On sait qu’au théâtre ou en musique une œuvre est inséparable de son interprétation et qu’il faudrait ainsi toujours citer l’interprétation la meilleure – comme par exemple Mozart dans son lied le plus célèbre, intitulé Abendempfindung, en fa, K. 523, par l’incomparable mozartienne Irmgard Seefried – ou encore le 23è concerto pour piano et orchestre, en la, K. 488, joué par Clara Haskill… « Interpréter c’est jouer », dit aujourd’hui Johann Michel dans son essai éponyme, savamment sous-titré « Herméneutique musicale », où il montre – en trois temps – qu’interpréter c’est déchiffrer – c’est performer – c’est aussi écouter …
On parle d’une partition comme d’un texte musical qui englobe les notes, le rythme, les nuances, les intensités, le mouvement, l’expression et l’accentuation… On parle de phrase musicale… Le grand compositeur et critique André Boucourechliev (1925-1997) – l’auteur de « Dire la musique » (Fayard, Minerve, 1995) – disait des partitions qu’elles sont de très grandes pages où sont disséminés tous les éléments constitutifs des œuvres… Il comparait les partitions à des cartes marines où les interprètes, tels des navigateurs, abordent « l’île musicale » par des côtes et des rivages différents qui sont autant d’éléments productifs de l’interprétation musicale… Et Johann Michel nous parle ainsi de trois registres d’interprétation – reproductrice, productrice, transproductrice – et cite Miles Davis : « Ne jouez pas ce qui est là, jouez ce qui n’est pas là »…
Jankélévitch disait lui-même que la musique ne signifie rien… et que donc elle signifie tout : « On peut faire dire aux notes ce qu’on veut, leur prêter n’importe quels pouvoirs analogiques ; elles ne protesteront pas ! » disait-il dans « La musique et l’ineffable » (Seuil, 1983). La musique n’a pas de mots : entre les notes et la phrase, il n’y a rien : « La musique exclut le dictionnaire » disait aussi Claude Lévi-Strauss dans « Regarder écouter lire » (Œuvres, Pléiade Gallimard). En musique il n’y a pas non plus, à proprement parler, un contenu, disait Roger Laporte (qui trouvait paradoxal de parler d’une Pensée de Mozart, comme l’avait pourtant fait J.-V. Hocquard). Le grand débat porte moins sur la création que… sur l’interprétation – avec par exemple ceux qui pensent que l’interprétation doit prendre en charge l’épaisseur historique, qui abordent le passé depuis le présent (Bach depuis Schönberg, disait Boulez), et ceux qui, comme Harnoncourt, prônent le recours aux instruments d’époque et la relecture « historique » des partitions… Interpréter depuis notre présent ou, au contraire, s’en tenir au strict recours à la « vérité » historique (surcodage ou décodage, comme l’avait dit aussi Guy Scarpetta dans « L’Impureté », Grasset, 1985).
La question reste de savoir où gît la puissance créatrice de l’interprète – ce à quoi Boucourechliev répondait : « au bord de l’indicible » (l’indicible du talent, du don musical). Mais « qui n’a jamais connu une expérience musicale qui provoque un bouleversement de sens tel que cesse toute interprétation, voire toute verbalisation » ? dit Johann Michel – qui ajoute : « A chacune, à chacun ses ininterprétables musicaux (…) » – et qui dit aussi qu’il faudrait assimiler ces expériences musicales à ce que dit Paul Ricoeur de la force du désir : « Peut-être est-ce dans la position même du désir que réside à la fois la possibilité de passer de la force au langage, mais aussi l’impossibilité de reprendre entièrement la force dans le langage. » (Où Johann Michel voit là aussi ce que Deleuze, avec Francis Bacon, appelle « logique de la sensation »)…
Ricoeur, Deleuze, Gadamer, Adorno… mais aussi Aristote, Hegel, Nietzsche… sont au rendez-vous de la théorie (herméneutique) de l’interprétation musicale de Johann Michel – de son nouveau continent herméneutique qui « s’ouvre à nous », dit-il… Car l’interprète n’est pas seulement « main » ou « cordes vocales », il est artiste à part entière (créateur)… Hegel admirait comme un miracle l’essor contemporain pris par l’exécution musicale – et pensait là à l’opéra italien (sa déclaration d’amour pour Rossini) qui lui faisait oublier toutes les exigences du « Concept »… L’artiste-virtuose est comme une œuvre d’art en acte, disait-il dans son « Esthétique »… Ce que Johann Michel traduit avec John Austin par « quand dire c’est faire »… et ce qu’il appelle l’herméneutique performative… et même herméneutique performatoire – qui s’ouvre à nous…
À la toute fin de son essai, Johann Michel nous parle quand même aussi de l’auditeur, qui écoute donc la musique – l’auditeur, ou le spectateur ?… soit aussi le spectacle qu’offre l’interprète et en particulier ce qu’il donne à voir d’une « maîtrise » d’exécution fascinante (« La musique en respect », comme le disait aussi Marie-Louise Mallet dans un bel essai des éditions Galilée, en 2002). C’est avec l’écoute que se joue « la destinée finale de l’interprétation en musique » dit Johann Michel – qui ajoute : « La musique nous fait quelque chose et nous fait faire des choses, mais, en faisant cela, elle nous transforme, a fortiori lorsque nous vivons, au sens fort, une expérience musicale créatrice qui signe un avant et un après dans le cours de notre vécu. » Nous ne nous contentons pas de vivre simplement ce que nous vivons, mais nous le considérons avec la distance de l’observateur et nous devenons les observateurs de ce que nous vivons, disait Ricoeur… Les interprètes, dit Michel…
Johann Michel, Interpréter c’est jouer. Éditions de Minuit, collection Essai, 228 p., 22€