L’auteur irlandais Kevin Barry publie aux éditions Métailié son quatrième roman traduit en français, Les Amours en fuite, western déjanté situé dans le Montana en 1891. Sa traductrice, Carine Chichereau, l’a interviewé pour Diacritik. Kevin Barry a précédemment publié aux éditions Buchet-Chastel Dernier bateau pour Tanger et L’OEuf de Lennon, traduits par Carine Chichereau, et Bohane, sombre cité, traduit par Pierre Girard et Martin Tatum aux éditions Actes Sud.
Nous sommes dans le Montana, aux États-Unis, à la fin du XIXe siècle, dans une ville minière, Butte, et nous faisons la connaissance de Tom Rourke et Polly Gillespie qui, malgré tous les obstacles, vont tomber amoureux et partir ensemble, alors même que Polly vient de se marier. Donc, mes premières questions sont les suivantes : d’où vient ce livre ? qu’est-ce qui t’est venu en premier, l’histoire, le lieu, les personnages ?
Kevin Barry : Oh, il faut que je remonte le temps. Quand j’étais un tout jeune homme, à la fin de la vingtaine, j’ai décidé d’écrire un roman. À l’époque, je vivais à Cork, j’étais journaliste indépendant et j’essayais d’écrire de la fiction la nuit. Je racontais à tout le monde que j’écrivais un roman alors que ce n’était pas vrai. Mais à l’été 1999, je m’y suis mis pour de bon. J’avais une petite caravane dans l’ouest du comté de Cork, près de la plage, et je me suis retiré là-bas pour écrire pendant trois mois – j’avais juste assez d’argent pour tenir trois mois. Je voulais écrire un roman. Je suis arrivé là-bas début juin. Je n’avais

même pas d’ordinateur portable, seulement un carnet. J’ai essayé de me lancer mais je n’avais rien, pas la moindre idée de ce que j’allais écrire. Et là, j’ai commencé à beaucoup m’inquiéter et à aller marcher dans les collines environnantes. Un jour, j’ai failli tomber dans un trou dans le sol. C’était une ancienne mine de cuivre désaffectée qui datait des années 1870, un endroit étrange, bizarre, dans les collines. J’ai commencé à me documenter sur ces anciennes mines et j’ai découvert que l’exploitation avait cessé dès les années 1890, et que les mineurs s’en étaient allés à Butte, dans le Montana, et là je me suis dit, waouh, ça c’est une histoire pour moi, parce que c’est un western dans les Montagnes Rocheuses mais avec l’accent irlandais et avec tous les mecs d’ici, et j’ai pensé : ça, je peux l’écrire. Donc j’ai fait des économies parce que je me disais : il faut que j’aille là-bas, à Butte, Montana, il faut que je voie cet endroit. Alors j’ai continué d’écrire des articles pour les journaux, j’ai mis de l’argent de côté et j’ai effectué mon premier voyage aux États-Unis en octobre 1999. J’ai atterri à Seattle, et j’ai pris le car Greyhound, le voyage a duré une trentaine d’heures jusqu’à Butte. Et quand vous arrivez dans cette ville, si vous avez l’accent irlandais, il se passe un truc bizarre : les gens vous sautent dessus, ils vous prennent littéralement dans leurs bras parce que la ville est fière de son héritage irlandais, en raison des origines de beaucoup d’habitants. Sur place j’ai commencé à faire des recherches pour un livre qui devait se passer dans les années 1890. J’ai de magnifiques carnets remplis de notes au sujet des saloons, des bordels, des bagarres, des mineurs, des histoires d’amour. J’ai trouvé des boîtes remplies de lettres de mineurs irlandais qui espéraient attirer une femme et la faire venir là-bas, et j’ai su que je tenais mon histoire, que j’avais trouvé un matériau super pour un roman. Alors je suis rentré à Cork et j’ai écrit cent vingt mille mots parce qu’à l’époque je croyais qu’un roman devait faire cent vingt mille mots [ndlt : 400 à 500 pages] – celui-ci en fait quarante-cinq mille. Mais même en l’écrivant, je savais que ce n’était pas bon. Je savais déjà que ça ne fonctionnait pas. Aussi je l’ai mis de côté. Et petit à petit, j’ai écrit six autres livres, qui ont été publiés, et j’ai oublié mon roman sur Butte, Montana. Jusqu’à ce matin de 2021, pendant la pandémie. À nouveau je marchais dans les collines, mais cette fois dans le comté de Sligo, et là j’ai eu ce qu’on peut seulement qualifier de vision. Dans ma tête, j’ai vu un jeune couple à cheval, le garçon et la fille sur la même monture, et je me suis dit : ce sont des amants en fuite. Voilà mon roman. Ça peut être très simple. Je peux retirer toutes sortes d’éléments pour aboutir à ces deux jeunes gens. Il s’appelle Tom et elle, Polly. Et ils doivent quitter Butte très vite. Je suis rentré chez moi et je me suis lancé dès le lendemain. J’ai écrit le livre en dix mois environ. Donc on peut dire que j’ai mis dix mois, ou bien vingt-trois ans à l’écrire, je ne sais pas très bien. Parfois on doit attendre longtemps pour que les personnages émergent, ainsi que la langue. Et je pense que grâce à l’expérience – j’ai écrit de la fiction pendant vingt ans –, on devient économe de son temps. Alors maintenant, quand je commence à écrire un roman, je me dis : je me donne deux semaines pour voir s’il y a l’énergie, le courant nécessaires. Donc j’ai commencé par écrire sur Tom pendant une semaine. Il a vingt-neuf ans, c’est un poète qui se prend pour un hors-la-loi et il boit, et il se drogue, et il ne va nulle part mais à toute vitesse, et c’est un jeune homme qui a de grandes ambitions littéraires. Ça, pour moi, ce n’était pas difficile, je savais ce qu’il pensait. J’étais plus inquiet à propos de Polly. Elle est la voix américaine. Et la deuxième semaine, le lundi matin, j’ai commencé à écrire du point de vue de Polly. Et au bout de dix minutes, je me suis dit : tu tiens ton roman. Polly est là, et elle va t’emmener avec elle. J’entendais sa voix de manière très claire, tout se précipitait, et le roman est venu à travers sa voix. Certains romans naissent dans la difficulté, d’autres sont inspirés. Celui-là était inspiré. Et je me suis bien amusé. J’ai vraiment pris du bon temps en l’écrivant. C’était une super manière d’échapper à la pandémie. Pendant cette seconde année monotone du Covid où on était encore cloîtré chez soi, c’était chouette de sortir pour aller travailler dans mon bureau à l’extérieur de la maison, dans le comté de Sligo. C’est une vieille remise que j’ai aménagée, et oui c’était super de me retirer là-bas et de refermer la porte pour partir dans le Montana de 1891 afin d’écrire cette histoire d’amour un peu folle. C’était une grande bouffée d’air frais.
Oui, j’ai ressenti la même chose en le traduisant, donc je comprends ce que tu veux dire. Donc, Tom et Polly sont les principaux personnages, et ce sont des personnages inoubliables. Mais comment sont-ils apparus dans ton esprit ? Et comment as-tu trouvé leurs voix ? Comment les as-tu construit-es et comment s’est faite leur rencontre, dans ta tête ?
Pour ce qui est de la voix de Tom, je savais comment était un jeune Irlandais aux ambitions littéraires en 1891, je pensais pouvoir m’y mettre directement. C’est un jeune homme turbulent qui se trouve à Butte et qui endosse différentes identités, il essaie des masques pour trouver qui il est. Pour la voix de Polly je me suis beaucoup inspiré du cinéma des années 1970. Adolescent, j’étais cinéphile, je m’intéressais énormément au cinéma, je faisais partie d’un ciné-club à Cork et j’ai vu tous les westerns américains « révisionnistes » des années 1970 comme McCabe and Mrs Miller de Robert Altman et en particulier deux films de Terrence Malick, La Balade sauvage et Les Moissons du ciel. Ces deux films ont de très belle voix off féminines, celles de Sissy Spacek et Linda Manz. Ce sont des voix étranges et poétiques et celle de Polly en est très inspirée, pas les mots mais le ton et le rythme. Ce que j’ai immédiatement senti chez Polly, en tant que personnage, et j’ai pensé que les lecteur-ices le ressentiraient aussi, c’est que ça va bien se passer pour elle, c’est une survivante, et ça ira, son histoire va être difficile mais tout se passera bien – ce dont je n’étais pas certain pour Tom. Ce qui de mon point de vue fait qu’ils forment un vrai couple d’amoureux, que leur histoire d’amour est crédible, en fait c’est un peu comme dans la vie : ils vont bien ensemble parce que lui ignore qui il est, alors qu’elle, elle sait parfaitement qui elle est. Il peut s’accrocher à ça, et dans cette horrible folie moderne ils se complètent. Je pense que dès leur première rencontre, ils comprennent tous les deux qu’ils sont face à la grande histoire de leur vie, une grande aventure qu’ils vont vivre, et ils n’ont pas le choix, ils n’ont plus qu’à emprunter cette route, ce chemin, où qu’il les mène, et voilà, ils doivent suivre cette direction.
Donc Tom commence à raconter cette histoire, puis Polly se joint à lui et c’est elle qui raconte la fin de l’histoire, mais on dirait que jamais elle n’arrive à se remettre de ce qui s’est passé en 1891. Je me suis demandé pourquoi tu as décidé d’ajouter cette longue coda, des décennies plus tard, à la fin du livre, parce que ça aurait pu se terminer plus tôt, quand Polly s’en va.
Je crois que chaque fois que je commence une histoire, que ce soit une nouvelle ou un roman, j’ai tendance à savoir exactement ce que je veux pour le début, et je sais aussi comment ça se termine, mais entre les deux, je n’ai rien, et je ne veux pas savoir ce qui se passe entre les deux parce que j’ai envie de le découvrir, que ce soit la surprise pour moi, que ça reste divertissant. Mais je savais que ça allait vers un endroit précis, et j’avais le ton, qui est mélancolique, élégiaque ; je savais que le voyage serait difficile, que le livre connaîtrait un changement de ton et je pense que c’est ainsi que j’ai travaillé, inconsciemment. C’est un travail étrange et ésotérique que d’écrire de la fiction. On dépose ces idées très vagues dans son inconscient et d’une certaine manière on les laisse fermenter. J’utilise un terme de jardinage : c’est pareil à du compost. Comme si on avait un composteur derrière la tête où on met tous ces éléments, et on espère qu’il va se former des gaz et tout ça. Mais avec ce roman, j’ai senti que j’avais beaucoup de bonnes perspectives, et que je pouvais dire à mon moi de vingt-neuf ans : on est sur les bons rails, ce monde est parfait pour toi, étant donné tes capacités et le type de talents que tu as, c’est l’univers qu’il te faut, où tu peux t’amuser. Et l’autre bonne perspective, c’est le simple fait d’écrire un western, car c’est un genre souple pour un écrivain, et il y une chose qui doit arriver : le personnage va forcément monter à cheval et foncer vers de nouveaux territoires, si bien qu’il y a là un élan naturel et de l’énergie et des éléments qui font avancer l’histoire et on sait qu’il va y avoir des rencontres avec d’autres personnages au cours du voyage. Et tout ça vous est donné par le genre lui-même. Du coup, c’est sympa de se mettre au travail le matin. Ça m’a frappé, mais la première chose qui a marché pour moi quand j’écrivais des nouvelles, ce qui semblait vraiment mettre de la vie sur la page, j’ai fini par le comprendre, c’est la nécessité pour moi, en tant qu’écrivain, de prendre du bon temps. Il ne faut pas que ce soit une torture. Pas cette version montrée au cinéma de l’écrivain torturé, du génie dans son garage qui s’arrache les cheveux et met sa feuille en boule pour la jeter dans la corbeille à papier. Je n’ai pas envie de lire ce genre de choses. Écrire de la fiction, des romans, c’est essentiellement un jeu, une activité d’enfant. On crée un monde, des personnages et on invente des rebondissements, et il faut qu’il y ait quelque chose de divertissant, d’agréable, et là je me dis que j’ai beaucoup de chance de ne pas avoir un vrai boulot, que je peux faire ça dans ma remise quand il pleut – toute l’année, je crée ces univers. On a la chance de vivre deux vies. Une seconde où tout peut arriver, des aventures, des histoires d’amour démentes, et on s’amuse beaucoup. J’essaie tout le temps de me rappeler que j’ai beaucoup de chance de faire ça, et je dois y prendre du plaisir.
Oui c’est sûr que tu dois avoir plusieurs vies parce qu’il y a tellement de personnages intéressants dans tes livres. Bien sûr il y a Tom et Polly, mais aussi tous les autres, les personnages secondaires, qui sont inoubliables, parce que chacun-e possède une vraie personnalité : l’incroyable tueur Jago Marrak, Kathleen, elle est formidable, et Harrington le mari, et puis aussi Greta, Con Sullivan… tous sont très intéressants. Comment fais-tu pour construire à partir de si peu…
Et très rapidement ! Ce que je savais dès le début c’est que Tom et Polly étaient des personnages suffisamment solides pour porter le récit. J’ai écrit cette section assez vite. Là où j’ai beaucoup ralenti c’est quand je me suis penché sur les personnages secondaires qui arrivent sur scène puis repartent dans les coulisses. Je ne voulais pas faire des descriptions hâtives de ces personnages, je voulais qu’ils existent vraiment dans la tête des lecteur-ices, qu’ils soient de chair et de sang pour en faire une expérience forte. C’était très amusant de jouer avec l’idée de Butte, Montana, en 1891 car c’était un endroit très cosmopolite, perdu au milieu de nulle part dans les Montagnes Rocheuses, et pourtant tous ceux qui avaient travaillé dans des mines de cuivre se rendaient à Butte, Montana. L’année 1891 est aussi un moment très intéressant parce que c’est le tout début de notre monde. Pourquoi extraie-t-on du cuivre dans les Montagnes Rocheuses ? C’est parce que les États-Unis sont en train de s’électrifier : il y a donc une demande pour le cuivre. Tom et Polly se rencontrent pour la première fois dans le studio d’un photographe où Polly vient faire sa photo de mariage avec Harrington. C’est seulement vers la fin des années 1890 qu’on trouve dans toutes les petites villes américaines un studio de photographie et ça veut dire que les gens se regardent d’une manière différente. Tout à coup, on se demande à quoi on ressemble, on réfléchit à son image. Les riches y pensent depuis des siècles : des artistes leur tiraient le portrait à l’huile, mais à partir de ce moment-là, mêmes les gens ordinaires peuvent se faire prendre en photo pour l’envoyer à leur mère en Irlande et que celle-ci puisse dire : « Oh, comme il se débrouille bien en Amérique ! » Je pense que Polly et Tom ont parfaitement conscience qu’ils présentent bien tous les deux, et ils en sont fiers. Donc c’est un peu une histoire à la Bonnie and Clyde.
Tout à fait. Je ne sais pas s’il est possible de répondre à cette question mais un auteur irlandais qui écrit un western a un point de vue différent d’un auteur états-unien : selon toi quelles sont ces différences ?
J’ai toujours été très intéressé par l’ouest américain tel qu’il est perçu par les Européens. Par exemple un film que j’adorais quand j’étais ado, c’est Paris Texas de Wim Wenders : un cinéaste allemand va au Texas et ça rend les choses encore plus romanesques que si c’était un western fait par un réalisateur américain, parce qu’avec la distance et la perspective, on a une sensation décuplée, une plus grande mélancolie, il y a la magie des paysages, cette façon dont ils donnent une couleur à l’histoire : tout l’Ouest américain – et c’est intéressant – est une fiction. Les lignes de chemin de fer éditaient des brochures décrivant la vie que vous auriez si vous déménagiez dans l’Ouest. C’était pur fantasme, construit, avec les vastes territoires où vous auriez votre ranch, et ils envoyaient ces brochures dans les villages en Allemagne, en France, en Irlande, et les gens misaient tout là-dessus, sur des fictions inventées vues dans des brochures. Donc je pense que c’est un endroit fascinant sur lequel écrire, une époque fascinante, et régulièrement il faut renouveler le sujet. Il faut des artistes et écrivain-es animé-es d’une énergie nouvelle. On ne peut pas écrire là-dessus sans se référer à Cormac McCarthy. Il a pour ainsi dire fixé une forme littéraire dans les années 80 et 90 et il nous a permis de comprendre qu’on pouvait encore écrire ce genre d’œuvres d’une manière sérieuse : on peut faire de la vraie littérature, pas seulement des histoires de cowboys et d’Indiens. Et il y a eu d’autres westerns réalisés au tournant du siècle. C’est un univers très intéressant sur lequel écrire. J’ai toujours peur de me répéter dans mes livres et je ne veux pas refaire la même chose, mais je sais que je vais avoir la tentation d’écrire à nouveau là-dessus, pas dans le prochain livre mais plus tard.
Sandra Newman a écrit dans le Guardian [à propos des Amours en fuite] : “C’est un western mais c’est aussi un roman tout à fait irlandais ; une tragédie écrite comme une farce. » Ça, c’est en effet une caractéristique de la littérature irlandaise, raconter des choses terribles mais avec un humour incroyable, et je pense aussi à Michelle Gallen, Seamas O’Reilly etc. Pourquoi l’humour est-il aussi important pour les auteur-ices en Irlande ?
Je crois que c’est une caractéristique du peuple irlandais en général, et des artistes en particulier, c’est comme ça qu’on avance dans la vie. Il y a ces fameuses phrases qu’on prononce au moment des enterrements en Irlande. La veille au soir, au funérarium, quand le corps est exposé, les gens viennent rendre un dernier hommage puis on se rassemble dehors et on discute, et tout le monde fait des blagues parce que dans le fond on est incapables de gérer la réalité. On est incapables d’accepter que la personne aimée soit dans un cercueil alors on rigole, il y a une sorte d’énergie hystérique dans l’air. C’est aussi comme ça qu’on écrit en Irlande. En tant que lecteur, mes écrivain-es préféré-es ont toujours une facette comique. Récemment, je me suis remis à lire un auteur que j’aimais énormément quand j’avais vingt ans parmi les grands auteurs juifs américain, il s’agit de Saul Bellow, et j’ai notamment relu Herzog. C’est l’histoire d’un homme qui traverse une crise terrible et c’est un livre très drôle, et je pense que la meilleure littérature, les meilleurs livres sont drôles. Joyce est drôle. Beckett est drôle. L’humour, c’est puissant. Parce que je pense que c’est un mécanisme très humain. C’est grâce à ça qu’on traverse les moments les plus sombres de la vie. Grâce à l’humour.
Absolument d’accord avec toi. Je voulais aussi te parler de l’écriture. Je ne sais pas comment tu fais pour écrire ces phrases, et surtout dans ce livre, parce qu’il n’y a quasiment pas de ponctuation, et ça a été un choc pour moi, en tant que traductrice, parce que je me suis posé la question : comment je vais faire pour rendre ça en français ?
Je suis un écrivain très théâtral. L’énergie, la voix, c’est ce qui fait avancer mes histoires. J’ai travaillé dans le théâtre. Je fais des aller-retour entre le roman et le théâtre depuis quelques années maintenant et je pense que les écrivain.es et les acteur.ices sont cousin.es et appartiennent à la même famille. Avec toutes ces voix dans la tête qu’on essaie de canaliser. Je pense que l’essentiel de la ponctuation disparaît dans le roman quand on en arrive à Polly parce que je me sentais tellement sûr de son registre, de sa voix, je savais qu’on allait comprendre en lisant. Ça va plus lentement quand elle veut, et plus vite quand elle le décide. C’est juste que je crois en mes personnages. Il faut que je les suive. Ça peut être des gens horribles. C’est toi aussi qui a traduit Dernier bateau pour Tanger ? Là, on a Maurice et Charlie, deux affreux gangsters irlandais.
Je les adore !
Tout le monde les adore ! Mais ils sont terribles ! En tant qu’écrivain on doit aimer tous ses personnages. Et pour moi ils sont bien réels, ce qui est étrange. Et quand j’ai terminé d’écrire le roman, le manuscrit, et que je l’ai envoyé, j’étais très déprimé, ils me manquaient vraiment, surtout Polly, je m’étais tellement amusé avec eux, et je me suis senti très seul à mon bureau pendant quelques jours. Ça a été très sympa de les retrouver quand j’ai fait une adaptation à l’écran et que j’ai écrit de nouvelles scènes.
Donc le roman va être adapté en film ?
J’espère bien. Les droits ont été achetés par un producteur avant que le roman soit publié en anglais, un scénario a été écrit et il y a des discussions en cours avec un metteur en scène mais c’est tout un processus.
Kevin Barry, Les amours en fuite, traduction Carine Chichereau, éditions Métailié, 192 p., 18€