Philippe Beck : « Aucune littérature n’échappe à la violence qui la constitue »

Philippe Beck

Aussi passionnant que déterminant, le nouvel essai de Philippe Beck, La Berceuse et le clairon – de la foule qui écrit ne va pas manquer de faire parler de lui tant il reprend, notamment, pour la refonder et la repenser la question de l’expression littéraire. Qu’est-ce que la multitude qui écrit ? Fait-elle jouer une berceuse qui endort ou sonner le clairon qui réveille – ou bien, alternativement ou conjointement, les deux ? Quelle est la nature de cet irrépressible désir qui peut faire de chacun un publiant ? Quelle est la place dans notre contemporain du tout-exprimant de ce que l’on a coutume de désigner comme le « grand écrivain » ? Autant de questions fondatrices que Diacritik a désiré poser à Philippe Beck le temps d’un grand entretien.

Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre puissant essai La Berceuse et le Clairon. De la foule qui écrit qui rebat les cartes de la théorie littéraire : quelle est l’origine de son écriture ? Y a-t-il un fait historique, un écrivain ou un ouvrage en particulier qui a levé en vous l’idée de saisir le mouvement intime de cette foule qui écrit ? S’agit-il d’un projet dont vous aviez depuis longtemps ouvert le chantier théorique ?

Merci de votre question, disons : archéologique. Tout d’abord, quant au titre – il faut bien que le titre se rapporte à la genèse qu’il exprime et comprime en même temps –, je l’écris exactement ainsi, pour le citer arraché à la page de couverture, où il figure en corps plus petit que la première partie du titre : La Berceuse et le Clairon / de la foule qui écrit. « De la foule qui écrit » est donc aussi, et non pas uniquement, le sous-titre : il s’agit de la foule qui écrit, aucun doute, mais la foule entonne une berceuse ou un clairon (possiblement berceur, d’ailleurs, on y reviendra). Le double génitif importe ici, que le suspens d’alinéa retarde et rappelle. La foule – et c’est probablement l’intuition première qui a dicté le titre même (i.e. l’idée pratique du livre) –, est la musique qu’elle joue et se joue. Est-ce que l’essai, obéissant à une sorte d’intuition vague et impérieuse, qui ne laisse pas tranquille, comme la question de la musique populaire en général, relève de la théorie littéraire ? Je ne crois pas, en tout cas : dans l’« intention génétique », sans doute pas.

L’histoire du livre est un peu compliquée. Il y a eu d’abord, il y a dix ans (le livre a pris tout ce temps), une inquiétude quant au « mouvement de l’expression » à même la foule dont je suis bien sûr. Le premier élan fut celui de l’essai, puis une tentative pour en faire une sorte de philosophie de l’expression éventuellement « habilitée » : tentative abandonnée, et laissée à une jachère pour que le livre redevienne ce qu’il avait commencé à être au départ, à savoir un essai. Bref, c’est moins une philosophie de l’expression, qu’une sorte d’anthropologie essayée, mais sans intention de laisser l’idée du genre guider l’écriture dans ce cas. Il faut éviter à la fois qu’un livre soit un ouvrage de compromis et qu’il joue sur un simple tableau. S’il convenait, cependant, et rétrospectivement, de citer un livre qui, inconsciemment, aurait joué un rôle indirect dans l’affaire, ce serait La Littérature et le Mal de Bataille, lu très tôt et toujours non loin, même délaissé en apparence. L’idée de Bataille est ambivalente, et c’est pourquoi je ne la reprends pas telle quelle : le mouvement d’écrire est essentiellement puéril, et cet élan d’enfance en chacun, qu’il pense comme une transgression, une désobéissance au monde de l’utile, commencée auprès de la famille (chez Kafka, surtout), implique que le mal dominant au monde soit à la fois affronté et rappelé, au risque de faire une littérature du mal qui aggrave l’état des choses où il est plongé. L’idée de la puérilité, sérieuse et non sérieuse, de l’acte d’inscrire et de publier, l’idée de l’enfantine sortie des expressions, je la maintiens, si je puis dire : que le désir de littérature se déploie nativement avec et contre les autres, dans l’ambivalence, ce fait « anthropologique » doit être affronté plus avant. Le mal n’est pas dans le langage, enfin j’en suis persuadé, sans tout savoir de cette espèce de conviction physique. Or, c’est plus une sorte de sentiment-intuition qu’un théorème à démontrer, et le livre voyage au milieu des tentatives souvent ambiguës pour considérer les ressorts de l’expression commune en chacun, la pulsion de dire la communauté (ses questions) isolément et transitivement. Il paraît évident que le nombre des publiants d’aujourd’hui, immense, la fascination pour l’acte de sortir de soi en publiant ce que l’on continue de signer (l’acte de sortir sans sortir, en somme), s’enracinent dans un besoin puéril qui aboutit à une industrie de l’obsession littéraire. Le fait sociologique (il y a une multitude d’exprimants-publiants individuels sur la Terre, quand les humains sont en situation de s’exprimer) devrait nous inquiéter tant soit peu, non pour revenir à un âge d’or de la littérature, où tout le monde n’écrivait pas (n’aurait pas écrit), mais, au contraire, pour tenter de savoir si la littérature, qui est essentiellement populaire, adressée à tous, et faite pour tous, a consenti jusqu’ici à dire ses risques, considérables. Voilà ma petite archéologie, que vous sollicitez.

D’emblée, dès ce titre de La Berceuse et le Clairon, vous opérez une distinction qui va structurer l’ensemble de votre propos. De fait, vous distinguez ce que, dans le champ littéraire et le destin d’écriture de notre temps, vous nommez, d’une part, la berceuse et, d’autre part, ce que vous nommez le clairon. Je voudrais, si vous me le permettez, que nous nous arrêtions tout d’abord sur ce que vous désignez comme la « berceuse ».
A vous suivre, elle serait la parole endoxale qui ne peut réprimer l’écriture en soi, comme une écriture du nombre : en quoi s’agit-il pour vous de la manière dont se manifeste, dites-vous encore, « la foule qui écrit » ? De qui se compose aussi bien selon vous cette multitude qui ne cesse pas d’écrire ? Vous dites par ailleurs que, de nos jours, « l’écriture est le hobby principal, le facultatif obligatoire des âmes modernes, qui veulent et ne veulent pas de la culture. » En quoi l’écriture est-elle le hobby principal de nos sociétés modernes, son fonds culturel, « culture » étant entendu chez vous au sens nietzschéen de dressage ?

Disons que le langage enveloppe une berceuse, un chant des Sirènes qui envoûte, une mélopée (la musique du sens) dont il a peine à se souvenir et à se saisir (qu’il a peine à bien écouter) en se déployant. Il faut bien qu’il soit, alternativement, excitant et narcotique, ni l’un ni l’autre exclusivement. Ce qui veut dire que l’idée du langage n’est pas l’idée d’un discours claironnant (excitant) substitué au discours berceur ou soporifique ; c’est l’idée de leur alternance réglée. Encore une fois, Mandelstam a parfaitement décrit l’enjeu de la lecture que l’idée du poème signifie à toute prose : « le réveil au milieu de chaque mot » nécessite une forme de repos ou d’apaisement bercé entre les mots, qui rythme la progression syntaxique, l’élaboration du sens dans la phrase, et ce repos, cet assentiment confiant doit, impérativement, se rapporter aux dangers à la faveur du réveil que le mot doit susciter. Aucun sommeil ne se prolonge dans le mot sans qu’il en coûte beaucoup à la société des exprimants partagés. Un peu comme quand le rêveur sait qu’il est en train de rêver et, parfois, se détermine au réveil, le cauchemar n’est jamais loin, mais il n’a pas toujours lieu de manière brutale, au contraire. Comment faire pour que chaque mot réveille « l’âme narcotique » (Novalis) ? Il ne s’agit pas d’un langage en état de vigilance continue, maître de tous ses nœuds rythmiques, et toujours tendu, ou catatonique : l’hypervigilance ne veille plus. Le destin de la foule qui parle et écrit dans une extraordinaire dépense terrestre, un fantastique partage conscient et inconscient, un bavardage saisissant dépend du rythme des réveils dans la perception des mots qui scandent les paroles adressées. Faute de quoi, novlangue ou langue entièrement détournée (qui fait oublier le mouvement du sens) règnent comme un lourd sommeil qui plombe les diseurs ; alors, les parlants sont inquiets sans comprendre qu’ils sont parlés. Il me semble assez évident que « le désir de l’élégance », par exemple, est l’une des raisons scolaires du sommeil continué qui menace la formidable puissance générale de communiquer et peser des mots destinés. Une certaine idée du beau rythme, ou de la musique des phrases, anesthésie les forces de penser, qui sont, en effet, des forces communes et disponibles ; il n’y a pas de langage privé. L’idée nobiliaire (et sans noblesse) de bien écrire est l’idée que des corps parlants sont propriétaires de la culture, mais celle-ci n’est ici rien qu’un indice d’appartenance et le signe du besoin de tyrannie. Le tyran en puissance (le beau parleur, le rhéteur) est d’ailleurs tyrannisé, dressé à la notion du dressage. Naturellement, je parle de ceux qui sont en état de parler, qui ont le loisir de porter leur voix au dehors et ne sont pas démunis ou appauvris au point de sentir s’éteindre en eux la force de dire. Ils sont très nombreux, même s’ils ne représentent que les deux-tiers de l’humanité, à se soumettre au jeu sérieux, au loisir d’éclairer le commun de leurs mots signés, aux charmes de la psychagogie. Ceux qui vivent la misère ou vont à la mort gardent longtemps la mémoire du besoin de parler, à la mesure des forces qui leur restent dans l’indifférence des parleurs occidentaux, atomiques, des écrivants en désir de signature ou des « locuteurs mondialisés ».

Vous employez un mot philosophique qui me touche pour une raison indirecte, et je voudrais y insister, car il n’est pas certain qu’il ait la puissance d’arrêter à ce qu’il dit, malgré son étrangeté néologique : endoxal. Ce mot a été créé par un personnage très intéressant du milieu intellectuel : Jacques Brunschwig, avec qui j’ai un peu échangé. C’était un mélomane et un philosophe analytique, un paradoxe vivant, ancien élève de la pianiste Yvonne Lefébure et cousin de l’historien Pierre Vidal-Naquet. L’endoxa d’Aristote, c’est le consensus, le fait d’un accord concerté. Vous parlez d’une « parole endoxale ». S’il s’agit d’une loi commune du langage, d’une loi admise du langage commun ou d’une logique de la parole que le commun devrait admettre, il faut reconnaître que cette loi (le Bercement) ne fait pas consensus, précisément parce que règne l’illusion transcendantale de la Paix des Bercés, et de leur communication, de leurs échanges réglés. On berce des angoissés ; les angoissés ne veulent pas en entendre parler. On appelle cela, la névrose. Or, la seule insistance, et comme lieu-commun, de l’idée de l’incommunicabilité, toutes les formes résistantes de la misologie, prouvent, et paradoxalement, qu’une sorte de guerre des discours est ce qui rassemble les uns et les autres, si on peut dire, plus que la douceur divertie qui a sa popularité. De temps à autre, le réel de la guerre apparaît, dans les joutes oratoires qui tournent à l’aigre ou dans les formes violentes de la « guerre littéraire », quand la critique des collègues devient manifestement subjective. Le bercement est plutôt le paradoxe de la communauté, sa délicate logique, difficile à admettre, parce que la douceur apparente, avec ses diplomaties feutrées, est ce qui engendre et nourrit les guerres : les exprimants, tant qu’ils vivent, ne peuvent seulement accepter d’être bercés comme de petits enfants qu’on amadoue. Le plus souvent ils rêvent de bercer malgré tout, et les lecteurs se rebiffent tôt ou tard, pour parler ou écrire à leur tour, et dire à la communauté ce dont elle a besoin. Le cercle vicieux attend sa vertu. Ainsi naît et renaît la tyrannie expressive. La Berceuse (et ses rivages captieux) ne dit pas son nom ; la loi commune se déclare comme harmonie, univers de relations pacifiées, alors que le sommeil brûle de ses paradoxes passés sous silence. Aucun optimisme béat ou humaniste n’y peut rien ; il faudrait voir les choses en face… « Culture et sauvagerie ! Égoïsme sous peau de mouton ! Egoïsme sous peau de loup ! », comme dit Hölderlin à Ebel en 1797.

Cependant, si, dans notre époque contemporaine, la foule écrit, si la multitude est ce qui ne cesse jamais d’écrire, il apparaît cependant qu’au cœur du nombre, une tension s’installe immanquablement.  La Berceuse et le Clairon est le livre des tensions faites geste d’écrire car ce désir d’écrire est celui de la multitude jamais perçue comme somme mais comme addition irréconciliée d’individualités. Ma question serait ainsi la suivante : pourquoi, selon vous, se dit avant tout dans le contemporain un « individualisme expressif » ? En quoi faut-il concevoir l’homme comme une industrie continue, celle qui, par l’écriture, consiste à réprimer la vie nue en lui, à la tenir à distance de soi ?

La réponse est probablement dans la question… C’est-à-dire que la répression de la vie nue, la mise à distance de la vie pure (si une telle réalité existe), tient à la fois à la sortie expressive de chacun, qui est inévitable et constitutionnelle, et, en un autre sens, ruineux, à l’atomisation de la publication, au désir individuel de signer « l’industrie commune ». L’inconciliation des besoins de dire au nom des autres, le conflit des noms propres, la concurrence des publicités, l’aveugle besoin d’éclairer le nom qui signe – d’éclairer la bouche qui dit au risque de faire disparaître le Dire – ne sont pas seulement dus à « l’insociable sociabilité » de l’homme. Le paradoxe social qu’est chacun s’aggrave en changeant de nature quand l’individualisme expressif se donne pour la loi originaire de toute sortie publique. La tension demeure en toute pulsion de signer : le monde commun signe toujours en X. ou Y., à son insu. Aucun égoïsme expressif n’est pur et simple : le Moi en désir de gloire est encore exprimé, porté, tendu vers la communauté qui lui manque et qu’il prétend aider. La raison de la tension est la sorte de présence-absence de la communauté. Elle est supposée et rêvée, esquissée et défaillante, déjà là comme ce qui explique « la même langue » et à venir comme ce que tentent de décrire, dévoiler ou rendre possible les discours déployés en récits ou poèmes. La vie nue de la communauté n’est qu’une idée du commun fragmenté. Rousseau est le fantôme des discours.

Avant de parler plus précisément du clairon, approchons encore un peu plus, si vous en êtes d’accord, la question de la berceuse. La berceuse de cette foule qui écrit serait comme portée par un sentiment au cœur duquel elle puiserait force et irrépressible dynamique. Il apparaît ainsi que la berceuse charme, qu’elle sait se donner finalement comme un envoûtement. En quoi, selon vous, la berceuse endort-elle ? Pourquoi incarne-t-elle le chant des sirènes « mainte à l’envers » ? Cette berceuse n’use-t-elle pas d’une sorte de langage à tout prix qui permet de voiler le contemporain, de voiler le monde et de ne pas affronter sinon du moins entendre la douleur qui le porte ?

La Berceuse livrée à elle-même est le péril. Mais le langage laissé à sa propre initiative (une pure impossibilité d’ailleurs, car il ne peut se faire qu’il ne dise rien de l’état du monde où il se déploie) a diverses formes, dont la réaliste : elle efface ou rêve d’effacer les mots qui disent le réel en imaginant le reproduire. Le bercement réaliste soûle de choses présentées et l’ivresse d’accéder à la douleur du monde en sépare : l’affect est mimé. La littérature a bien des ruses, dont la disparition de la forme… Le Chant des Sirènes est Promesse de Savoir dans la Mélopée. Or, la Promesse même est Berceuse et les Marins ne doivent pas l’entendre ; elle est Menace, ou Discours rythmé qui, en disant ce qu’il promet (le savoir), devient inintelligible et captivant, mortel. La troupe des Sirènes se maintient même à l’envers…Car, promettant la fin de la menace, elle constitue la plus haute menace, la mort. Au reste, ladite troupe n’échappe pas au danger de se noyer dans l’écume des mots…

De la même manière, outre ce chant de sirène, comme si tous les hommes étaient autant d’Ulysse, la berceuse ne se donne pas uniquement comme une mélodie douce, apaisante réconfortante. Ecrire depuis la berceuse, c’est aussi, comme vous l’affirmez avec force, constater qu’existe, dans nos sociétés, une prééminence de l’écrit, que rien ne saurait désormais exister en dehors de l’écriture, qu’elle est la chose du monde la mieux partagée comme le bon sens de Descartes. La berceuse, est-ce la mélodie de la tyrannie de l’écriture, la folie consentie en un sens de ce qu’on ne peut s’empêcher d’être un exprimant : l’hémorragie de l’expression ? En quoi pour vous finalement l’humanité se définit non selon le principe d’une parole proférée mais le principe de littérature, à savoir d’une parole écrite et imprimée ?

Si beaucoup est publié et peu imprimé en nous, si la littérature change rarement les dispositions qui espèrent être changées (d’un espoir qui anime toute lecture sans doute), le désir de littérature vient aussi, en son inconscience ou irresponsabilité, du bercement des contes et légendes doucement infligés aux enfants. Notez bien que le plaisir infantile d’être doucement transporté dans une aventure, fable en prose ou en vers (peu importe ici), moyennant une peur balancée, n’est pas sans rapport avec l’élan du rameur grec excité par le chant du rhapsode. Chaque fois, les êtres sont marqués, frappés. La psychagogie commence très tôt pour façonner l’âme tendre et le soldat est un enfant continué. Il n’est pas étonnant que les bercés impressionnés, les commençants, conçoivent ensuite le désir d’impressionner pareillement. A cet égard, il n’y a pas de différence entre les cultures orales et les cultures écrites : le pouvoir de se faire entendre et d’éduquer par la leçon « sémantico-mélodique » est toujours un pouvoir qui se fait oublier, et la tyrannie de l’enseignement s’inscrit doucement dans les apeurés charmés et dressés. Les tyrannisés deviennent les tyrans. C’est pourquoi bien peu des publiants actuels ont été encouragés à écrire par leurs enseignants : ils s’y sont décidés contre le despotisme qu’ils prolongent. Le conformisme commence tôt, et bien des désirs d’y échapper (d’écrire avec singularité) en sont les enfants révoltés et impuissants, qui veulent dire leur mot à raison de la douleur d’être conformés.

« Le rêve de littérature est aussi un rêve de guerre » : telle est la splendide définition liminaire qui vient fulgurer au cœur de votre essai. Selon vous, la littérature ne consiste pas en un simple désir d’écrire mais revient à savoir pourquoi les hommes qui s’expriment se battent ensemble. Ecrire, en ce sens, serait-il pour vous, à sa toujours naissance même, un geste polémique ? Est-ce ce qui, forcément, doit entrer en guerre pour accéder au dire lui-même ? Écrire consiste-t-il donc à entrer dans la grande rivalité : savoir qu’on écrit contre avant tout ? La « lutte des œuvres » comme mouvement matriciel du matérialisme historique de l’histoire de la littérature : cette formule vous paraît-elle rendre compte de l’histoire de la littérature telle que vous la dessinez, à savoir un affrontement dialectique sans répit ?

La guerre est le moyen de la paix. C’est toujours ainsi qu’elle s’imagine, et non seulement se justifie : des humains sont censés se comporter inhumainement, ils sont réputés trahir l’humanité dedans et dehors, et il faut leur déclarer la guerre, et les tuer, directement ou indirectement – ils n’ont plus droit à la vie, puisqu’ils sont censés trahir le sens de la vie, de leur vie même. Etant traîtres à l’existence, au commun, ils doivent disparaître, ou bien il faut les faire rentrer dans l’ordre de l’apparaître humain de manière à restaurer la paix qu’ils menacent essentiellement. La guerre est une lutte paradoxale quant à ce qui est réputé le régime normal de la vie humaine, quant à la définition de l’homme en résumé ; cela est vrai des guerres internationales et des guerres civiles. La lutte des appétits individuels à l’intérieur d’une société réputée paisible, où les conflits physiques font exception (malgré les meurtres qui sont la matière ordinaire des faits divers), se produit indirectement dans la plupart des cas, c’est-à-dire en coulisses, malgré des effractions publiques ou « sorties », et symboliquement, à bas bruit. Lorsque l’individualisme est la règle plus ou moins résistée ou assumée, le désir de guerre traverse la société de part en part. Je ne dis pas que le rêve de guerre est une sorte de désir d’en découdre à tout prix et de manière irrépressible, et que cet élan belliqueux définit la littérature en particulier. Il n’y a rien d’étonnant à dire que la littérature est, d’emblée, une guerre quant à la guerre, donc quant aux conditions de la paix, de l’amour. Aucune littérature n’échappe à la violence qui la constitue : un texte est imposé aux âmes commençantes et continuées, qu’il soit objectif à la manière de la Bible d’un peuple (le corpus homérique que prescrivent les Pisistratides) ou « vu à travers un tempérament ». Dans la modernité horizontale, l’auteur cherche le plus souvent à imposer sa « vision du monde » (naturellement, il la dit imposée par le monde même). En somme, il y a plusieurs sortes de guerre : la violence politique d’imposer la transmission verticale d’un texte et sa révélation, qui induit l’obéissance, et la violence intérieure à la société constituée une fois que les auteurs ont proliféré – la guerre horizontale a lieu sans se dire toujours. L’essentiel demeure : c’est un désir de réduire le conflit des interprétations des raisons de l’amour et de la haine. La polémique est originaire et transcendantale. Cela ne veut pas dire qu’elle se justifie sous toutes ses formes débridées et arbitraires. Il arrive bientôt qu’on trahisse le sens de la guerre…et de la paix donc. C’est un cercle. Il est évident que le « simple désir d’écrire » est mêlé du désir de dire les raisons de vivre (et de « sortir du livre »). Et vivre, c’est vivre avec les autres (nul n’est seul). La contrariété n’est pas une fin, même si la résistance mutuelle est nécessaire, avec générosité et loyauté si possible (le rêve d’amour différentiel ou d’amitié ne finit pas – Pétrarque et Boccace sont comme Hannibal et Scipion). Répit, trêve, apaisement conditionnel, entente, respect ont lieu, bel et bien, par effraction, dans l’effort commun pour comprendre. L’immature rivalité des œuvres et des signataires fausse néanmoins la loi historique des conflits signés. Je ne condamne pas l’ambition : elle naît du besoin de donner sens et force à la sortie auprès des autres.

Avant d’aborder la vision même du geste d’écrire, arrêtons-nous si vous le voulez bien sur l’usage de la métaphore dans votre pensée critique. Comme l’écho diffracté de Dictées, votre articulation entre berceuse et clairon procède d’une métaphore musicale – fait entendre la littérature depuis la musique. En quoi y a-t-il eu nécessité chez vous d’offrir votre pensée sous la forme d’une métaphore musicale ? En quoi offrir la théorie sous la forme métaphorique vous permet-il d’emblée d’affirmer une saisie physique des idées, d’en prononcer le cœur le plus sensible ?

Je vois mal comment la pensée de la littérature pourrait échapper à la « métaphore musicale », puisque la littérature est originairement chantée. La dissociation de la littérature et de la musique est tardive sans qu’elle parvienne à effacer la hantise musicale dans le texte (qui tient déjà aux images acoustiques des mots) ni la hantise littéraire en musique… En somme, si la métaphore peut donner une physique des idées, dans ce cas c’est l’histoire et la nature du langage qui sont littéraux… Il faut les regarder à la lettre !

Une des grandes forces de La Berceuse et le clairon est de déplacer sinon de renverser les visions communément admises de l’acte même d’écrire. Ainsi, tout ce qui relève de la doxa ambiante sur la réparation du monde renvoie selon vous à un dévoiement de « philistins cultivés » qui « n’utilisent plus les œuvres d’art « qu’à des fins secondes », comme moyen de « perfectionnement personnel ». A ce titre, vous faites de ce que vous nommez encore « la perception littéraire de la vie » l’expression la plus affirmée de ce philistinisme : pouvez-vous nous dire en quoi précisément ce philistinisme ne peut que dissimuler l’écriture à elle-même et, en un sens, la vie à elle-même comme si l’éthique était là pour apaiser et dans l’idée d’un bonheur permis, jetant un voile sur toute haine ou toute souffrance originelles pourtant ?

Je ne sais pas si le désir de réparation est suspect en tant que tel. Après tout, il est…humain. Il me semble en tout cas que l’amendement ou la réparation sont accessibles si le conflit des visions signataires est regardé en face, avec ses raisons, ses dérives, ses dissimulations sinistres. La « perception littéraire de la vie » aboutit à ne voir dans les livres que des suppléments d’âmes sinistrées, à défaut de leur reconnaître une puissance médicale générale. La littérature prévient plus qu’elle ne guérit, d’ailleurs : elle n’enjolive rien, sans doute, mais peut-elle prendre soin des individus en peine ? Ils sont des corps embarqués soumis à la souffrance que les raisons de la souffrance leur soient cachées. Or, ces raisons excèdent et périment tous les efforts de « développement personnel ». La politique des frottements, des résistances au contact, est la condition de toute individuation. Le philistinisme cultivé se fonde sur l’oubli de la politique ; il rend possible des écritures sans écriture, c’est-à-dire des efforts sans portée, et sans effet, si écrire veut dire âprement négocier avec toutes les forces du lourd sommeil qui enveloppent les mots de nos perceptions (« actualiser et individuer les puissances et les limites du langage », dit Celan). La culture qui se trahit non seulement ne change rien à la vie qu’elle décrit, mais aggrave l’inaccessible souffrance dont elle est un document. La foule des barbares inconscients, éprise des beautés de formuler, reste une puissance de liberté, car elle souffre : tant qu’elle souffre, elle ne peut consentir à obéir. Elle doit encore accéder aux causes de sa misère.

Philippe Beck

Mais au cœur de la berceuse doit se faire entendre ce que vous nommez le clairon dont vous signalez ainsi la déchirure mélodique : « La Berceuse qui apaise l’ambivalence (la haine amoureuse et l’amour teinté de haine) en la faisant oublier exige un Clairon qui éveille à l’ineffaçable rigueur de la vie imposée dans un bercement ». En quoi ainsi le clairon serait-il la voix de la littérature qui n’apaise mais, au contraire et avec une violence innée, entend faire peur ? Est-ce sa vertu politique ? En quoi s’agit-il d’un geste qui fait écho en un sens à la terreur naguère théorisée par Jean Paulhan dans Les Fleurs de Tarbes ?

La Berceuse fait oublier l’ambivalence de la paix. Le Clairon risque toujours, dans sa tentation violente, d’obéir à la peur qu’il suscite. Le réveil ne dépend pas d’une terreur, ni même d’un apprentissage de la peur, mais d’une autre disposition, que j’ai appelée : le regret du futur. L’écriture avertit sans avertir ; elle déploie un affect élégiaque dont la force est de prévenir sensiblement. Aucun message – aucune soumission du langage à la pensée, dans les termes de Paulhan (auquel un chapitre est consacré) –, n’évite ce qu’il promet de guérir. La Rhétorique, elle, soumet la pensée au langage, au moins apparemment. La politique est toujours une politique sensible ; elle dépend d’une poétique alternative, car le « Clairon berceur » à son tour peut donner l’illusion du réveil. Pour se réveiller, il faut accepter que l’apaisement dépende de la douleur irréconciliée (la séparation ou l’isolement relatif), et réciproquement. La communauté n’est pas une réalité, ou pour le dire autrement : c’est un réel constamment combattu dedans et dehors, si l’être est défini un atome souverain. Aucune signification délivrée, aucun formalisme ne pourront jamais rien pour les hommes qui se croient seuls.

Pour aller plus avant, en quoi peut-on dire, selon vous, que le clairon et la littérature du clairon contrevient à ce que vous nommez par ailleurs la culture généralisée de l’expression ? Pourrait-on dire que le clairon résonne comme ce qui déchire le consensus, vécu comme faux geste démocratique, pour privilégier le dissensus comme scène fondatrice de l’écriture ? S’agit-il par le clairon de dépasser ce qui se prétend démocratie pour se hisser à l’écrire comme geste révolutionnaire ? Qui sont, selon vous, les clairons d’aujourd’hui ? Mais qui sont aussi les clairons d’hier : vous évoquez notamment Manchette : quelle place leur assignez-vous, depuis son Journal, dans la littérature ? Emerson ou encore Bartleby que vous convoquez sont-ils ces figures éminemment dissensuelles du clairon ?

Vous l’avez compris, je n’oppose pas la Berceuse et le Clairon, qui ont la foule (la multitude de chacun) pour commune destination. Mais cela signifie que la Berceuse ne peut être la Loi de la Littérature. Le réveil commence dans le sommeil, et les sursauts rappellent encore qu’on a dormi. Le cauchemar est un clairon, et les trompettes littéraires entrent aussi dans l’harmonie conforme. L’orphéon a de beaux jours devant lui. Le Clairon ne doit pas bercer, et c’est pourquoi aucun Mage Littéraire ne doit apparaître. En effet, il n’y a pas consensus et c’est le moins qu’on puisse dire décemment. Le dissensus est impur, et c’est lui qui, ainsi, claironne ses déchirures, où qu’on tourne ses regards. C’était, je crois, l’intuition d’Emerson. Quant à Bartleby, il est trop devenu le mythe de l’abstention d’écrire pour que sa figure parle du monde où nous nous trouvons, qui est loin d’avoir entériné « la mort de l’auteur »… Disant cela, je ne veux pas dire que le rêve d’une parole objective et impersonnelle ne hante plus les subjectivités expressives. C’est le contraire qui est vrai. Chacune rêve de « s’éveiller Clairon » !! Rimbaud même a compris que c’était impossible, et il a arrêté d’écrire, quand cet impossible est ce qui libère l’écriture.

Dans le foyer ardent de ses interrogations, La Berceuse et le Clairon se saisit des questions au cœur de la théorie littéraire et qui, à la lumière de vos propositions, reçoivent de nouveaux éclairages. Parmi celles que vous évoquez, évoquons plus particulièrement comme prégnantes dans votre réflexion, la forme. Profondément neuve, votre pensée sur la forme convoque sans attendre un paradoxe : la forme n’a toujours pas été pensée. C’est le concept en déshérence de la théorie littéraire même. Parce que son impensé est son intime liaison au chaos comme le laissaient entendre Hölderlin et Beckett. Comment, au contemporain, la littérature peut-elle ainsi se saisir de la forme comme creuset de chaos ?

C’est la question la plus difficile. Le formalisme, autant que le réalisme, sont la mort de la littérature et, déjà, de l’écriture (et de l’écrivain). Après tout, certains veulent la mort de la littérature, et ils ont de bonnes raisons de la souhaiter, j’imagine. L’une des raisons de haïr la littérature est, précisément, que, ne faisant pas droit à la Terreur (au sens de Paulhan), c’est-à-dire oubliant l’autorité de la pensée, elle succomberait à la Sirène de la Forme. Au pire, la Littérature est la troupe des Sirènes, et notre lot serait d’être, tous autant que nous sommes, des Ulysse-Matelots voués à entendre et à ne pas écouter le Discours Chanteur. Donc, qu’est-ce que la Forme ? Beckett dit qu’elle est un problème, et qu’elle apparaît (ne disparaît pas) comme problème. La Forme classique réduisait (harmonisait) le Chaos ou la Dissonance du monde ; elle en était distincte. Or, contrairement à la théorie de l’unité classique du fond et de la forme, il est plus sûr qu’elles aient été bien distinctes : la Rhétorique (ou la Terreur plutôt !) commandait la Poétique. La tâche de la littérature moderne est de faire apparaître des « formes » qui ne réduisent pas le chaos. Ce ne sont pas des formes proprement chaotiques, mais ordonnées aux rapports ondulatoires de la vie telle qu’elle se donne. Baudelaire cherche cette forme (ou plutôt la « rêve ») comme « prose musicale sans rythme et sans rime », etc. Est-ce que la forme-creuset est une forme ? La forme-citron résulte de la pression du sens et n’est pas séparée de ce qu’elle accueille moins qu’il ne l’accueille pour être : le Dit. Le contenant adhère aussi au contenu, et réciproquement, mais ils sont distincts, et la Terreur peut à nouveau prétendre réduire le chaos qu’elle souhaite ne pas aggraver. La forme-citron provient du discours des choses, possiblement.

Enfin, si le clairon réveille l’écriture et l’éveille à l’homme, c’est que peut-être, comme vous le suggérez, le clairon, lorsqu’il ne devient pas berceuse d’une passion plaisante, est ce qui se donne dans l’écriture comme corps. En quoi le contemporain se donne-t-il comme une physique de la littérature et de l’écriture ? En quoi écrire devient-il l’acte, selon vous, de « l’expression corporelle d’une bouche » ? Cela signifie-t-il qu’il existe une écriture sans intensité où la berceuse efface le corps, fait disparaître le chaos impensé du sens ? Le contemporain est-il le lieu de la venue de cette intensité ? 

La Berceuse également s’adresse au corps. Il y a une physique du bercement, nous le savons dès l’enfance. Le Clairon, lui, est l’instrument d’une musique qui se donne aussi pour un cri, à la façon du coq ; il livre une sorte de bruitage mélodié destiné à alerter comme un signal qui réveille le corps à sa matière tourmentée. La Berceuse semble faire oublier le corps inquiet ; elle semble en diminuer les tourments ou les troubles, mais elle continue de l’affecter, et de manière complexe, nous le sentons maintenant. Je ne ferai donc pas du Clairon un modèle du corps expressif, même s’il y a une sorte de cri dans le regret du futur qu’élabore le poème d’avertissement. La Berceuse a une intensité à l’envers, en quelque sorte ; une force de diminution à bas voltage, et sa basse continue continue de hanter, toujours. Le contemporain moderne doit, je crois, entendre cette dialectique des intensités haute et basse, s’il veut appréhender « le chaos impensé du sens ». Il ne doit pas choisir entre deux modes qui se convoquent l’un l’autre, et exigent leur alternance, même si le corps se ranime à sa pensée singulièrement dans le cri chanté et maintenu. La minceur de la Berceuse, sa basseur ne font pas disparaître l’opacité ou la densité des signes qu’elle emploie encore. Elle en donne pourtant l’impression, et il faut rallumer.

Philippe Beck, La Berceuse et le clairon. de la foule qui écrit, éditions Le Bruit du Temps, février 2019, 480 p., 29 €