Ultra rêve : Caroline Poggi, Jonathan Vinel, Yann Gonzalez, Bertrand Mandico

Aux portes des rêves, la pensée s’agite. Et cela pourrait bien commencer par l’interrogation que pose en chanson Barbara Carlotti dans Magnétique, morceau de son dernier album éponyme : « Je n’ai pas encore pu savoir jusqu’à présent ce qu’est exactement le rêve. Je me le demande toujours. »

C’est parfois dans les siestes qu’émergent les idées, mais il faut en sortir à temps, au risque que celles-ci ne s’évaporent. Déjà vain. Penser la persistante beauté de cet Ultra rêve ne peut qu’être un symptôme, partiel, profondément lacunaire, de la richesse de cette expérience filmique et de ce qu’elle engendre. Un souvenir évanescent et incandescent de trois courts métrages aux poésies singulières, rassemblés ici pour composer un parfait retable en triptyque, à déplier.

Il semble que surgisse une certaine osmose, organique, n’étant autre que celle d’un rêve, caractérisée par une gradation suivant le chemin de l’intime, du troublant, de la démesure. Caroline Poggi et Jonathan Vinel (After School Knife Fight), Yann Gonzalez (Les îles) et Bertrand Mandico (Ultra pulpe), forment un quatuor de compositeurs à la sensibilité exacerbée, tout en pellicule, du désir, de la mélancolie, de l’onirisme enivrant.

After School Knife Fight

Nico, Naël, Roca et Laetitia, alors rassemblé.e.s, parcourent un terrain vague baigné d’une lumière d’hiver ensoleillé, brumeuse, diffuse. Mais c’est l’automne, ils le disent. La pellicule donne corps à cette clarté particulière des brins de grandes herbes vertes et beiges mêlées, aux arbres de la forêt proche qui éparpillent leurs feuilles aux innombrables variantes d’ocre, desquelles on devine l’odeur si familière qui dit le temps qui bascule. Elleux aussi sont belles, beaux, Roca habillé d’un sweat rouge, Laetitia portant un haut blanc, les deux tranchant ainsi avec cet écran naturel. Dans cette tonalité romantique, leurs émotions semblent s’épanouir et s’accorder avec la saison, renforcées par des vagues musicales électroniques et aériennes.

L’espace est fécond pour l’avènement des vérités. Tandis que Nico et Naël parlent d’avenir scolaire et professionnel incertain dans le champ, quelque chose de l’amour est sur le point de s’exprimer entre Laetitia et Roca dans la forêt. Assis, un plan aussi troublant que magnétique sur le cou déshabillé de celle-ci semble transformer une fraction de seconde Roca en vampire désirant irrémédiablement, de désir, la mordre. Les mots sont précieux, pudiques, intenses, et ces adultes en devenir, pétris d’incertitude, sont là les symboles d’une jeunesse contemporaine en doute, néanmoins admirablement belle, forte, poétique. Il s’agit de prendre son temps, le temps de dire, d’évoluer, en douceur, dans cet endroit où leur avenir se joue de manière plus prégnante que d’habitude.

La mélancolie palpable sur ce terrain vague qui pourrait être celui du Stalker de Tarkovski, se voit renforcée par des flashbacks de leur rencontre accompagnés par la voix intérieure de Roca, que l’on voit apparaître une fois derrière une porte, puis une deuxième fois, soudain maquillée de strass sur son visage. Tout le monde se retrouve pour un concert final, véritable apogée sensible voyant advenir l’ultime prestation de leur groupe Knife fight au nom qu’iels trouvaient pourtant tellement thug. C’est vrai. Sur cette partition, Roca marche en ville de nuit, téléphone à la main, emboîtant le pas, par un sublime raccord, à Laetitia, celle-ci marchant ailleurs. Le message qu’elle reçoit contient la photo des trois garçons qu’elle a pourtant elle-même prise plus tôt, avalisant subtilement le caractère extraordinaire de cette journée de mi-saison à fleur de peau.

Les îles

Nous nous situons ici avant un autre film de Yann Gonzalez, le magnifique Un couteau dans le cœur. Il serait amusant d’observer dans ce court, à rebours, les traces et prémices de ce qui traversera le long. Et sans doute qu’il y a là une difficulté à traduire en écrit, de rendre compte ce qui se manifeste en images et sons dans ce film de Gonzalez, tant la mise en scène est subjuguante. Comment dire que tout est là dans un symptôme si particulier?

Plongée sans préavis dans le désir à l’état pur contenu dans le regard tendre et excité qu’une jeune femme porte sur son amant, dans l’écrin délicat d’un cadre 4/3 vignetté, dans celui d’une chambre aux murs de velours vert profond meublée d’un lit à l’armature dorée, dans la musique envoûtante. Leurs corps nus s’enlacent dans cet espace qui ne peut que leur appartenir. La jouissance venant silencieusement par un plan sur une bouche et ouvrant la voie, par un fondu enchaîné, à l’apparition d’une menace incarnée par un homme au visage comme brûlé, tenant un couteau. Arrêts sur images, musique crissante, plumes d’oreillers éventrés virevoltantes : le monstre veut les assassiner. Le temps se suspend néanmoins pour lui aussi quand elle le regarde, du même regard empli de désir pour lui qu’elle en avait pour l’autre. Elle l’embrasse alors que son amant suce sa queue difforme. Envoûtés, ils jouissent tous les trois. Trio improbable qui n’est pas sans rappeler celui formé avec la mort personnifiée des Rencontres d’après minuit.

Un panoramique dévoile des spectateurices, ceci comme un spectacle dans le film. Simon et Nassim sortent de ce théâtre. Ils font une balade et, marqués par ce qu’ils viennent de voir, ils ne peuvent qu’être vrais et se faire des déclarations d’amour, s’arrêtent pour baiser dans un parc alors que des inconnus de l’aire de cruising jusqu’alors cachés derrière des arbres apparaissent. Ceux-là se branlent solitairement en les regardant, certains se rencontrent. Le soin tout particulier porté par ailleurs à l’écriture de tous les dialogues n’entame jamais – et nourrit même – leur immense justesse. Une fille sortie tout droit de Blow Out évolue, sans le perturber, dans cet espace masculin, casque sur la tête et enregistreur de son à la taille.

Rentrée chez elle, on la confondrait avec un personnage d’un tableau de Hopper quand elle regarde par sa fenêtre. Elle se masturbe, sensuellement éclairée par une lumière verte, sur les cassettes de ces échanges nocturnes furtifs et inavouables. S’égarant dans un couloir aux issues incertaines, telle Suzy découvrant finalement le passage dans Suspiria ou Cooper dans la Black lodge de Twin Peaks, elle rejoint la chambre de laquelle tout est parti pour s’allonger sur le lit où un baladeur l’attend. Le travelling doux sur cette jeune femme couchée laissant échapper une larme contient à ce moment précis toute la mélancolie du monde, portée par la merveilleuse composition de Suso Saiz. Les trois du début la contemplent avec bienveillance alors qu’elle semble rêver de la danse délicate qu’ont au petit matin Nassim et Simon dans le parc. Iels paraissent être un produit de son imagination, de ses désirs, dans le labyrinthe poreux de ces espaces et imaginaires intimes qui n’ont que l’Amour comme fil rouge.

Ultra pulpe

Le temps est orageux, l’atmosphère dans laquelle les deux personnages féminins sont plongés relève plus d’un cauchemar arrivant que d’un rêve apaisé. Au cours de ce qui semble être la fin d’une séquence de tournage sur un plateau au décor chaotique, l’impétueuse Apocalypse (Pauline Jacquard) met fin à la relation qu’elle entretient avec la réalisatrice Joy (Elina Lowensöhn). Doigts fraîchement humectés de sa salive, elle pénètre un jukebox pour faire démarrer une musique endiablée. Souvenirs du couple formé par Vanessa Paradis et Kate Moran dans Un couteau dans le cœur, jukebox sensoriel des Rencontres d’après minuit – les deux étant des films de Yann Gonzalez… On ne saurait heureusement plus dire de quelle manière s’enchevêtrent les échos entre les filmographies de celui-ci et de Bertrand Mandico qui réalise ici Ultra pulpe.

La jouissance est là. « Embrasse-moi une dernière fois, avant que tout explose », lui dit Joy. Leurs bouches se rejoignent alors, laissant entrevoir, en s’ouvrant, des scintillements de bijoux. Pierres précieuses qui illuminaient déjà le clip de Calypso Valois, Apprivoisé, et Les garçons sauvages. Le groupe Bagarre et Mandico se rejoindraient forcément dans un autre monde : « Il y a des diamants qu’on porte sur les doigts. Il y a des diamants que l’on ne voit pas. Il y a des diamants qui brisent les miroirs. Il y a des diamants qui saignent le soir. » Car le film à la structure narrative explosée dévie effectivement vers d’autres mondes, d’autres temporalités, afin d’exposer son essence excessive et traumatique. « Coupez! »

La vie est un théâtre et le théâtre est la vie, en l’occurrence du cinéma. Sa personnification est même là, incarnée en un absurde singe anglais venant inlassablement tourmenter Joy. « Le cinéma est un singe aux yeux lumineux qui griffe quand il caresse ». Il est aussi là dans cette séquence jubilatoirement imprégnée de malaise au cours de laquelle Joy dirige le personnage interprété par Vimala Pons : « Tu dois magnifier la vulgarité ». Elle tourne, confessant regarder un film interdit en se masturbant : « J’ai dix ans et je regarde un film interdit en cachette et je brûle de désir pour cette séquence vulgaire ». La jouissance est manifestée par l’éjaculation d’un liquide verdâtre.

« Nos opinions n’iront pas sur Mars », mais une jeune fille (Léa Creton) y est bel et bien. Sa mère l’y propulse pour ses 23 ans. Attaquée, violée par des hommes en combinaisons d’astronautes qui semblent vouloir l’ausculter, la « décontaminer ». La scène insoutenable tranche ironiquement avec la voice over de cette mère faussement bienveillante. Les cadeaux sont un enfer, c’est bien connu.

Changement de décor. Berlin 1918, une conversation téléphonique venue de l’au-delà décrochée des entrailles du singe. Une proche de Cocteau, sa muse (Nathalie Richard), converse avec un homme. Tempête à l’arrière d’un van, telle une pythie, sa voix résonne : « Cocteau voulait faire un film nécrophile », dit-elle, alors qu’un homme se couche sur un cadavre pour l’embrasser.

Ce flamboyant délire torturé, traversé par des musiques électroniques venteuses, véritable exorcisme de trauma, se termine dans l’opacité d’un brouillard orangé et la mélancolie d’une phrase : « Apocalypse, je n’ai plus de larmes ».

Ultra rêve. Film réalisé par Caroline Poggi, Jonathan Vinel, Yann Gonzalez, Bertrand Mandico. France, 2018. Interprètes : Lucas Doméjean, Nicolas Mias, Pablo Cobo, Marylou Mayniel, Sarah-Megan Allouch, Thomas Ducasse, Alphonse Maitrepierre, Mathilde Mennetrier, Romain Merle, Simon Thiébaut, Lola Créton, Pauline Jacquard, Pauline Lorillard, Elina Löwensohn, Anne-Lise Maulon, Vimala Pons, Nathalie Richard & Jean Le Scouarnec.