Stéphane Bouquet et Morgan Reitz : Le dur désir de durer (La Baie des cendres)

Stéphane Bouquet

Elle est là qui parcourt neuf photographies de Morgan Reitz. Elle est la figure féminine jamais nommée qui parmi les neuf textes de Stéphane Bouquet contemple, habite, attend, espère une lettre ou la lit, désire, constate sa solitude et la difficulté de la rompre, avait/a/aura rendez-vous avec un homme, qui toujours se soustrait, comme le monde entre deux photographies.

Ce qui se joue dans ce livre c’est un trajet. S’y exposent d’abord neuf clichés de couleurs à l’éclat terni ou aux déclinaisons monochromes — les ciels y sont « aussi orange qu’un jus multifruits bio vitaminé », l’herbe y est régulièrement rouge et les figures y sont parfois enfouies dans des camaïeux de gris et de bleus silencieux. Suivent neuf textes où elle ne semble vivre que dans l’instant-espace de chacune des images, comme si entre elles la vie n’advenait pas : « Oh et puis voilà qu’elle se retrouve sans prévenir à randonner dans un improbable printemps parme. » ou, plus loin : « On vient de lui changer à nouveau de paysage ». Le voyage est tension vers un être-au-monde durable voire définitif, sans les « sautes perpétuelles » d’espace en espace, de paysage en paysage, auxquelles elle ne semble rien pouvoir sinon les constater et les endurer. Jouet d’une instance abstraite qu’elle n’interroge pas, elle s’anime du désir de durer au-delà des instants flash des photographies, rêvant même qu’elles tordent le réel afin de permettre que « tout et elle y compris perdure ». Dans cette attente, un rendez-vous manqué dans un passé proche se reporte sans cesse, au rythme d’une lettre qui arrive par bateau postal dès la première section, avant de successivement se trouver à l’eau, mourir de sa mémoire, n’être « aucun courrier », rester tue ou confondue avec un vieux ticket de caisse, et qu’enfin peut-être il n’y ait plus besoin ni de récit ni de lettre et que les corps s’approchent.

« Ce trouple un peu pervers : elle, le silence et la solitude »

Dans le récit de Stéphane Bouquet les photographies de Morgan Reitz sont prises pour ce qu’elles sont : des fractions d’espace saisies dans le réel et travaillées de manière à modifier la perception qu’on en a, comme des tableaux peints de Nantes, de l’Erdre et de la Loire où l’on verrait encore quelques marques du passage du pinceau. Elle paraît tout à la fois dans et hors ces photographies, contrairement au rapport fréquent qu’un auteur établit avec des images qui l’accompagnent. Nul rapport de commentaire ici, nulle illustration, nulle feinte de concordance de l’image aux mots ou des mots aux images mais un rapport anti-démiurge dans le jeu qui consiste à prendre la photographie comme parcelle d’une vie qu’il s’agit d’habiter, monde clos duquel elle ne saurait sortir tant qu’on ne lui en aurait pas donné l’autorisation — alors même qu’un il a pu, lui, « disparaître à son tour et glisser dans le reste de l’image. » En ce sens, Stéphane Bouquet approfondit ce qu’il effectuait avec Amaury Da Cunha dans Les Oiseaux favorables, autre ouvrage photo-graphique paru en 2014 aux éditions Les Inaperçus dans lequel une elle, déjà, cherchait une voie/x.

Stéphane Bouquet © Olivier Roller

Des photographies aux textes, ce que ces stations d’elle révèlent ici, c’est certes la recherche d’un lieu, mais aussi d’un homme, et du bonheur. Chaque espace apparaît comme la possibilité d’une réalisation du désir, duquel elle s’anime. Au fil des pages espoir ou espérance et attente se mêlent en effet. Un individu aperçu au futur selon l’injonction de la lettre et qui « se rhabille » parce qu’« il ne vous attendait plus » : « au moins vous aurez entr’aperçu le bonheur », lui écrit-on. Mais elle n’est pas certaine que les mots de la lettre soient ceux que l’on vient de citer. Peut-être était-ce plutôt « c’était la première fois que tu te lavais les mains depuis notre étreinte ». En d’autres termes, le désir serait celui d’une redite, d’une réitération des corps ensemble ­— et désir que s’en exprime un second, celui de l’autre : « Dans la lettre légendaire qu’elle serre au fond de sa poche elle voudrait qu’il y ait le mot tentacule et le verbe avaler. »

C’est à une quête qu’elle s’adonne, pour rompre la solitude, plusieurs fois redite — autre point commun avec Les Oiseaux favorables. Mais s’agit-il de trouver une âme sœur, à la manière d’une moitié d’androgyne platonicien, comme le suggère la recherche d’un être dont on sait enfin le nom, qu’on avait dans l’enfance « croisé par hasard et qu’on a su aussitôt que la vie suivante consisterait à le chercher sans relâche, lui et la consolation éblouissante de l’étreinte » ? Il y aurait là matière à l’amour. S’agit-il de rencontrer celui qui vous ferait jouir, l’autre qui comblerait le « désert intime » ? Il y aurait matière au plaisir. De baiser celui qui éviterait qu’on se tourne « vers sa propre bouche » ? Toujours est-il qu’il s’agit d’entamer la mangue, récurrente dans le texte, comme on comblerait le manque.

Sortir du cadre, trouver l’autre et le je

Mais il y a plus. La quête se mène pour elle « armée de l’épuisette instable et parfois décousue du langage ». Voilà bien qui permet de saisir l’une des directions de son parcours : désir et recherche du bonheur ne paraissent jamais achevés parce qu’ils ne peuvent s’actualiser ici que dans le verbe, insuffisant à dire ce qui travaille vraiment en soi. Lorsque le paysage comme la photographie changent et qu’elle « sait désormais que tout ceci est illusoire », probablement est-ce aussi que le langage défaille à construire une stabilité, trop précaire pour s’ancrer dans la réalité. Elle cherche alors le prénom de celui qui manque, en cite quelques-uns au hasard, et la recherche du nom devient quête du réel, quête d’une association entre le désir et un signe, éventuellement une figure, quelque chose de palpable, un corps. Elle scande un « je t’aime » à l’absence, formule incantatoire qui signe la défaite du langage et la permanence du désir, comme cet endroit caché « où l’image n’est pas finie ». Mais rien n’y fait : longtemps le réel se dérobe.

Si le désir est tension vers sa réalisation future, dès la première section un décalage léger se présente pourtant entre ce qui est perçu et le présent : « ce qu’elle voit d’ici, étonnant mais c’est directement le passé ou presque directement le passé. » Nulle réalisation possible dans ces conditions. Parcourir les photographies et le texte consisterait alors en une tentative de faire coïncider présent et passé, moments de passage et moments d’existence, nom et corps, désir et présence, rêve d’une étreinte et amour consommé.

Stéphane Bouquet

Le temps vient enfin de crier « Eurêka » après avoir reçu un ballon sur le crâne — comme Newton y reçoit une pomme ? — : il faut « décrypter les signes sur la piste des mollets ». Ce qu’elle s’emploie à faire entre la huitième et la dernière section, dans laquelle d’autres voix se mêlent à la sienne qui enfin dit je. Aurait-elle fait éclater le cadre ? « C’est l’essence même du paradis que de devoir être perdu » écrit Stéphane Bouquet dans La Cité de paroles à propos de Pasolini, avant de préciser que chez le poète italien comme chez son aîné, Dante, « le paradis s’atteint par la marche ». La Baie des cendres pourrait être le récit d’une tentative de le retrouver, hors du cadre et dans l’étreinte.

Stéphane Bouquet et Morgan Reitz, La Baie des cendres. Warm, novembre 2017, 66 p., 13 €