Je hais et j’aime (Odi et amo) : Sylvia Plath et Ted Hughes par Connie Palmen (Ton histoire mon histoire)

Sylvia Plath et Ted Hugues (DR)

You were the jailer of your murderer –
Which imprisoned you.
And since I was your nurse and your protector
Your sentence was mine too.

Ted Hughes, « The Blackbird » – Birthday Letters

Imaginez le verso d’un calque : un même motif, mimétique mais inversé. Un regard volontairement retourné, un même et autre. Tel est le principe de Ton histoire Mon histoire de Connie Palmen, dès son titre : reprendre l’histoire de Ted Hughes et Sylvia Plath en adoptant le point de vue de Ted Hughes, raconter cette histoire iconique comme s’il l’avait écrite, en faisant de ce roman un centon tant il est innervé de citations, références, reprises, tant de l’œuvre de Hughes que de celle de Plath d’ailleurs.

Le mimétisme stylistique est donc un retournement, le verso du calque puisqu’adopter le point de vue de Hughes inverse le dessin. Ton histoire Mon histoire est une triple exofiction, celle de Ted, celle de Sylvia, celle de leur couple, véritable personnage du récit. Connie Palmen se glisse dans un blanc puisque Hughes a peu écrit sur Plath en dehors de son dernier cycle de poésies, Birthday Letters. « Je n’ai jamais beaucoup parlé de ma femme. Quand elle vivait, je me taisais pour la protéger des préjugés et de l’incompréhension de ses épigones. Aussi bien pendant sa vie qu’après sa mort, elle a été pour d’autres la projection idéale, et l’image qu’ils se faisaient d’elle ne correspondait en rien à la femme que je connaissais, à ce qu’elle était d’une minute à l’autre, à ce que c’était d’être aimé d’elle, de l’aimer, d’être son époux, de vivre avec elle ».

Connie Palmen (DR)

La romancière néerlandaise imagine donc qu’au seuil de sa mort Ted Hughes aurait écrit cette confession, au sens proprement rousseauiste du terme — se dire, afficher une transparence absolue pour mieux se justifier et faire apparaître, plus ou moins malgré soi, les obstacles de toute entreprise de ce type. « Pour la plupart des gens, nous n’existons que dans un livre, ma femme et moi. Ces trente-cinq dernières années, je me suis résigné à observer avec répugnance comment nos vies, nos vies réelles, ont été englouties sous des torrents boueux de récits apocryphes, de faux témoignages, de ragots, d’affabulations, de mythes, comment nos véritables personnalités, qui sont complexes, ce sont muées en personnages stériles réduits à des stéréotypes taillés sur mesure pour un public avide de sensations fortes.
Bien entendu, elle était la sainte, la fragile, moi le traître et le méchant.
Je me suis tu.
Jusqu’à maintenant ».

Confession tendue donc, que Ton histoire Mon histoire, revenant sur sept années de vie commune depuis la rencontre de Hughes et Plath à Cambridge, le 25 février 1956 — « devant moi se dressait une femme grande, resplendissante, rutilante, une apparition de la terre promise. En touchant sa peau de marbre j’atteindrais, au-delà de l’océan Atlantique, la littérature américaine » — au suicide de la jeune femme, en 1963, en passant par toutes les étapes de la construction d’un couple et d’une œuvre ou la naissance de leurs deux enfants. Les deux vies sont liées, comme le dit le titre du roman à lui seul, par ce suicide, par la légende associée à ce couple.

« Je l’aimais. Je n’ai jamais cessé de l’aimer. Si son suicide était le piège qu’elle me tendait pour m’engloutir, me consumer, pour que nous fusionnions en un seul corps, elle a réussi. Un époux otage de la mort, lié par des épousailles posthumes à son épouse pour l’éternité, indissociable d’elle, ainsi qu’elle le désirait.
Son nom est mon nom.
Sa mort est ma mort ».

Détail de la couverture néerlandaise du livre, Jij zegt het

La quête au centre du récit est multiple : tenter de reconstituer ce qui a disparu, avec la conscience aiguë d’un « après coup (…), cette expression adverbiale lugubre, ce sinistre marquage temporel d’un post-factum révélateur, l’annonce morbide d’une rétrospective confondante, avec son cortège de regrets ou sa capacité déconcertante à mettre à nu la passion de mon être de vingt-cinq ans, ses méprises et interprétations » ; tenter de comprendre le mystère opaque d’un suicide auquel Hughes n’entend toujours rien (« j’essaie pour la énième fois de percer le mystère de sa mort ») ; dresser un autel à la défunte ; se justifier et tenter de trouver sa place dans une histoire qui le dépasse, a pesé sur sa vie comme sur son œuvre.

Le Ted Hughes de Connie Palmen observe, impuissant, la manière dont le dominant du couple (lui, encensé, reconnu tandis que Plath peine à écrire et à être publiée) devient celui que tout accuse, écrasé sous le poids de l’opprobre et de la culpabilité retournée en justification. Pathétiquement laudateur de l’œuvre de celle qu’il nomme « ma femme » trente-cinq ans plus tard, pathétiquement convaincu d’être celui par lequel Sylvia Plath a trouvé sa voix et sa singularité, grâce auquel elle a soulevé sa cloche de verre (expression récurrente du texte), il raconte, explique, retourne la faute — en particulier sur la femme qui a supplanté Plath dans sa vie, sa « Lilith » qui… « sept ans » après leur rencontre (comme une éternelle répétition du même et autre), « a essayé, une dernière fois, d’être l’égale de ma femme en copiant et même en surpassant sa mort. Le 23 mars 1969, elle a mis sa tête dans un four et s’est suicidée avec notre fille Shura, qui venait d’avoir quatre ans. Dans la mort, mon épouse — à la fois Eurydice et artefact littéraire — s’avérait être une rivale autrement plus dangereuse que dans la vie. Avec un goût macabre pour les détails, l’histoire se répétait au bout de sept ans afin d’ouvrir de force les yeux du rêveur buté que je demeurais ».

Le sentiment de malaise du lecteur grandit, sans qu’il soit possible de démêler si ce sentiment naît du personnage, « rêveur buté » autoproclamé (donc du brio avec lequel Connie Palmen a su épouser sa psyché) ou de cette manière, depuis l’artefact et la répétition à peine décalquer, d’inverser l’histoire, de la rendre selon un principe mimétique qui trouve ici sa force comme ses limites. Odi atque amo, cite Ted Hughes au centre du livre, « formule fascinante » de Graves qui le guide, inspirée on le sait du distique de Catulle Odi et amo, je hais et j’aime. C’est le sentiment antithétique qui porte Hughes face à Plath comme celui qui traverse le lecteur à la lecture de Ton histoire Mon histoire, ce récit sous forme de chiasme, calque et envers profondément déstabilisant.

Connie Palmen, Ton histoire Mon histoire (Jij zegt het), traduit du néerlandais par Arlette Ounanian, Actes Sud, octobre 2018, 272 p., 22 € — Lire un extrait