne soit pas enterré, pour que l’Histoire ne soit pas ce que les montages, la propagande et la postsynchronisation des équipes de Goebbels ont créé de toutes pièces. C’est remettre les notes de bas de page à L’Ordre du jour, montrer que les pires catastrophes s’écrivent aussi dans les moments de comédie grinçante et cynique, « dans un mélange de ridicule et d’effroi ». C’est raconter la « danse macabre » d’une « vérité morte », en réanimant les acteurs sous leurs costumes, en faisant résonner les dialogues de vaudeville, en soulevant les « haillons hideux de l’Histoire ».

Louis Soutter, 1942

Les pantins de ces journées ont la vérité terrible des caricatures de Chaplin, ils sont comme les dessins de Louis Soutter, « se tordant comme des fils de fer » ou comme les « caractères d’encre » des partitions de Bruckner, par l’interprétation libérés des « entrailles » de l’Histoire.
Oui, « la littérature permet tout », le chef d’œuvre de densité retenue d’Eric Vuillard le démontre, s’il en était besoin.

Eric Vuillard, L’Ordre du jour, Actes Sud, mai 2017, 160 p., 16 € – Lire un extrait