André Chabin, Yannick Kéravec et Hugo Pradelle: « Le temps des revues est un temps différé »

En prélude au 28e Salon de la Revue qui se tiendra le 9, 10 et 11 novembre, Diacritik, partenaire de l’événement, est allé à la rencontre d’André Chabin, Yannick Kéravec et Hugo Pradelle, les trois organisateurs de cet événement clef dans la vie des revues. L’occasion pour Diacritik de les interroger sur la riche programmation de cette année placée notamment sous le signe croisé des hommages, de la politique et de très jeunes revues.

Ma première question voudrait porter sur l’éclairage du Salon de la Revue choisi pour cette année pour votre éditorial. Vous avez décidé cette année de présenter l’ensemble du Salon sous le rapport particulier que les revues entretiennent avec le temps. Vous dites ainsi que les revues s’écrivent à la croisée du « temps qu’il faut pour bien faire, pour imaginer, rassembler, fabriquer » mais aussi du « temps qu’il faut ensuite pour faire savoir, acheminer, donner à lire, à discuter, à apprécier ».
Est-ce que vous pourriez ainsi revenir pour nous sur l’importance de ce double temps de la revue, à la fois long et court ? En quoi vous paraît-il se tenir au cœur de la vie même des revues ?

La variété des revues présente au Salon le confirme : difficile de donner une définition de La Revue ! Alors, pour les appréhender, l’on explique souvent les revues par ce qu’elles ne sont pas. Elles ne sont pas soumises à l’injonction de la course à l’actualité, à la tyrannie du présent perpétuel, même si elles se veulent dans le monde, en prise avec sa réalité. Donc il ne faut pas trop attendre pour le commenter, le réfléchir, tenter d’y peser. Et il s’agit moins d’une croisée des temps qu’une continuité : ce premier temps qui mobilise le regroupement, le centripète, la réflexion, la création, suivi après l’impression du temps des présentations, d’envoi des services de presse et des remerciements, des tournées de librairies et des salons, des lectures et des débats publics qui réclament d’autres talents. Le temps court est trompeur : la fulgurance créative est souvent le fruit d’une préparation longue, de décantation, il s’agit de se préparer au moment opportun.

Le temps des revues est un temps différé : supposant « une prise de champ », imposant une forme de lenteur dans la conception, dans la production, dans sa lecture et peut-être plus encore dans sa juste appréciation : n’est-ce pas, hélas trop souvent, quand elles sont mortes qu’on peut se rendre compte de ce qu’elles ont su découvrir, faire émerger de pensées neuves, d’écritures nouvelles et d’auteurs naissants.

Toujours porté par le singulier rapport au temps que tissent les revues, cette année le Salon se déroule à la fin d’un cycle mémoriel, celui qui s’achève précisément avec le centième anniversaire de l’armistice de la Première Guerre mondiale.
A ce titre, le Salon s’ouvre sur une soirée d’hommage à Apollinaire dont le 9 novembre est le centenaire de la mort. Pourquoi vous paraissait-il important d’évoquer, au-delà du poète de l’art nouveau, Apollinaire ? En quoi apparait-il comme un homme qui a construit son œuvre depuis les revues, à partir de la vie même des revues d’alors ?

Il y a là la conséquence d’une coïncidence résultant d’une contrainte – devenue ainsi une propice concordance des temps. La Mairie du IVe arrondissement ne pouvait nous proposer que cette fin de semaine pour 2018. Or le 9 novembre est le jour précis des 100 ans de la mort de Guillaume Apollinaire. La nostalgie d’un premier évènement autour du poète et de ses Soirées de Paris à l’occasion d’une réédition de la revue par Isabel Violante (éditions de Conti, 2010) resté vif et plaisant nous a amenés à redemander à Isabel d’imaginer une sélection de textes de Guillaume Apollinaire en élargissant l’arc des revues. Là où nous avions mobilisé un groupe d’amis, de proches pour les lectures, c’est la seule voix de Jacques Bonnaffé qui portera ses mots cette fois. La profusion qui transparaît dans cette sélection prouve, s’il le fallait, combien son attachement aux revues était fort.

On entendra ainsi des mots d’Apollinaire puisées dans quelques grandes revues de son époque : Nord/sud, Le Mercure de France, La Phalange, SIC…Mais rappelons aussi que l’auteur du « Pont Mirabeau » a été un puissant créateur de revues : le Festin d’Esope et bien sûr des Soirées de Paris où il publia quelques-uns de ses plus grands poèmes et où il exerça une activité décisive de critique d’art. Il fit de cette revue un foyer d’accueil pour les avant-gardes littéraires naissantes et à venir : du cubisme au futurisme, au surréalisme… Où l’on voit qu’une « petite revue » fut une grande inventeuse. Comme souvent : cette soirée est aussi l’occasion de le rappeler…

Dans ce même souffle mémoriel, un autre temps du Salon sera consacré à une importante rencontre autour de Mai 68, et notamment des revues TXT et La Faute à Rousseau. Est-ce que l’effervescence politique d’alors autour des revues constitue pour vous un héritage toujours vif et presque un modèle à suivre pour les jeunes revues, nombreuses, qui viennent ? 

Un modèle, non ! Et c’est le charme même de la jeunesse de s’en détacher, d’explorer d’autres voies. D’autant qu’en cinquante ans, les socles culturels communs se sont disloqués, les rapports aux savoirs, aux techniques ont profondément changé, ainsi qu’à la politique. Les grands courants, les grands partis ont fait long feu. Aussi le pari des revues d’aujourd’hui, notamment politiques, est motivé par une envie de communauté, de rassemblement. Là où la revue de soixante-huit pouvait constituer une variété dans l’ensemble, un courant dans la doctrine, aujourd’hui elle se constitue en « agrégateur », partant de presque rien pour tenter de constituer quelque chose.

On gardera en mémoire au demeurant – toujours ce temps différé des revues ! – que nombre de revues sont nées de l’après 68, comme autant de ricochets faisant miroiter l’air du temps et le temps salutaire des remises en cause. D’ailleurs TXT est né en 1969…
Mouvement féministes, combats homosexuels, préoccupations écologistes allaient bientôt s’incarner en publications plus ou moins militantes, entre brûlots et espace critique, lieux de revendications et de déconstructions.

A considérer l’ensemble du programme, l’accent est peut-être mis, encore plus que les autres années, sur la dimension politique des revues, sur leur possible rôle politique dans la société. De nombreuses rencontres s’organisent autour des questions postcoloniales, des problématiques queer ou encore des questions de genre, des nœuds polémiques que les revues convoquent et suscitent. Loin d’être coupées de leur propre temps, est-ce que les revues ne sont pas par leur forme même propre à questionner l’actualité avec le plus de force, à y intervenir avec acuité ? Est-ce qu’enfin la dimension politique vous paraît définir le temps des revues que nous vivons ?

La programmation du salon n’est pas verticale. On ne l’impose pas. Elle s’élabore comme une variation à partir des désirs des revues et de ceux qui les animent. Ils nous font des propositions, nous y réfléchissons ensemble, nous équilibrons les choses. Le programme se doit de ressembler au salon, aux revues qui y sont présentes. Il s’apparente en quelque sorte à un état des lieux, une sorte de température prise à un temps x (estival en l’occurrence), de ce qui fait débat, des questions qui s’imposent, des intérêts qui se manifestent, des directions qui se dessinent. Mais il obéit aussi à une grande attention à la variété des formes, des disciplines, des enjeux, des types d’organisations, des ancrages des revues à qui nous donnons, pendant tout le week-end, un lieu pour s’exprimer librement. On peut le concevoir comme une géographie mentale, intellectuelle, idéologique, physique…

La programmation s’inscrit dans l’instant qui la suscite. On ne fait que se nourrir de ce qui passionnent les autres. On fait le relais en quelque sorte. Ce n’est pas étonnant non plus que l’on soit, vous et nous, plus sensibles aujourd’hui à la question politique. Nous nous souvenons de Mai 68, de l’agitation, de l’effervescence de ce moment contestataire, mais aussi de la fin du premier conflit mondial, du basculement du siècle, des angoisses et de la paix précaire revenue. On est aussi dans une période de redéfinition du politique, de l’organisation démocratique en France depuis l’élection présidentielle de l’année dernière. Il y a le mouvement Me Too, les enjeux migratoires, des bouleversements politiques mondiaux… Le sentiment politique s’exacerbe et se dilue en même temps. Les revues, chacune de manière différente, se saisissent de ces questions parce qu’elles sont dans la vie tout simplement. On parlera de 68, de la situation en Iran, nous débattrons des questions du genre mais aussi de la manière dont on pense l’éthique à l’heure de la robotisation. Vous-mêmes, Diacritik, avez fait le choix d’aborder ces sujets dans votre Carte blanche. En attendant Nadeau, l’autre partenaire du Salon, questionne la possibilité d’une polémique qui signifie quelque chose dans l’espace médiatique.

Nous avons voulu ouvrir le champ le plus possible. Ces questions-là sont comme des boomerangs qui traversent vivement nos espaces de pensée et de réflexion. Ce que vous nommez politique, on peut l’entendre, assez simplement, comme la convexité des regards sur le présent. Mais, et c’est ce qui est formidable avec les revues, il ne faudrait pas se limiter à l’évidence. Entendons que les revues se lisent seules, mais avec toutes sortes d’autres, qu’elles frottent ensemble, qu’elles font des étincelles. On y lit toutes sortes d’enjeux qui se voisinent, s’éclairent, se contredisent. Des champs très hétérogènes éclairent des sujets, des thèmes qui paraîtraient à première vue étrangers. C’est de ces relations inévidentes, stimulantes, que se nourrit le programme de cette édition. Nous sommes aussi dans la vie, tout simplement. On s’y agite un peu, on fait quelques efforts, on y est tantôt sérieux, tantôt fantaisistes, à l’écoute. On lit plein de revues, on en rencontre, on en partage, bref on les accueille, comme elles sont.

Paul Otchakovsky-Laurens

Dans ce Salon, vous avez également choisi de rebaptiser les deux salles des rencontres des noms de figures clefs de la vie intellectuelle disparues cette année : celle tout de Françoise Héritier et celle de P.O.L, Paul Otchakovsky-Laurens. Pouvez-vous nous dire comment s’est imposé à vous de leur rendre ce très bel hommage ?

L’hommage comme vous dites s’impose : pas de réunion pour définir qui sera « le lauréat » (l’heureux gagnant ?). Françoise Héritier était une femme engagée du côté du féminisme, en plus d’être ethnologue, anthropologue. Nombre de revues ont naturellement recueilli ses travaux, et les responsabilités qu’elle exerça à l’EHESS, au Collège de France et au CNRS la maintenaient en contact avec l’édition et les revues savantes. Ses militances politiques et féministes, nourries de ses recherches, s’exprimaient dans la presse et dans d’autres revues. Cet hommage se tient à presque un an de son décès survenu le 15 novembre. Paul Otchakovsky-Laurens était membre de l’IMEC, compagnon de route d’Ent’revues. Les éditions P.O.L éditent Trafic, revue de cinéma, son catalogue recense La Revue de littérature générale, ainsi que Le Messager européen, Les nouveaux Cahiers de l’Est.
Ces deux noms mêlent masculin et féminin, littérature et sciences humaines, revues universitaires et littérature critique…

Si le Salon interroge la mémoire, il n’oublie surtout pas de montrer la richesse de la production actuelle des revues. Vous accueillez ainsi cette année de nouvelles revues et non des moindres comme notamment Spasme, Dernier carré, Lettres de Lémurie, Pièce détachée, Paysageur ou encore Revus & Corrigés. Pourriez-vous nous parler de ces derniers venus ?

Spasme fait déjà figure de grande ancienne, née en 2016 et ayant déjà fait l’objet d’un compte rendu par Hugo Pradelle sur le site d’Ent’revues. Mais cette année bat les records de toutes nouvelles revues créées dans l’année, qui pour certaines « naissent » au salon, sortent des presses pour cette occasion : on peut ajouter à celles déjà citées, A la Page, L’Allume-Feu, Androgyne, Daïmon, DO-KRE-IS, Expérimentations splendides, Mâtin, Mode & Costumes et Revue de la recherche scientifique en Afrique sub-saharienne. La dernière s’est signalée à nous le 21 octobre 2018 : L’Éclectique.

Alors nous sommes aussi impatients que vous de découvrir ces nouvelles revues. Il suffit d’énumérer, dans le désordre Création littéraire, culture française vue d’Allemagne, vie artistique en Israël, Photographie, Haïti, Créole, Océan indien, Paysage, Vêtement, Cinéma et, bien sur, recherche scientifique en Afrique sub-saharienne… Chacune mériterait sa présentation. Et chacune, on le verra, invente un territoire, débroussaille un champ nouveau, entend aborder de manière neuve les objets qu’elle se donne. Pas d’autres raisons des revues que ce sentiment de réparer une lacune, de combler un défaut, de rénover une approche. Rêve ? Mythe ? Nécessaire impulsion ? Être la première de son genre…

S’agissant de l’actualité toujours vive des revues, je voudrais revenir sur l’article d’Étienne Faure qui ouvre le dernier numéro de La Revue des Revues : « Les revues, troc passionnel ». Étienne Faure y a une formule stimulante, que vous placez par ailleurs en exergue à votre programme, et sur laquelle j’aimerais revenir avec vous. Il dit ainsi : « Les revues nous maintiennent sur le qui-vive, en tête-à-tête avec le monde, dans l’instabilité d’un dialogue. Troc passionnel. » En quoi justement les revues vous paraissent-elles entretenir un dialogue toujours instable, et fécond parce qu’instable, avec le monde ? Quel est ce « troc passionnel » ?

L’on revient à ce statut d’entre-deux, d’entre-temps. La presse, l’actualité répondent à un renouvellement permanent, rapide, incessant de ses objets. Le livre peut prétendre à clore un débat, finir une théorie, achever une proposition fusse-t-elle scientifique, politique, littéraire. Les passions peuvent entraîner loin mais sont inquantifiables, invérifiables. La revue est un lieu alors où elles peuvent se frotter, se confronter, se comparer, s’échanger. La revue est le lieu du choix encore, du risque de se perdre, voire de l’impasse. Mais aussi de réussites éclatantes, de beautés. L’instable, le fécond dit le poète.

Venons-en à présent plus particulièrement à la programmation du Salon : à côté d’un très grand nombre de revues présentes par leurs stands au Salon, vous avez, comme tous les ans, tenu à organiser un très grand nombre de rencontres qui présentent des revues en particulier : pouvez-vous nous indiquer sur quel aspect de la production avez-vous décidé de vous concentrer ? Pouvez-vous nous présenter quelques rencontres avec des revues qui auront lieu le samedi 10 et le dimanche 11 novembre ?

On a du temps sans en avoir. Ces deux jours peuvent apparaître denses, roboratifs, divers, mais ils sont la cristallisation d’un moment intense et unique. On accueille, on retrouve, des revues, des équipes. Et leurs lecteurs ! C’est très rare comme moment. On fait le lien, on ouvre les bras. Il est essentiel de faire entendre l’immense diversité des revues. Et imaginer un équilibre, ne pas se laisser aveugler par ses désirs propres. On parlera de littérature, de création, d’engagement, de sociologie, d’ethnologie, d’éthique, d’Israël, d’Italie, de photographie, de poésie, de surréalisme… On rencontrera Arno Bertina, Roberto Ferucci, Gilles Orlieb, Morgan Sportès, Marcel Cohen… On parlera d’Albert Cossery avec l’équipe d’A Littérature action et Joëlle Losfeld, de Simon Leys avec celle de L’Atelier du roman ou d’Yves Navarre avec les Cahiers qui portent son nom. On a imaginé avec Julien Delorme et Marie Rébulard deux séances professionnelles, le matin, qui nous semblent pour voir accompagner le travail des revuistes, susciter des débats, témoigner de comment on fait une revue. Il ne faut pas avoir d’œillères, vouloir concentrer, focaliser trop étroitement. On essaie de donner à voir un spectre large, le plus possible. C’est un atelier en quelque sorte. Chaque rencontre s’apparente à un pari, une expérience. Et puis, nous aussi nous allons découvrir des revues, des sujets, des idées, des gens, qui nourriront l’année à venir, le travail patient d’Ent’revues, la prochaine édition aussi.

Enfin, changement notable, qui se tourne une fois de plus vers un temps d’avenir, La Revue des Revues n’est désormais plus seulement disponible en version papier mais depuis la plateforme numérique cairn.info, en plus de Scopalto. En quoi vous paraissait-il important de montrer que la vie des revues passe aussi et désormais par l’électronique ?

Cela part du constat d’une lente érosion des abonnements à La Revue des revues, Il faut dire que nous sommes à la croisée de la revue universitaire et de la revue critique, de la revue d’actualité et de la revue d’histoire. En cette période où nombre de bibliothèques universitaires non plus désherbent mais déboisent des départements entiers de publications « papier », être présent sur des portails est un moyen important de faire entendre – encore – la voix des revues. Il n’est que voir cette floraison de nouvelles pousses cette année pour se rassurer sur l’envie des nouvelles générations, saturée d’écrans, de « faire papier ». Chant du cygne ou renouvellement du biotope ? L’avenir nous le dira.

Le 28e salon de la Revue se tient à partir du vendredi 9 novembre en nocturne, de 20h à 22h.
Samedi 10 novembre, de 10h à 20h
Dimanche, de 10h à 19h30
Halle des Blancs Manteaux – 48, rue Vieille-du-Temple – 75004 Paris