Rentrée littéraire en Algérie : Maïssa Bey et Amira-Géhanne Khalfallah, fiction carcérale et récit historique

Deux romancières publient en cette rentrée, chez l’éditeur algérois bien connu, Barzakh des romans tout à fait différents. Amira-Géhanne Khalfallah livre son premier roman, Le Naufrage de La Lune ; Maïssa Bey, écrivain connue et reconnue, sa onzième fiction, Nulle autre voix. Deux fictions en langue française qui ne se ressemblent en aucune façon et manifestent ainsi la diversité du roman algérien et plus spécifiquement, de l’écriture des femmes. Signalons que toutes deux seront à l’honneur au 18è Salon international du livre d’Alger fin octobre-début novembre.

Nulle autre voix

Les lectrices et lecteurs familiers des œuvres précédentes de Maïssa Bey se retrouveront dans ce nouveau récit sobre, retenu et lancinant comme si certains énoncés devaient s’imprimer dans notre sensibilité en leitmotivs incrustés : « Autour de moi l’air se raréfie comme si j’étais arrivée au sommet d’une très haute montagne. Mais peu m’importe ! Je n’ai pas besoin de respirer. Je n’ai pas besoin de penser non plus. Le silence le vide prennent le relais. Ou autre chose. Je suis déjà de l’autre côté de ma vie.
Celle qui avance lentement vers l’homme assis sur son fauteuil n’est pas tout à fait moi. Et c’est cette autre qui va me dicter mes gestes ».

Ainsi commence ce récit qui ne peut qu’éveiller l’intérêt par ses phrases courtes ou nominales, par une raréfaction de la ponctuation qui nous dit qu’il faudra reprendre son souffle plus d’une fois. Une femme se raconte et ce qu’elle a à dire n’a rien de banal. En fin de parcours, on peut lire :

« Le mot CRIME est tatoué sur ma peau.
C’est vous qui m’en avez fait prendre conscience. Aujourd’hui plus que jamais. Il m’arrive d’avoir encore des envies de meurtre. Simple façon de parler, je vous rassure.
Cela ne vous fait pas peur, j’espère.
Je vous attends. Et… et ne l’oubliez pas : ce livre m’appartient autant qu’à vous ».

Du « je » qui dialoguait avec lui-même, on est passé à une interpellation qui s’adresse à « l’écrivaine » qui a permis à la narratrice de prendre pleinement sa place dans son identité de criminelle, dans son identité de femme « hors normes » qui a revendiqué son acte et, face aux juges et à la société, a rejeté pour toujours soumission, supplication, victimisation.

Ce n’est pas la première fois que Maïssa Bey tourne autour d’un tel personnage. Dans Nouvelles d’Algérie (1998), elle mettait déjà en scène, dans la nouvelle « Quand il n’est pas là elle danse », une jeune femme, mariée contre son gré et qui se retrouve à la merci de celui qui, déjà, n’est pas nommé : « L’homme est là, couché près d’elle. Il est là, masse écrasante de sang et de chair, les mains ouvertes. Elle, le corps tendu dans l’effort, ne pas bouger, se fermer, se dissoudre, se ramasser en bloc de haine, chaleur répulsive de ce corps endormi, trop proche, lambeaux de nuit sous ses paupières baissées, arrêter le battement trop fort de son cœur, la haine encore, à fleur de peau, frémissements incoercibles, attendre le jour, miettes de lumière à travers les rideaux baissés, se délivrer de l’ombre, lui échapper.
Chaque matin, dans l’eau claire, elle efface de son corps, à s’en écorcher la peau, l’odeur trouble qui le corrompt ».

Nouvelle magnifiquement écrite qui ne choisit pas la libération par l’élimination de l’autre mais par le suicide par immersion dans la mer proche. En 2001, son second roman, Cette fille-là, racontait, au fil des confidences, le sort subi par les femmes autour des interdits, des contraintes et des diktats sexuels dans un univers carcéral qui n’était pas à proprement parler une prison mais qui en avait toutes les caractéristiques. Privilégiant les espaces des femmes et ce qui les caractérise, on note des sèmes récurrents : de la « carcéralité », univers de l’enfermement et de la clôture ; du silence car cet enfermement ne peut exister que dans la contrainte extrême exercée sur la parole féminine ; de la peur dans laquelle tant de jeunes filles et de femmes sombrent ; enfin de la rage et/ou de la révolte pour certaines d’entre elles. A titre d’illustration, rappelons cette image de Nadia, jeune héroïne d’Au commencement était la mer (1996) : elle s’est levée tôt, en été, pour descendre se baigner et revient vers la maison, une peur diffuse dans tout son être alors qu’elle vient de vivre un pur instant de bonheur et d’accord avec la nature car elle craint son frère qui l’attend et l’apostrophe durement : « Elle tremble. Surprise en flagrant délit de liberté (…) Il l’écarte d’un geste brusque, pousse la porte, tourne la clé qu’il enlève».

Déjà donc, son quatrième roman, Cette fille-là, quittait l’espace de la négociation, de l’effacement féminin et de la révolte intériorisée pour faire place à une parole forte de rage et de rejet, à partir d’un lieu rebut du monde, dans les années qui ont suivi l’indépendance de l’Algérie ; il ne prend donc pas appui sur l’actualité immédiate de la violence et du terrorisme ni sur des personnages féminins dont on pourrait attendre, plus naturellement, émancipation et libération.

Il me semble que le roman de cette rentrée littéraire, Nulle autre voix, s’il poursuit dans cette voie ouverte dès le début de l’œuvre, est comme l’approfondissement de cette violence, programmée dans chaque individu et, particulièrement, les femmes. Chaque portrait de femme, dans ces différentes fictions, brise le stéréotype de la femme passive et sans initiative et rend visibles des résistances féminines d’une société patriarcale, multiples et efficaces. Au niveau de l’anecdote, il me semble reprendre un élément narratif du roman de 2005, Surtout ne te retourne pas. Une jeune fille semble être amnésique à son réveil du séisme dans lequel elle a été prise : entre deux identités nominales, elle cherche à démêler ce qu’elle est. C’est celle qui se dit sa mère qui la retrouve. La jeune file ne la reconnaît pas mais accepte de la suivre dans « leur » maison. Elle apprend ce qu’a été sa vie et que la disparition de sa mère était due à son incarcération pour meurtre :

« Mon père a battu ma mère. Ma mère a tué mon père. Dit ainsi, cela ressemble au dernier vers du refrain d’une chanson […] Le loup a mordu le chien le chien a mordu le chat le chat a griffé mon père mon père a battu ma mère ma mère a tué mon père. Et on recommence… (…)
Dans un salon au rez-de-chaussée d’une villa, un homme gisant par terre, baignant dans son sang. Près de lui, une femme assise dans un fauteuil, un pistolet à la main, attendant que le jour se lève. Une petite fille couchée à quelques mètres de là, dans sa chambre. […] Une seule journaliste mentionne les traces de coups et les nombreuses ecchymoses relevées sur le corps de la petite fille. Tous relèvent le mutisme de Dounya ».

Si l’on s’attache à l’anecdote du récit de cette nouvelle fiction, on peut la résumer ainsi : L’actrice principale est une femme dont on ne connaîtra pas le nom mais qui reprend à son compte la série de qualifiants la désignant : « La coupable, l’accusée, l’auteure du crime, l’inculpée, la détenue, numéro d’écrou ou matricule F277 (…) Par l’acte que j’ai commis, j’ai effacé mon identité et le prénom que mes parents ont choisi pour moi le jour de ma naissance ». On nous dit incidemment qu’elle a la cinquantaine mais à aucun moment on aura le décompte exact des années de son supplice : à nous de le déduire à partir de l’âge de son mariage (27 ans), des quinze années de prison et de sa libération depuis une année. Il aurait duré approximativement sept années, sept, chiffre éminemment symbolique et, pour les Algériens, chiffre qui entre en collision avec les sept années de guerre.

Le lieu est l’appartement dans lequel l’assassinat a eu lieu seize ans auparavant et où vit cette femme, une fois sa peine purgée. Il est une médiatrice, Farida, écrivaine, jeune femme de trente ans, à la recherche d’un sujet de roman, qui force la retraite de l’ancienne détenue libérée pour qu’elle se raconte et revienne sur son geste. Son intérêt pour un crime commis par une femme (« hors normes » de ce type d’acte) déclenche, chez cette dernière, le désir d’écrire. L’écriture la libère des liens qui emprisonnaient encore sa personnalité.

Cette fiction est-elle vraiment celle du sondage d’un crime de femme par une autre femme ? En partie puisque nous aurons beaucoup d’informations sur le vécu des prisons de femmes – les détenues lui ont donné : « Katiba », celle qui écrit. On tourne aussi autour du crime, du procès, de l’après procès et de la prison. Précisons que cette incarcération n’a rien à voir avec les récits carcéraux des militantes de la guerre d’Algérie.

Nulle autre voix serait donc une variante de ces crimes qui fascinent. Comment ne pas penser à l’affaire Jacqueline Sauvage, réactivée par le téléfilm d’Yves Rénier et diffusée sur TF1 à une heure de grande écoute, le lundi 1er octobre 2018, avec une Muriel Robin, plus vraie que vraie dans le rôle principal (Ceux qui l’ont vue dans Marie-Line, en 2000 de Mehdi Charef et dans Marie Besnard, l’empoisonneuse, en 2006, ne peuvent être étonnés de sa performance d’actrice). La « criminelle » de Maïssa Bey pourrait dire aussi « c’était lui ou moi ». Comme Jacqueline Sauvage, elle revendique son crime dont le processus est à peu près le même. Mais elle a refusé de faire appel, ce qui aurait été une manière de contester la sentence du tribunal qu’elle approuve et qu’elle trouve même légère.

Plus immédiatement pour ma part, j’ai pensé au récit-coup de poing de Nawal El Saadawi, traduit de l’arabe par Assia Trabelsi et Assia Djebar et préfacé par cette dernière, Ferdaous, une voix en enfer, en 1981 : récit d’une prostituée du Caire, juste avant son exécution, à une psychiatre, militante des droits des femmes. Ferdaous a d’abord refusé de lui parler puis s’est brusquement décidée à la seule condition que la psychiatre l’écoute sans l’interrompre. Elles sont assises par terre toutes deux dans sa cellule. Ferdaous, de sa petite enfance en Haute Egypte à toutes les péripéties de sa vie de jeune fille puis de femme, analyse avec une lucidité sans faille, les vrais responsables de l’emprisonnement réel ou symbolique des femmes : « Ils m’ont condamnée à mort non parce que j’ai tué – car il y a des milliers de gens qui tuent chaque jour –, non, ils m’ont condamnée à mort parce qu’ils ont peur que je vive. Ils savent que si je vis, je finirai par les tuer. Et de fait, ma vie signifie leur mort, et ma mort leur vie. Or ils sont assoiffés de vie et la vie pour eux, c’est un surcroît de crimes, un surcroît de richesses. Moi, j’ai vaincu la vie, j’ai vaincu la mort ; je ne recherche pas la vie et je ne crains pas la mort. Je ne recherche rien, je n’espère en rien, je n’ai peur de rien, cela, parce que je jouis de ma liberté ! »

Le profil de la protagoniste de Maïssa Bey est tout à fait différent de celui de Ferdaous mais la lecture simultanée des deux récits permet de comprendre l’originalité de chacun et leur apport pour la connaissance de l’humanité. Son acte et les quinze années de prison ont appris à cette femme le poids de la violence de toutes sortes : le rejet de la mère, la non-protection du père, la honte d’elle-même et sa soumission : « Une seule certitude : la femme que j’étais il y a plus de quinze ans n’est plus. Elle a cessé d’exister le jour où j’ai décidé de supprimer cet homme. Elle a cédé sa place à une autre femme dont je n’ai pas fini de découvrir les facettes. La tenue de mes carnets, cette toute nouvelle expérience d’écriture centrée sur moi, me révèle des aspects inconnus de ma personnalité. Chaque soir, assise à ma table de cuisine, je me mets à nu sans autre témoin que moi-même ».

Le meurtre lui-même est rapidement évoqué mais ce sur quoi s’attarde la narratrice, c’est sur le grand vide qui a suivi, « vide salutaire » dit-elle, « réflexe de survie ». « Et, poussée à l’extrême bord du précipice, je me cramponnais à cette étrange absence pour ne pas basculer dans la folie ». Le récit prend donc bien en charge une fiction carcérale. Mais est-ce bien son seul objectif ? Il me semble que non. L’insistance sur l’écriture, l’effacement de la médiatrice – Farida, la jeune écrivaine ne prend jamais en charge le récit –, c’est toujours le « je » de la « criminelle » anonyme qui la décrit, rapporte ses propos et raconte sa disparition sans préavis, peut-on dire. N’est-elle qu’un prétexte à libérer l’écriture et donc à libérer totalement une parole qui ne parvenait pas à trouver le chemin de son extériorisation ? Comment expulser la violence pour une reconstruction possible ?

« Le visible et le caché. Deux socles sur lesquels repose la société. Ce qui ne se voit pas n’existe pas et ne peut donc pas être répréhensible. (…) C’était un couple tranquille, normal, à l’écart de tous. Jamais le moindre éclat. Personne, pas même leurs voisins les plus proches, n’a jamais rien vu, rien entendu. Mais c’est vrai, c’est vrai qu’ils étaient un peu… un peu à part.
Existe-t-il des gens sans histoires ? »

Farida n’est-elle qu’une interlocutrice imaginaire que le « je » convoque pour se trouver ? Remarquons que le roman lui-même est composé de ce que le « je » consigne dans ses carnets et des 14 lettres écrites à « l’écrivaine » : « je l’aurais presque écrit pour vous ce roman ! » s’exclame-t-elle à la fin… Et quelques pages auparavant, elle jette le doute sur toutes ses confidences, refusant de démêler le vrai du faux. La protagoniste de Surtout ne te retourne pas n’affirmait-elle pas, déjà : « Et puis, au jeu des histoires racontées, on peut être fort, très fort. On peut sans cesse inventer : Fabuler, mentir, simuler. Surtout en de pareilles circonstances. Car c’est une occasion unique de faire table rase de tout, pour s’inventer autre, ne croyez-vous pas ? »

Dans un entretien en 2015, Maïssa Bey déclarait : « J’ai une voix, j’ai des mots pour dire les choses. J’essaie de les trouver, de les sortir de moi, parfois difficilement et je vais les dire ». Beaucoup reste à découvrir dans ce récit sobre, dépouillé, fourmillant d’aveux retenus. En écho, ce vers d’Aimé Césaire :
« de quelle taiseuse douleur
choisir d’être le tambour
 »

 Le Naufrage de La Lune

Amira-Géhanne Khalfallah

Le Naufrage de La Lune d’Amira-Géhanne Khalfallah surprend à la première lecture car le roman algérien ne nous a pas familiarisés avec le roman historique. Entendons ici cette étiquette générique au sens propre du terme, c’est-à-dire un roman qui prend comme décor et acteur une séquence historique du passé, plus ou moins éloignée et qui fait cohabiter, dans ce cadre, des personnages attestés dans l’Histoire et des personnages inventés. L’épisode historique peut être majeur ou mineur, il est toujours significatif de l’intention de l’auteur qui utilise et dévie la documentation au gré de son imaginaire et de ses objectifs. L’équilibre est à trouver entre fidélité à l’Histoire et greffe d’une histoire ou d’histoires qui s’y inscrivent sans mettre en péril l’authenticité du document.

Dans le roman algérien, quelques auteurs mineurs se sont essayés au genre. Celui qui y est parvenu avec grande maîtrise est Djamel Souidi dans son roman édité en 2002, Amastan Sanhaji. Un prince dans le Maghreb de l’an Mil. En effet, si l’Histoire – en particulier depuis 1830 –, est très présente dans les romans, on ne peut parler de moisson de romans historiques. Notons que les choses sont différentes dans les deux pays voisins du Maghreb. Pour ne citer que deux noms : il est passionnant de lire les romans historiques d’Alia Mabrouk – ainsi Blés de Dougga (1993) – en Tunisie ou celui de Zakia Daoud, au Maroc, Zaynab, Reine de Marrakech.

Ainsi, Amira-Géhanne Khalfallah vient enrichir, avec finesse et talent, un genre littéraire peu visité. Pourquoi ce choix, pourquoi ces personnages ? Je n’ai, pour ma part, découvert cette appellation de la ville de Jijel qu’en lisant ce roman et en cherchant où elle était attestée. J’ai donc découvert l’étude de Bernard Bachelot, Louis XIV en Algérie, Gigéri, 1664, éditée en 2011 et son résumé : « En 1664, Louis XIV, soucieux de marquer le début de son règne par une action d’éclat, envoya la totalité de sa marine et ses meilleurs régiments sur les côtes d’Algérie afin d’y implanter une base française. Quand les Français s’emparent du petit port kabyle de Gigeri, ils s’attendent à être reçus en libérateurs du joug turc ; or ils se heurtent à de redoutables guerriers berbères. Bernard Bachelot exhume ici un épisode « oublié » de l’histoire ». Cet ancien officier de marine a encore exploré cet épisode historique dans une pièce de théâtre, L’Alibi, un échec de Louis XIV en Algérie, en 2013 : « Auteur de Louis XIV en Algérie, l’auteur s’appuie sur ces événements historiques pour développer une fiction. Il imagine l’enquête menée par le Roi-Soleil à la suite de son fiasco militaire. Louis XIV choisit un bouc émissaire : Gadagne. Mais celui-ci possède tant d’arguments pour se défendre que le Roi fait volte-face et invente un alibi pour effacer sa défaite des mémoires ».

Bernard Bachelot a passé une partie de sa jeunesse à Djidjelli et il raconte comment ses arrière-grands-parents, en arrivant en 1871 sur les lieux de ce conflit, ont vu surgir les souvenirs de cette singulière aventure. « Igilgili, Gigeri, Djidjelli, et aujourd’hui Jijel, les syllabes mélodieuses de son nom à travers les âges éveillent en moi la plupart des meilleurs souvenirs de mon enfance et de mon adolescence ». Mais il ne suffit pas d’avoir la source documentaire pour écrire un roman historique retenant l’attention du lecteur. Encore faut-il choisir son angle d’attaque, ses personnages et ses histoires dans l’Histoire. Marguerite Yourcenar écrivait, à propos de Mémoires d’Hadrien, « quoi qu’on fasse, on reconstruit toujours le monument à sa manière. Mais c’est déjà beaucoup de n’employer que des pierres authentiques ».

Aussi à cette documentation historique, la romancière ajoute de nombreuses lectures dont témoigne sa bibliographie car son point de vue n’est pas celui des Français. S’emparant de ces quatre mois de l’expédition – de juillet à octobre 1664 –, elle se place du côté des agressés et de quelques Français de l’expédition, abandonnés sur place, après la défaite. On sait que la moitié des survivants français à l’expédition sont retournés en France ; les autres ont subi le sort de l’époque : faits prisonniers et utilisés comme esclaves, convertis à l’islam ou rachetés par leur famille. La romancière algérienne se place au cœur de contradictions à ces moments de conflits, en focalisant son attention, et la nôtre, sur Jean-François, officier de marine, médecin et grand voyageur et Thiziri, jeune femme audacieuse de Gigéri. Elle ne privilégie pas « les Barbaresques », même si elle ne néglige pas cet aspect historique.

Le roman lui-même se décline en deux « Livres ». de longueur égale. Le choix est de faire alterner deux dates : 1664 et 1679, soit les mois de l’attaque et le devenir des personnages choisis, quinze ans après. Le premier chapitre du Livre I est daté d’avril 1679 et le dernier du Livre II, de la même année. Ils choisissent le même personnage qui a changé d’identité : Jean-François est devenu Raïss Mahmoud. C’est le sort de cet homme et de sa jeune femme qui est le noyau central du roman.

Pour ce qui est des lieux, si Gigéri domine – 7 des 12 tableaux du livre I et les deux tableaux du Livre II – la narration nous fait faire un détour par Versailles (Molière, Lully), Toulon (d’où part la flotte française) et Alger où gouverne l’occupant ottoman. Quant à Gigéri, le récit en chante autant la montagne que la mer en des descriptions parfois convenues, souvent d’un lyrisme maîtrisé.

L’ouverture, en italiques, est assez énigmatique : le je qui s’exprime ne peut être identifié par le lecteur : on comprend juste que ce n’est pas un natif du lieu mais qu’il a adopté cette terre dont il parle comme d’une femme, dans une liaison assez fréquente entre terre et femme. Un nom de femme surgit, Thiziri et la lune est au rendez-vous, à la fois dans le ciel et dans le prénom de la femme : relu, une fois le roman achevé, on peut comprendre ce premier texte comme un blason de l’œuvre, d’une signification essentielle.

Le premier tableau fait le portrait, avec force détails, d’un capitaine de pêche Raïss Mahmoud, différent et mystérieux. D’autres personnages l’entourent dont Remla, le conjador, resté jusqu’à aujourd’hui une figure emblématique de la ville de Jijel. La romancière mêle éléments historiques et informations sur la ville et la région : ainsi de la coutume de « la criée silencieuse » à l’arrivée des bateaux de pêche, ainsi des chants et berceuses qui jalonnent le récit, des rituels féminins, des cérémonies de mariage, du tissage.

La statue en bronze du « pêcheur raccommodant son filet » (1888) se trouve sur la place de l’Hôtel de ville.

Le Raïss Mahmoud, aidé de sa femme, a réussi la prouesse de s’intégrer dans cette communauté sans effacer son étrangeté : « Des yeux bleus, un teint hâlé, et des centaines de taches de rousseur qui se disputent une place sur son visage. Le Raïss parle plusieurs langues comme il est de coutume ici ». Le couple semble uni et, néanmoins, l’inquiétude de l’abandon taraude la jeune femme qui se transforme, de grossesse en grossesse. La narratrice se plaît à rendre le lecteur complice des pensées de l’un ou de l’autre, en alternance. Mais les intentions du roi de France ne sont pas oubliées et sont exposées avec précision et sans excès. La surenchère n’est pas de mise dans la mesure où l’issue de la défaite est connue. En 1664, la seule échappatoire pour Jean-François, ce sont les lettres à sa bien-aimée, citées en texte. Il est à la fois ébloui par le pays et heurté par la manière de l’agresser : « Le soir, il me reste la lune. Elle est ma confidente, ma seule lumière dans cette contrée qui nous rejette de toutes ses forces, de sa plus profonde douleur ».

Les batailles sont vues d’un peu loin, plutôt que décrites : ce qui importe, ce sont les personnages choisis pour faire comprendre la gabegie qui suit les heurts sanglants : on aura ainsi le parcours d’un renégat, Christian devenu Othman, des esquisses de janissaires. Dans le Livre II, on suit le sauvetage de Jean-François qui, blessé et soigné par Thiziri, devient son époux. Thiziri chante un poème d’Ibn ‘Arabi, éclairant l’ouverture d’esprit que l’éducation de son père lui a donnée :

« Auparavant, je pouvais renier un ami
Si ma foi ne se rapprochait pas de la sienne.
Mon cœur accepte désormais toute forme
Il est pré de gazelles,
Et cloître de moines chrétiens,
Temples d’idoles, Kaaba du pèlerin,
Tables de la Torah et feuilles de Coran.
J’appartiens à la religion de l’amour
Partout où vont ses caravanes
Car l’amour est ma religion et ma foi… »

En fin de roman, Raïss Mahmoud et Remla prennent la mer et disparaissent : « Depuis, à chaque fois qu’une femme prépare la galette de dattes au printemps, on dit qu’elle guette le retour de l’absent ». Le roman historique se veut à la fois récit fidèle à la grande Histoire et, par l’imaginaire qu’investit le romancier, clin d’œil au présent. Comprendre l’Histoire du passé, c’est éclairer le présent ou le rêver, c’est toujours interroger quelque chose d’actuel. C’est ce message de tolérance qu’a, sans doute, voulu faire passer Amira-Géhanne Khalfallah. Elle réussit à faire rêver d’un monde d’ouverture et d’acceptation de l’autre en s’attardant plus sur la psychologie de ses personnages principaux que sur le fait historique qu’elle ne néglige pas pour autant.

Maïssa Bey, Nulle autre voix, éd. Barzakh & éd. de l’Aube, août 2018.
Amira-Géhanne Khalfallah, Le Naufrage de la lune, éd. Barzakh, 2018.