Spectralisme : Manuel Candré (Des voix)

Manuel Candré (DR)

Babel a livré une de ses plus belles réalisations avec Des voix de Manuel Candré. Pas la Babel labyrinthique de Borges, non, mais bien une Babel coextensive à toutes les époques, à toutes les langues fissurées laissant s’échapper « des voix » et se glissant de bibliothèque en bibliothèque, ces vastes tours qui sont autant de « Babel sombre[s] » comme le disait Baudelaire. Pourtant Babel a ici disparu et c’est « Pragol » (Prgl) qui occupe le récit comme le spectre d’une Prague mêlée à la distorsion propre aux voix qui hantent le récit fabuleux de Jacob.

C’est l’hallucination de la langue qui conduit le mystère de cette dérive dans la ville de Pragol, à travers la révolution d’un Lumpenproletariat de fantômes et les épiphanies où, par la pupille dilatée des mots, l’on voit s’animer des silhouettes de personnages fabuleux : le Rabbin tyrannique, Anya, le général Krouglov, la logeuse Nikouline digne de Dostoïevski, Jaroslav, ou le Juif errant aux 33 ombres…

Le fantastique en question

Cet état transfiguré de la langue serait-il lié au psychisme fissuré de son narrateur ? Le livre joue sur l’ambiguïté fantastique de cette conscience travaillée par d’étranges parenthèses. La couverture inscrit en hébreu les mots désignant le « Golem », créature de boue et d’eau créée – dit-on – par le Rabbi Loew au 16e siècle pour protéger la communauté juive de Prague et dont le front est gravé du mot hébreu « vérité » (emet) qui si l’on retire une lettre forme le mot « mort » (met). Et c’est sur la base de cette énigmatique indication que la lecture se poursuit naturellement en imaginant que ce « Jacob » n’est autre qu’un Golem qui s’ignore (ou pas, puisqu’il glisse ainsi au détour d’une parenthèse : « qu’il me soit offert, à moi aussi d’effacer une lettre, rien qu’une sur mon front »).

Mais le doute concernant la réalité du « golem » ne fait que ruisseler dans cette conscience où l’eau et la terre se mêlent insidieusement, sans cesse, dans cette psyché qui « pensai[t] venir d’ailleurs, de l’endroit qu’[il a] à présent oublié, d’un pays d’absence et de terre mêlée à l’eau ». Or cette liquidité essentielle, cette porosité de l’absence de « frontière entre ce que je rêve, ce que je vis », verse alors dans l’hésitation fantastique où le spectre schizophrénique a tout autant sa cohérence : hallucination auditive (voix multiples), corps sans organes, existence faite d’« oublis massifs »…

« Était-il possible, me posais-je la question, que des légions de fantômes se pressassent ainsi, selon ce procédé miraculeux, dans une seule et misérable pièce, mal ventilée, promise à un perpétuel hiver, pour se présenter à un seul homme, très pauvre, et lui délivrer un ballet continu d’histoires véridiques et légendaires parmi les plus somptueuses. » Alors quoi, ne serait-ce qu’une réécriture du mythe pour offrir l’image troublante d’un Golem psychotique traversé par les lignes de fuite de la littérature du 20e siècle ?

Si le livre se termine par un appendice (« Genèse du Rabbi ») tranchant dans le vif de l’hésitation canonique du fantastique entre l’explication magique (le golem) et celle rationnelle (la psychose), il est possible qu’il faille maintenir malgré tout l’indécision car « peut-être la voix est-elle le délire du monde, et c’est tout, le délire du monde passant à travers moi », et tout le livre une réflexion sur la question de la voix, du livre et du monde. En cela on retrouve quelque chose du Livre des Questions d’Edmond Jabès, lui aussi parcouru par les voix, ceux de ses rabbins imaginaires, et l’héritage d’un « judaïsme après Dieu » où la question du rapport à l’écriture est centrale. On peut dire alors que la question du fantastique n’est vraiment importante qu’en tant que question, qu’en tant qu’elle fait surgir ces voix et rejoint un courant littéraire inspiré de la schizo-analyse de Deleuze et Guattari, avec la schizomatrice de Maurice G Dantec ou le chorion du Chaos de Mathieu Brosseau, tentatives de dire la pluralité des voix et la porosité phénoménologique de la conscience.

Schizo-temporalité

C’est une des magies de ce livre de parvenir à ne pas situer le temps ni la langue. Ce récit est du passé, du présent, et peut-être de l’au-delà. Nous sommes certes à Pragol (dégradé – ou sublimé – ensuite en « Prgl », les voyelles tombant peu à peu, se destinant vers une bizarre hébraïsation du nom), dans le Ghetto, proche de la Vieille-nouvelle, puis dans le Transval, avant que l’aventure se termine où elle avait commencé, dans la mansarde miteuse de Jacob. Mais à la localisation, où l’on reconnaît malgré tout l’atmosphère pragoise, se rajoute la question plus décisive peut-être du temps.

Est-ce le temps passé, le 16e siècle du Rabbi Loew, ou celui de la « capitale magique de l’Europe » comme l’appelait Breton, à la croisée du 19e et du 20e siècle, à ce moment où se croisent les récits de Léo Pérutz, de Gustav Meyrink, de Rilke ou de Kafka et, par lointain, le beau récit L’Autre côté, de Kubin ? C’est la langue qui normalement devrait être le marqueur de la temporalité, d’une époque situable. Or la langue du Jacob de Manuel Candré échappe singulièrement à toute définition, versant dans cet état du temps particulièrement fluide, tantôt utilisant le vocabulaire et les belles périodes anciennes du stylisme et tantôt inventant des mots à venir. Pour moi, la figure d’une Prague babélienne reprend ainsi toutes les lectures passées et contemporaines.

A nouveau, il serait faux de lire dans Des voix un récit désincarné, s’éloignant dans les brumes d’un autre temps, un fantastique qui a fait son temps. Les voix dans le corps de Jacob nous parlent d’aujourd’hui, nous parle de l’indestructible et du miracle, et du corps de Jacob « comme une embarcation de clandestins dont personne n’aurait voulu et que seuls les flots déchaînés se seraient chargés d’accueillir ». Ce livre nous parle du présent et ce qu’il convoque va au-delà de ces simples échos, pour se disséminer vers tout un ensemble de « spectres » ultra-contemporains.

Spectralisme et endorcisme

Le long passage dans le Transval, après les errances de Jacob dans le Ghetto, est la phase critique où ces pensées, contemporaine et intemporelle, se mêlent.  « Le Transval était comme une banlieue de transit vers l’Indistinct ». Avec une telle notation, on se croirait dans la Mort de Virgile d’Hermann Broch, et pourtant ces limbes sont bien une banlieue où l’on s’exténue dans un travail sans fin. Dans ce Transval, Jacob se retrouve parmi un « petit peuple Lumpen », prolétariat de spectres et d’entendeurs de voix qui comme lui vont, esclaves du Rabbi tyrannique, préparer la Nuit de Walpurgis. Une nuit où « ce qu’il [le Rabbin] ambitionnait c’était le remplacement pur et simple des vivants par les morts, et non seulement de les influencer et de les emplir de terreur le temps d’une nuit magique. »

Ce grand mouvement mené par le « conducteur suprême de la Révolution, apôtre de la Conscience Sainte, maître des Trente-deux Sentiers », et en face ce Lumpenproletariat de spectres défaits, est traversé par un esprit satirique où se lit l’expérience des défaites des grands récits d’émancipation sociale par l’idéologie comme par la mystique. « Lorsque nous revînmes au Transval à la nuit, ce fut sous l’apparence d’une armée en déroute, battue en brèche par l’absence de combats, désorientée au plus haut point collectivement et soi par soi, devant ce fait terrible qu’on nous avait privé d’ennemis. » Mais encore une fois Des voix ne se laisse pas enfermer dans la simple réécriture allégorique et fantastique d’une révolution ratée aux contours imprécis, il donne à lire le contemporain avec beaucoup d’acuité.

« Spectres de tous les pays, unissez-vous », a-t-on d’abord l’impression de lire dans cet épisode où Jacob professe crânement « ce nouveau mouvement, destiné à entrer dans les siècles, j’en tenais déjà le nom : le Spectralisme ». Pourtant, comme Derrida lisait Marx à travers Shakespeare dans Spectres de Marx, Manuel Candré permet de relire Derrida à travers la question politique du spectre. Intégrer les fantômes plutôt que les expulser, l’exercice non pas d’exorcisme mais « d’endorcisme » du Rabbi pourrait-il désigner le fait d’intégrer les voix plutôt que les expulser, cette ambiguë « conjuration des spectres » résonnant avec les mots, politiques, de Derrida quand il envisage la question du spectral : « Dès qu’il y a spectre, l’hospitalité et l’exclusion vont de pair. On n’est occupé par les fantômes qu’en étant occupé à les exorciser, à les mettre à la porte. » (Spectres de Marx, Galilée, p. 223). Si telle n’est pas la leçon du « renversement » et du devenir démon (dybbouk) des spectres soumis au Rabbin, elle peut être une de lignes de fuite que l’on peut rêver à partir de ce beau néologisme d’endorcisme : plutôt que d’expulser les fantômes ou les voix, choisir de les accueillir.

En cela l’expérience du « petit peuple lumpen », ce peuple de fantôme, est significative. Et à bien y regarder, ces spectres du Transval rendent possible aussi un autre écho au capitalisme 24/7 dont parlait Jonathan Crary, car dans ce Transval, contraints à travailler sans cesse, ils se retrouvent comme « une armée sans fin de visages de cendre qu’on avait usurpée de tout au nom de la liberté de prospérer, qui n’avait plus de nom car, trop fragile, il s’était dissous en même temps que leur personne… »

C’est donc que l’expérience du « spectralisme » n’est pas qu’une simple boutade. D’ailleurs, de nombreuses œuvres contemporaines ont fait fonctionner ensemble spectre et golem. De Mamoru Oshii dans son Ghost in the shell 2 : Innocence, sur la question de l’intelligence artificielle, à Manuela Draeger, avec Herbes et Golem, qui articule la question de la voix, de la résistance, avec la figure (féminine cette fois) du golem, l’esprit qui traverse le mythe ne cesse de se redire. Cependant, Des voix tient sa spécificité en étant une incroyable expérience de possession par la langue pour nous faire basculer dans son système où le « spectralisme » prend alors une étrange réalité, celle de la langue, « considérant qu’être possédé est le phénomène par lequel le réel s’empare de nous, j’élaborai, en une fraction du temps qui fuit, la théorie générale de la relativité de l’individu », et nous voilà, possédé par ce livre, brûlant de partager cette expérience.

Manuel Candré, Des voix, éditions Quidam, février 2019, 214 p., 20 € — Lire un extrait

Lire ici l’article de Jean-Philippe Cazier sur le livre

Manuel Candré sur Diacritik