« Le Moyen Âge est un enfant élevé par un vieillard… », disait Antoine Auguste Cournot que Marc Bloch citait dans ses Carnets inédits 1917-1943, qu’on peut lire aux éditions Amsterdam. Dans La Société féodale (qui a reparu le 22 avril dernier dans une édition revue et augmentée avec une préface de Mathieu Arnoux), Marc Bloch dit que ce monde qui se croyait très vieux était en fait dirigé par des hommes jeunes.
Marc Bloch se plaisait à dire qu’il avait été « le plus vieux capitaine de l’armée française » – cette armée défaite en l’an 40 à cause d’une faillite intellectuelle et d’une faillite administrative, comme il l’a montré dans son brûlot L’étrange défaite, écrit en situation. Il s’était aussi engagé dans la résistance lyonnaise clandestine, à la mi-mars 1943, sous le pseudonyme de « Narbonne ». Recherché par la Gestapo, il a été arrêté le 8 mars 1944, incarcéré, torturé et fusillé le 16 juin 1944 dans l’Ain, près de Saint-Didier-de-Formans. Il entre au Panthéon quatre-vingts ans plus tard – ce 23 juin 2026.
En 1929, Marc Bloch avait fondé avec Lucien Febvre les Annales – qui visaient à modifier l’idée même de l’histoire et la manière dont on la pratique. Il s’agissait de faire une revue du temps présent, avec l’ambition d’atteindre à « la juste intelligence des faits qui demain seront l’histoire. » Les Annales préconisaient une coopération active entre l’histoire et les sciences sociales. C’est pendant cette période que Marc Bloch a écrit La Société féodale, un « livre de sciences sociales », comme le dit le préfacier Mathieu Arnoux qui ajoute que sous la plume de Bloch, « historique » et « social » sont interchangeables. La Société féodale est un livre « dans » l’histoire qu’on ouvre sur près de deux cents pages d’étude des dernières invasions – des Musulmans, Hongrois, Normands ; des Scandinaves : « Un grand nombre de villages, dans la Grande-Bretagne comme autour de la Seine sont désignés par un nom composé dont le premier terme est un nom d’homme, d’origine scandinave. » Et plus considérable encore fut l’arrêt des invasions elles-mêmes – qui allait donner sa trame à l’histoire de l’Occident, comme à celle du reste du monde. Marc Bloch risque cette hypothèse : « la volonté de ne jamais laisser oublier au lecteur que l’histoire a encore le charme d’une fouille inachevée. » Son projet est celui d’analyser l’aspect structurel de la société médiéval – et « de faire de ce livre l’analyse expérimentale d’une structure sociale », comme l’a dit Massimo Mastrogregori dans sa postface aux Carnets inédits 1917-1943.
Bloch désigne deux âges féodaux : la révolution démographique du premier âge et la révolution économique du second (la prise de conscience). Cet homme des deux âges féodaux « était, beaucoup plus que nous, proche d’une nature, de son côté, beaucoup moins aménagée et édulcorée ». Marc Bloch raconte : « Le paysage rural, où les friches occupaient de si larges espaces, portait d’une façon moins sensible la marque humaine. Les bêtes féroces, qui ne hantent plus que nos contes de nourrices, les ours, les loups surtout, vaguaient dans toutes les solitudes, voire parmi les campagnes cultivées elles-mêmes. » La chasse, la cueillette des fruits sauvages et du miel continuaient de se pratiquer « comme aux premiers temps de l’humanité ». « Il y avait, en un mot, derrière toute vie sociale, un fond de primitivité, de soumission à des puissances indisciplinables ». Mais Bloch raconte encore la foi, la réforme grégorienne, la vassalité, la servitude, la liberté, le latin… et la langue française aussi (comme dans la « Cantilène de sainte Eulalie », l’histoire d’une vierge martyre, premier témoignage d’une langue déjà française, séparée du latin, séparée du germanique).
C’était un peu après Charlemagne, un peu avant la prise du pouvoir monarchique des Capétiens – où l’on avait le Nord et le Sud de ce qui commençait à être la France, avec deux langues : la langue d’oïl, du Nord, et la langue d’oc du Sud – qui sera pratiquée par les troubadours (les troubadours dans le Sud et les trouvères dans le Nord). Le poète est celui qui « trouve », comme l’a dit Pierre Guyotat dans ses « Leçons sur la langue française » (Léo Scheer, 2011). Marc Bloch nous parle par exemple d’un troubadour entre tous, Bertrand de Born ; et il raconte aussi la Chanson de Roland, la Chanson de Guillaume, la chanson de Gormont, qui sont des textes des années 1100 et quelques, simples, comme de très beaux vitraux (dirait Guyotat). C’était l’idée de l’épopée, avec des personnages qui manifestaient leurs sentiments par des évanouissements, par des symptômes physiques (Roland s’évanouit sur l’herbe verte, Olivier itou ; et quand le vieux Charlemagne voit que son neveu Roland est mort, il tombe en pâmoison). Guyotat adorait ça – qui trouvait qu’on est saturé de psychologie, dans le monde occidental, et que c’est bien qu’il y ait des choses extrêmement simples, comme « Rappeler Roland », dit justement Frédéric Boyer dans sa traduction éponyme d’après le manuscrit d’Oxford, le plus ancien et le plus complet en notre possession (P.O.L, 2013).
Bloch est autre. Il y voit plutôt « la mémoire collective », la « renaissance intellectuelle au deuxième âge féodal », une culture nouvelle, celle d’une prise de conscience, avec la « courtoisie », la « chevalerie », mais aussi les « nationalités ». Et, au final, une société inégale plutôt que hiérarchisée : « de chefs, plutôt que de nobles ; de serfs, non d’esclaves ». L’idée que c’est donc comme le résultat de la brutale dissolution de sociétés plus anciennes que se présente la féodalité européenne… A la toute fin du volume, on a des extraits de la correspondance de Marc Bloch – où il écrit par exemple à Henri Berr, le 8 février 1933, depuis l’université de Strasbourg, que le titre « Société féodale » lui paraît préférable à « Régime » ; il estime que le mieux serait de s’en tenir à ce titre simple et parlant… Car, dit-il, « La dissolution de l’Empire carolingien fait longueur, et risque de détourner certaines curiosités »… Ça ne sera pas le cas aujourd’hui ?
Marc Bloch, La société féodale. Préface de Mathieu Arnoux. Nouvelle édition revue et augmentée. Albin Michel, 705 pages, 26,90€.