« L’Espoir malgré tout » d’Emile Bravo : un Spirou politique

Son Journal d’un ingénu avait fait sensation en 2008 lors de sa sortie, parce qu’il mettait en scène un Spirou enfin temporel, témoin de la marche inexorable du monde vers le second conflit mondial. La parution ce 5 octobre de Spirou, L’espoir malgré tout inaugure un cycle de 4 tomes qui trouvera sa conclusion en novembre 2020. Des premières heures de l’invasion de la Belgique par l’armée allemande à la fin de la guerre, Emile Bravo inscrit Spirou dans l’Histoire, et montre qu’un personnage de papier ne peut vivre en marge de son temps et hors du réel.

Sorte de préquelle où l’on apprenait pourquoi l’écureuil Spip est doué de conscience et comment le jeune et intrépide Spirou a rencontré le fantasque Fantasio, Le Journal d’un ingénu s’achevait sur des notes tristes, la disparition de la jeune amie juive de Spirou, Kassandra Stahl, l’imminence de la guerre et bien des heures sombres à venir. Retour à Bruxelles, en janvier 1940, Spirou est toujours groom au Moustic Hôtel et Fantasio, sous les drapeaux, savoure sa permission prêt à tout pour retrouver son poste de reporter. Avec des débuts qui rappellent les tribulations de Quick et Flupke dans les rues de la ville, Un mauvais départ est empreint d’une tristesse sourde qui tranche avec les aventures ordinaires de l’emblème de la maison Dupuis depuis 1938. Le ton est grave autant que la situation est incertaine dans la capitale de la Belgique encore neutre.

Pour autant, les choses changent, le monde a déjà changé d’ailleurs, les réfugiés allemands, juifs, se font plus nombreux chaque jour, et le mois de mai arrivant, la Belgique est envahie. Spirou et Fantasio (désormais déserteur) décident de fuir l’invasion nazie. Las, la France ferme ses frontières (tout en se faisant conquérir), la guerre éclair a tôt fait de ramener les deux compères à leur point de départ. S’ensuit alors une drôle de période pour les deux amis.

Emile Bravo semble s’être mis en tête de questionner l’âme humaine autant que celle de ses personnages. Qu’il s’agisse des deux protagonistes (Spirou demeure ce gamin trop candide et Fantasio cet ahuri opportuniste jusqu’à la bêtise) ou des personnages secondaires qui compose une galerie hétéroclite de veules, de courageux, de fatalistes… ou de belles personnes douées de bon sens. Tout en s’offrant une charge contre une certaine politique éditoriale, et en creux contre les dessinateurs collaborationnistes.

L’humour n’est évidemment pas absent de cet Espoir, avec des situations cocasses, qui renvoient au slapstick, des références aux publications de la bande dessinée d’alors mais avec un sous-texte très critique envers celles-ci : comment ne pas voir derrière les patrouilles scouts et l’accoutrement que Spirou doit se résoudre à porter (et qui le rend plus Tintinesque que l’original) une dénonciation de la passivité des auteurs et dessinateurs sous occupation allemande. Et la comparaison ne s’arrête pas là. La presse aux ordres, les institutions mises au pas et la jeunesse qui cherche des repères dans un monde déviant vers le racisme le plus brutal. Comment survivre ? Comment garder son innocence ? Emile Bravo et son Spirou posent un regard désabusé (presque désespéré) sur le monde dans cet album qui se termine sur un quai de gare et une décision pour le moins étonnante de la part de Fantasio.

Avec ce premier épisode, Emile Bravo aborde nombre de questions éthiques et philosophiques. Qu’en est-il du choix et du libre-arbitre dans un contexte totalitaire ? A quelles sirènes et à quelle facilité doit-on céder au risque de se perdre ? L’histoire ne nous apprend-elle rien ? Que faire ? Résister, collaborer ? Garder espoir ? Malgré tout ?

Emile Bravo, Spirou, L’Espoir malgré tout, première partie, 88 p. couleur, Dupuis, 16,50€, en librairie le 5 octobre 2018.