Durand/Habrand : éditer belge en six séquences

Exister éditorialement à l’ombre d’une nation littéraire prestigieuse avec ses grandes enseignes et ses auteurs fameux alors qu’on est de même langue n’est pas une mince affaire. Ce fut, face à la France, le sort de la Belgique francophone pendant quelques siècles. Et pourtant, lieu périphérique par définition, cette Belgique-là a connu maints épisodes marquants dans le domaine du livre.

C’est à la tâche inédite d’écrire cette histoire que se sont attelés récemment Pascal Durant et Tanguy Habrand, tous deux de l’université de Liège, dans un fort volume qui se réclame à notre attention par la qualité de son information comme par l’exigence de sa méthode ou par son allant narratif. Et cela donne six chapitres admirablement bâtis à l’intérieur desquels on peut voir se développer des logiques diverses allant jusqu’à dramatiser le rapport de la Belgique à cette grande « nation littéraire » que fut et est encore la France selon la formule de Priscilla Parkhurst Ferguson.

Mais il n’y a pas que la voisinage surplombant de la France qui donne sens à une édition  belge qui peina à trouver son autonomie. Il y a aussi que la Belgique n’existe comme État que depuis 1830 et, très symboliquement, c’est la publication en 1867 du roman La Légende et les Aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak de Charles De Coster qui consacra le pays nouveau. Et, pour comble, l’œuvre épique de ce Bruxellois libre-penseur narrait en langue française et sans ironie les exploits de héros flamands ! On n’en est plus là aujourd’hui…

Mais une édition belge exista bien avant cela, liée qu’elle était à des villes. Elle va connaître deux grands moments au moins : un temps glorieux des imprimeurs de 1470 à 1650 et le temps combien plus trouble mais non moins fertile de ce qui est connu sous le nom de contrefaçon et que nos deux auteurs nomment plus justement réimpression. Deux figures se détachent durant les premiers temps de l’imprimerie : celle d’un Thierry Martens, l’Alostois proche d’Érasme, mais, plus encore, celle de Christophe Plantin, l’Anversois, que nos auteurs qualifient de proto-humaniste digne d’un parfait entrepreneur protestant tel que Max Weber devait en procurer l’idéal-type.

Mais c’est dans le chapitre consacré à la contrefaçon des ouvrages français pratiquée de 1650 à 1850 à Bruxelles, Liège et ailleurs que nos historiens donnent la mesure de leur dialectique. La France crée, la Belgique vend, disait-on parfois en ce temps-là. Et c’était en partie vrai, les “contrefaits” ne recevant aucune rétribution.  Cependant, il n’y a contrefaçon à strictement parler, notent les deux auteurs « que dans le cas où un ouvrage se trouve publié, sans que l’imprimeur en détienne le droit de copie, à l’intérieur de l’entité territoriale où ce droit se trouve protégé pour une durée déterminée » (p. 70). Autant dire que, hors de France et de tout privilège, les éditeurs de Bruxelles et autres cités réimprimaient librement ce qui leur venait  de Paris. Ainsi, à Liège, on put voir Bassompierre, imprimeur du Prince-Évêque et rééditeur de Voltaire (sic), accueillir obligeamment en le recevant à dîner un Marmontel qui, furieux, réclamait ses droits d’auteur.

Avec certains auteurs français, l’impression des textes à Bruxelles prend un autre tour dans la seconde moitié du XIXe siècle. L’époque de la contrefaçon industrielle est alors révolu en même tremps que se comble le vide littéraire que vient de connaître la Belgique francophone. C’est que se réfugient à Bruxelles des auteurs fuyant le Second Empire ou encore des proscrits évitant la répression de la Commune. C’est le moment où s’affirment à Bruxelles quelques éditeurs locaux audacieux, devant lesquels s’ouvre un champ de l’édition littéraire ou politique riche en possibles. Ainsi de Lacroix qui, associé à Verboeckhoven, tient enseigne à Paris en même temps que dans la capitale belge. Et Lacroix a ce coup d’audace de faire paraître Les Misérables de Hugo qu’il achète et lance à la faveur d’un banquet. Ainsi de Kistemaeckers qui diffuse d’abord des écrits socialistes venus de France avant de se faire le champion de certains naturalistes, dont l’école belge de Lemonnier. Ainsi encore d’Edmond Deman et d’Albert Mockel qui relaient si bien le symbolisme de Paris que les Belges s’y taillent toute un place, Maeterlinck et Verhaeren en tête. En ce dernier cas, notent finement Durand et Habrand, la phalange belge conjugue deux effets de champ : affirmer une indépendance et occuper des secteurs laissés en friche par les auteurs français. C’est l’effet que produisent différentes revues dont la plus connue a pour nom La Jeune Belgique.

Si le pays fait alors avec la France jeu littéraire égal, c’est cependant au siècle suivant et aussitôt après la Grande Guerre que l’édition même connaît sa pleine renaissance. Celle-ci sera liée à l’essor de diverses firmes éditoriales appartenant au monde catholique et promouvant une moralisation de la jeunesse. Ce fut là le tremplin de ce qui sera une grande innovation en pays wallon. Où l’on voit à Tournai Casterman devenir l’éditeur attitré des albums de Hergé et publier un magazine Tintin qui entre bientôt en concurrence avec le Spirou des éditions Dupuis à Charleroi.
Ainsi la Belgique de langue française se fait pour un demi-siècle le royaume incontesté de la bande dessinée, une primauté qu’elle cèdera plus tard à la BD française pour adultes. Dans la ligne de la littérature de jeunesse, on verra alors André Gérard et Jean-Jacques Schellens, tous deux épris de littérature scoute, s’unir pour lancer les éditions Marabout, qui vont faire exister avant la France un livre de poche tout populaire qui allait se démultiplier en maintes séries, depuis les aventures de Bob Morane jusqu’à à la publication d’ouvrages pratiques ou savants.

Mais la littérature noble n’est pas évincée pour autant sur le même territoire. Avant la guerre40-45, il y eut un Groupe du Lundi prônant certaine affiliation des auteurs belges à la littérature française. Bien plus tard, vint le courant de « la Belgique malgré tout » défendant une spécificité belge provenant d’un pays sans définition. Reste que le patrimoine littéraire allait désormais être revendiqué, et ce grâce au soutien qu’apporta l’État à la création et à l’édition. Cela devait donner naissance à la collection Espace Nord, née chez Labor avant de bourlinguer et de se retrouver aujourd’hui emmenée par les Impressions Nouvelles, cet éditeur qui enjambe gaîment la commune frontière, le Thalys aidant.

Cette question pour conclure : l’ouvrage que nous évoquons révèle-t-il une spécificité de l’édition belge pour les deux derniers siècles ? En tout cas, il en fait ressortir les possibles avec tout un à propos. Il se garde à cet égard de confondre création littéraire originale et éditorialisme sui generis. D’ailleurs, les trois auteurs belges les plus connus — Maeterlinck, Michaux, Simenon, — se sont exilés en France et n’entrent guère en ligne de compte. Ce qui fait en revanche la décision, ce sont les trois moments déjà évoqués. Soit l’épisode symboliste avec l’efflorescence des revues et la primauté donnée à la poésie ; soit le grand essor de la bande dessinée autour de Spirou et Tintin ; soit enfin cette créativité rare autour du livre de poche selon la formule Marabout avec tout un rapprochement entre éditeurs et lecteurs. Et même si l’autonomie ainsi conquise est faite de pièces et de morceaux, elle réussit à dire toute une effervescence loin des revendications autonomistes et si bien que l’édition belge, vaille que vaille, continue à faire signe par-dessus les siècles vers le grand ancêtre humaniste que fut Christophe Plantin.

Pascal Durand/Tanguy Habrand, Histoire de l’édition en Belgique. XVe-XXIe siècle, Postface d’Yves Winkin. Bruxelles-Paris, Les Impressions nouvelles, avril 2018, 576 p., 26 € — Lire un extrait