De neige, d’étoiles et d’or: Hakim Bah (Fais que les étoiles me considèrent davantage)

Fais que les étoiles me considèrent davantage © Laurence Leblanc, Le Tarmac

Un conte, né de dessins, eux-mêmes nés de lectures : c’est d’un emboîtement d’influences et de regards que s’est construit le dernier texte d’Hakim Bah, Fais que les étoiles me considèrent davantage à l’affiche du Tarmac en novembre 2018. Le metteur en scène Jacques Allaire, lisant le Zarathoustra de Nietzsche et les récits de la ruée vers l’or de Jack London, multiplie les esquisses d’une pièce de théâtre muette dont Hakim Bah est ensuite chargé d’écrire le poème. Grands classiques de la littérature et de la philosophie européenne, aquarelles peintes sur le vif, poèmes de la nef des fous et contes du soir se croisent pour nourrir cette réflexion sur le désir fou d’accumulation, les motivations de l’exil et de la migration, la violence des chercheurs d’or que nous sommes tous.

Le lieu est un hors-lieu, l’utopie du conte. Le Klondike de Jack London pourrait être ici ou là. Le temps est un hors-temps, l’uchronie des fables. La soif des creuseurs pourrait être celle du temps où les bêtes parlaient à Zarathoustra ou celle du néo-libéralisme contemporain. Zan et Ruby, accompagnés de Zorje Kotlik, Holy Cross et Chilcoot, abandonnent tout pour chercher de l’or, quelque part à côté d’une cabane.
Nous avons rencontré Hakim Bah, quelques jours avant la première.

Hakim Bah

Comment est né ce projet si particulier à plusieurs mains et entre plusieurs médias ?

Après le Cadavre dans l’œil de l’année dernière, le Tarmac m’a mis en lien avec un metteur en scène, Jacques Allaire, et ils m’ont fait une commande d’un texte. Jacques Allaire a l’habitude de faire des montages de textes qu’il met en scène mais c’était la première fois qu’il travaillait avec un auteur contemporain. Il aime beaucoup partir d’œuvres classiques, d’abord Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche, et puis après nous sommes allés vers d’autres auteurs inspirés eux aussi par Nietzsche : Jack London, Ibsen, Lord Byron… La fable s’est construite à partir de cette richesse-là, notamment de Jack London, en nous inspirant de la ruée vers l’or dans le Yukon à la fin du XIXe siècle, avec une atmosphère de grand froid.

Du dessin (Jacques Allaire) au masque. Facebook d’Hakim Bah

Vous avez composé votre fable à partir de plusieurs auteurs du canon européen…

Il y a d’abord eu plusieurs lectures en commun. Jacques Allaire dessinait les idées de fables qui lui venaient en tête – il y aura des dessins – et de ce qu’il voulait mettre en scène. À partir de cela, j’ai fait des versions. Nous nous sommes ensuite rencontrés pour retravailler la fable ensemble. Je continuais à écrire. Il était très proche de moi dans l’élaboration du texte.

Vous aviez déjà exploré cette pratique de la réécriture pour Convulsions, qui est une adaptation du Thyeste de Sénèque. Pour Fais que les étoiles me considèrent davantage, comment s’est joué cette réécriture de Jack London et de Nietzsche ? Avez-vous sélectionné des extraits à monter ?

Non pas du tout, c’était davantage une atmosphère. Je me suis inspiré des questions soulevées par l’œuvre de Zarathoustra, notamment la richesse, l’avoir qui triomphe sur l’être, et ce sont ces questions qui nous ont portés pour la construction de la fable. Nous sommes partis de ces textes, de leurs sujets, pour écrire la fable mais ce n’est pas du tout une adaptation. La fable raconte la perte des êtres qui sacrifient tout, qui abandonnent leur vie pour l’accumulation et qui s’y perdent.

Il y a un lien fort entre cette ruée vers l’or et les migrations vers l’Europe et l’Amérique que vous décrivez dans d’autres de vos pièces comme Convulsions ou À bout de sueur…

Là, c’est vraiment une histoire qui se passe dans un lieu dont l’on ne sait rien. Ce sont juste des gens qui sont bloqués par la neige. C’est une histoire, qui se passe quelque part, d’êtres qui sont perdus et qui vont également tout perdre. Il y a un enfant qui va d’ailleurs mourir, et Zan partira avec ce corps de l’enfant, en abandonnant sa compagne Ruby, pour ne revenir que bien plus tard, longtemps après, tandis que tout le monde le pensait mort. Il avait été même enterré ! L’un des associés avait dit qu’il l’avait vu mort donc une tombe avait été creusée pour lui. Lorsque Zan revient pour reconquérir sa place, il découvre que sa femme Ruby est désormais avec une autre personne. Le revenant ne dit plus rien et cela structure la parole des autres. Cela se passe dans une cabane, il y a des meurtres, des enterrements dans le froid… Ce sont des personnes en prise avec la nature, avec tout ce qu’elle a d’hostile.

Dans Fais que les étoiles me considèrent davantage, je me centre avant tout sur l’écriture du poème, comme phrase musicale. D’être de nulle part, dans un hors lieu, c’est comme dans un conte : je me déplace moi aussi en tant qu’auteur, qui vient de Guinée, qui ne connaît pas la neige et j’ai appris à m’approcher un peu de la brutalité de l’hostilité de la neige à travers les œuvres de Jack London. Je viens aussi d’une religion musulmane où l’on parle de l’enfer, de la chaleur : dans nos pays, on sait que c’est la chaleur extrême qui tue. On ne pense pas au froid, à la brutalité du froid, alors que c’est un autre monstre, un autre enfer, ce froid. Je m’intéressais à comment la nature pouvait abattre des êtres.

« ZORJE /…/ alors que la neige fondait j’ai vu une pépite
je vous ai appelé crié hurlé
de l’or de l’or je vois de l’or 

personne ne répondait 

personne ne venait 

c’est alors que j’ai voulu creuser 

subitement une branche renversa sa charge de neige sur le feu la seconde d’après rien ne restait du brasier rougeoyant
le feu s’était éteint au moment où je venais de découvrir la première pépite

je pouvais tout laisser et sauver ma peau 

mais non
je ne m’attardais pas à d’inutiles réflexions 

le froid cinglait avec moins cinquante degrés F au-dessus de Zéro

il fallait que j’allume un autre feu

pour creuser encore et ramasser les pépites qui dorment sous la glace 

j’établis de nouvelles fondations pour mon feu 

me débarrassant des arbres traîtres qui déversaient leur neige sur mon feu 

cueillis herbes sèches et brindilles »

Hassan Musa, Regarde Icare, 2008. Encre sur textile. Détail référant à la mort de jeunes passagers clandestins à l’arrière-train d’un avion

Cette quête des personnages d’une vie meilleure, de la ruée vers l’or, c’est un motif du rêve capitaliste : beaucoup de personnages dans vos œuvres antérieures, comme les deux enfants dans A bout de sueur qui finissent par décéder dans l’arrière train d’un avion, sont à la recherche du fantasme de l’Occident comme paradis de la consommation. Le rêve de migration vers les États-Unis via la Grande Loterie dans Convulsions participe de ce même mouvement. Ils ont en commun un désir de vie meilleure, d’accéder à une économie de l’accumulation…

C’est vrai que la soif de Fais que les étoiles me considèrent davantage est une soif de l’ailleurs, d’une vie meilleure. Je n’avais pas fait le lien mais cela est signifiant. Dans Fais que les étoiles me considèrent davantage, il y a vraiment une question de quête de richesse des êtres qui perdent leur humanité en donnant tout, toute leur vie, toute leur jeunesse, pour chercher de l’or. Chilcoot, l’un des personnages a quitté sa famille, en laissant derrière lui des enfants, sa femme, pour se consacrer à ce rêve pendant des années. Il creuse, creuse, creuse et ne trouve rien, mais il croit toujours trouver quelque chose. Au moment où il trouve enfin quelque chose, il pourrait rentrer mais il est pris dans ce mouvement de toujours creuser, creuser « jusqu’à vider le sol de ses entrailles » comme il dit dans le texte. Il y a cette quête, cette soif d’en avoir toujours plus. L’accumulation conduit à la perte chez tous ces personnages.

Pour moi, c’est avant tout une métaphore. Nous sommes tous, en tant qu’humains, à leur image. Eux cherchent de l’or mais nous sommes tous animés par cette quête permanente.

Oui, ils sont dans cette perte d’eux-mêmes, et en même temps, ils ne pensent pas à faire de la politique, ils ne font pas commun. Ils sont tout simplement humains face à la nature cherchant à s’en sortir. Ils sont d’humain à humain, Zan va et revient, il a tout perdu, son enfant, sa femme, ses amis, il est dépossédé de tout : il devient un être de nulle part. Les autres cherchent et reviennent avec des poussières, certains veulent partir et d’autres rester, une mère ne reste qu’avec le crâne de son enfant attendant le retour des êtres aimés. Cette force que ces personnages ont, cela me rappelle la mère de Dani que j’ai rencontrée pour Un cadavre dans l’œil. Cette femme avait une force extraordinaire, elle qui avait pourtant subi le camp Boiro sous Sékou Touré. Elle et d’autres arrivent à vivre avec cette douleur-là, elles se rencontrent, elles font la fête entre elles. Ce qui est beau là-dedans, c’est l’appel à la vie. Ces personnages, après toute la souffrance et la douleur qu’ils ont traversées, continuent obstinément à chercher à vivre.

Dans vos pièces, il y a une grande place accordée aux didascalies qui permettent notamment de mettre sur le même plan des paysages intérieurs et des paysages extérieurs comme vous le disiez tout à l’heure. Comment créerez-vous ces didascalies ? Pensez-vous déjà à ce qu’elles soient jouées ?

Avant d’écrire du théâtre, j’ai écrit des nouvelles et de la poésie. Depuis que j’ai commencé à écrire du théâtre, je ne fais plus que ça : je me suis rendu compte que le théâtre a cette générosité d’accueillir les autres genres et l’on peut se donner beaucoup de liberté en insérant de la nouvelle, de la poésie… Pour moi, c’est l’endroit où je peux en même temps raconter et faire appel au poème. Donc lorsque j’écris, les didascalies sont ce que j’aime dans le théâtre : cela donne le choix au metteur en scène d’en faire ce qu’il veut et décider, pourquoi pas, de ne pas s’en servir ! Je pense avant tout au lecteur à vrai dire. Les didascalies me permettent d’être présent en tant qu’auteur dans l’œuvre : je parle directement au lecteur. C’est comme un conteur quelque part, ou bien le commentateur de foot ou de sport, qui décrivent ce qui se passe tandis que l’on a l’image sous les yeux en même temps : les didascalies ont cette fonction-là de description au moment où l’action se déroule, qui manipulent en même temps le récit, voire qui le perturbent.

Fais que les étoiles me considèrent davantage, texte Hakim Bah, mise en scène Jacques Allaire.
Le Tarmac (159 avenue Gambetta – 75020 Paris), du 6 au 24 novembre 2018 (Mar. Mer. Jeu. Ven. Sam. à 20 heures. Durée du spectacle : 2 heures).

En tournée : 22-23-24 janvier à la Comédie de Saint-Étienne
17 mars au Théâtre Jean Vilar à Vitry-sur-Seine
27-28 mars au Théâtre Jean Vilar à Montpellier
2-3 avril au Théâtre de Nîmes