« Pétrir la terre » : Hervé Yamguen (23-26 mai 2018)

Que vas tu faire au village © Hervé Yamguen

« Moving Frontiers – Do and undo / Faire et défaire », plateforme de recherche artistique initiée par Sylvie Blocher et Antoine Idier à l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy, organise quatre journée de rencontres, performances et projections à Paris, du 23 au 26 mai 2018. En lien avec la Triennale SUD2017 à Douala, au Cameroun, cette plateforme se propose d’interroger les frontières et les territoires mais aussi de faire place aux problématiques contemporaines sur l’Afrique, la migration, la question coloniale et postcoloniale.

Ces quatre journées se clôtureront par une lecture d’Hervé Yamguen le 26 mai, à la Maison de la poésie à 20h.

Né à Douala en 1971, installé dans le cosmopolite et contestataire quartier de New Bell, poète et artiste plasticien ayant vécu en Europe et sillonné le monde, Hervé Yamguen a été appelé à la mort de son père par un héritage et des rituels qui ont fait de lui un chef de village de l’ouest bamiléké, dépositaire de traditions. Depuis, l’artiste s’interroge sur ce retour. Il travaille les circulations entre la ville et la campagne, la manière de faire vivre une contemporanéité nourrie d’un rapport à la tradition. Hervé Yamguen a notamment publié Le Temps de la saison verte (Les Solitaires intempestifs) et Héroïsmes ordinaires (Mayak/Phare papier), recueil dont nous publions trois extraits.

 

Pétrir la terre © Hervé Yamguen

10 février 2016
MON ATELIER

Chaque matin quand je me lève, la porte de mon atelier s’ouvre à la vie. Cet atelier situé au quartier New-Bell, non loin du cimetière, est dans la parcelle où je vis. Mon nombril y est enterré. Et pour cela je suis un Doualais.
Dès le matin donc quand j’ouvre la porte de mon atelier, la vie rentre chez moi comme le vent. D’abord les bruits des assiettes et marmites des femmes qui vivent en face. Un palmier et divers espèces de plantes dans la cour séparent ma porte d’autres portes. Leurs bruits sont le signe du levé du jour.
Ma porte s’ouvre et je sais qu’à tout moment quelqu’un peut passer. Les habitués de mon atelier savent qu’en passant dans la rue, ils doivent jeter un coup d’œil pour voir la présence du rideau blanc. Quand il y a rideau, je suis là.
Je reçois les personnes qui viennent, soit me saluer, soit boire un petit coup de mes décoctions de « Nju-nju bootle », soit me voir pour un coup de main amical et parler des difficultés de la life ici.
Beaucoup d’artistes de la ville et d’ailleurs passent par ici, et c’est une extrême joie d’être en communion avec eux pour parler de nos rêves à partager, de la place de l’art, de la poésie dans la cité.
Parfois sans me prévenir il arrive que le rappeur Sadrack du groupe Négrissim arrive tôt le matin pour me filer un livre. Comme il les aime les livres. Les contes soufis. Les beaux livres imagés. Les livres de Krisnamurti. Nous en parlons et c’est avec bonheur que nous prenons le petit déjeuner et que je lui lis un fragment de Le ragoût du septuagénaire » de Bukowski : « Il faut apporter sa lumière dans les ténèbres. Personne ne le fera pour vous. »
Les enfants aussi poussent mon rideau. Dès qu’ils entendent la musique, ils arrivent et font le tour de la table où je suis entrain de peindre. Ils observent mes mains prendre les couleurs et tracer les contours des formes. Ils pointent du doigt les visages, et se mettent à danser. La voix du chanteur maître Gim’s envahit l atelier d’une présence multiple. Oui les mélodies. « Sapez comme jamais… Coco na Chanel… Kinshassa na Brazza… yaoundé na Douala… Sapez comme jamais… » Oui; les mélodies. Wasis Diop, Ibrahim Maalouf, Paul simon, Pauline Croze, Eminem etc etc etc etc. Voyage. Local. Global. Toute la journée.
Il arrive alors que je suis concentré dans la bataille avec la peinture et le dessin que ma mère demande à me parler. Quand elle s’assoit face à moi, je me lève et me déplace vers ma chaîne musicale et baisse à fond la musique. Alors ma mère se met à me parler, à me raconter des tas d’histoires. Ah ma mère et ses histoires. Comme cela m’édifie et me grandit.
L’autre jour, elle est venue à la première heure me parler de la femme d’un voisin qui l’a rencontrée pour lui dire que son mari la battait. Ma mère réfléchissait à comment se comporter dans cette affaire. Nous avons parlé et j’ai dit à ma mère qu’elle devait jouer son rôle de mère en parlant au mari de cette voisine. Oui avec ma mère nous avons mis des mots sur les histoires d’hommes avec leurs épouses. Ah ma mère et ces histoires. Comme cela m’édifie et me grandit.
Je crée au milieu de cette vie, de toutes ces vies qui viennent et prennent possession de mon cerveau, de mes doigts, de mes pinceaux, de mes couleurs. Les peintures et les dessins que je réalise reçoivent toutes les histoires que j’écoute que je vis. Ainsi la profondeur, la puissance d’un dessin, d’une de mes peintures est au delà du sujet que j’aborde. Le mystère de la création d’une toile, sa force est dans la générosité de l’écoute du monde et de notre disponibilité intérieure à rendre visible ce qui nous dépasse dans l’écoute du monde.
Dans mon atelier, je ne suis que le serviteur qui rend grâce aux histoires qui viennent chez moi.
Si cela vous dit, vous pouvez toujours passer par ici boire une tisane d’alchornéa cordifolia et de fleur de vie au miel des sœurs bénédictines de Mbouda.

© Hervé Yamguen

27 février 2016
PÉTRIR LA TERRE

Quand j’ai vu cet homme piétiner un amas de terre, ses gestes m’ont fasciné.
Il arrange un espace où il trie la terre, sort les cailloux et autres déchets de la terre, verse de l’eau sur la bonne terre en contrôlant son dosage, puis se met à marcher dessus, piétiner, pétrir jusqu’à ce que la patte soit homogène.
Cet homme pétrit la terre et pense-t-il à ses enfants et à leur avenir ? pense-t-il au nombre de briques à fabriquer et à l’effort qu’il effectue ? pense-t-il aux multiples femmes de sa vie ? Pense-t-il au nombre de bières qu’il va boire ou pense-t-il au nombre de tôles qu’il va acheter avec le fruit de son labeur ? pense-t-il au rhumatisme qui le coince souvent ou pense-t-il à la faible production de sa plantation de café ?
Cet homme danse sur la terre comme chacun de nous pétrit sa vie. Quelle histoire que de pétrir la terre comme la vie.
Dans cette histoire de pétrir la terre, il y a le corps qui vibre ainsi que l’esprit. Le corps transpire et l’esprit se tient dans le récit de ce qui arrive. L’esprit est au ras du sol et voyage en même temps. Il y a une histoire de sensibilité. Sensibilité à l’espace, aux textures du lieu. Il y a perception du pouvoir du corps et de l’esprit sur la matière de la terre, et il y a sensation de la fragile condition de l’être.
Dans la sculpture traditionnelle Africaine, quand nous observons les statuettes, elles ont les pieds campés au sol. La gestuelle des pieds au sol est essentielle dans les danses traditionnelles. Danser même est le fondement du rapport à la terre. Le terme « Bikutsi » chez les Béti signifie « marteler le sol, piétiner la terre ». Danser, dans notre culture, c’est réveiller les forces telluriques, c’est affirmer notre lien à ceux dans la terre qui ont été avant nous, c’est faire monter la poussière de la vie, vivre la densité des instants fugaces avec les autres comme danser sa propre mort, être en communion avec les vivants et les morts, exprimer l’énergie vitale de ce lien.
Parfois j’ai assisté à des spectacles de danse contemporaine chez nous, et même si je suis fort frappé par la vigueur des danseurs et la beauté de certaines créations, les jeunes chorégraphes et danseurs ont beaucoup à apprendre des univers des danses traditionnelles, s’ils veulent explorer les gestes et les espaces vers une incandescence fondée sur l’essence même de pétrir la terre.

Dans le cheminement de pétrir la terre comme la vie, quand une maman dit à sa fille qu’elle va lui tordre le coup et que cette fille fugue, est ce que cette maman ainsi que d’autres parents qui battent leurs enfants, et n’établissent pas un lien affectif de mutuelle compréhension, accompagnent ils leurs enfants à pétrir leurs cœurs à la délicatesse ?
Dans notre contexte où les droits humains sont violés tout le temps, à quel lieu mental se tient-on pour se pétrir au vivre ensemble ?

Pétrir la terre comme la vie est aussi délicat que former le coeur de l’être humain, aiguiser sa sensibilité et ouvrir son esprit à l’incandescence d’être libre, debout, et généreux dans la beauté de la grandeur du génie humain.

© Hervé Yamguen

16 février 2016
QUE VAS-TU FAIRE AU VILLAGE ?

A cette heure, dans ma petite maison en terre, je pense à tous ceux qui, avec étonnement et inquiétude, me posent cette question. Je pense à eux car moi-même en me posant cette question, je vois comment les choses ont changé dans ma manière d’aborder les réalités de la vie.
A cette heure, dehors, j’entends les bruits des grillons et d’autres insectes nocturnes qui me bercent. La nuit est belle. Dans ce silence musicale. Dans cette profonde solitude sereine. Ici à Balassiè. « Leuk Siè » comme cela se prononce en Fèefèe, « Le pays de Dieu, le pays des dieux ». Ici, il y a l’expérience de la nuit à vivre.
Il y a trois ans, j’ai appris à revenir vivre dans ce village. Après le décès de mon père, il y avait la nécessité de continuer l’héritage familial. L’appel du lien à la terre, l’appel du lieu des origines. Pour assumer cet héritage, il m’a fallu organiser les funérailles de mon père. Cela a été un long parcours initiatique d’allers et retours entre la ville et le village. Il fallait rassembler ma famille, et la grande famille du village, rassembler les connaissances de mon père, inviter les amis et tout ce monde-là à des festivités afin de battre le tambour pour les morts et les vivants. Piétiner la terre pour signifier qu’au-delà de la mort, la vie continue. Faire le lien des morts et des vivants.
Aujourd’hui, je suis au village, je reviens souvent ici parce que j’ai été désigné pour poursuivre l’héritage de la famille. Cela signifie que je suis le père de la famille « Zeuheukap ». Je porte également ce nom « Zeuheukap » qui correspond au titre de notable parmi les 9 à la chefferie. Ce nom signifie « Celui qui partage, celui qui ne mange jamais seul ».
Je suis celui qui fait le lien entre mes ancêtres et tous mes frères disons mes enfants maintenant. C’est une responsabilité de rassembler, de créer du lien et veiller à l’unité de la famille.
J’ai appris à savoir que l’être humain est un héritage et que son sang est un long fil qui part du présent au passé. Et qu’à ce titre d’héritage et d’héritier que chaque être doit prendre soin de lui-même et de l’autre. Au-delà du clan, de la nationalité, des couleurs de peau. Cette conscience m’ouvre à un autre lien à la terre, aux hommes, moi qui vivais dans l’espace urbain comme une feuille aux vents ne sachant sur quoi mes pieds étaient tenus.
Je suis dans la nuit et la nuit est belle. J’ai appris à aimer la profondeur de la nuit, accepter le peur de la nuit, être face à l’opacité de mes sentiments, faire corps avec les chants de la nuit, et m’écouter au plus profond des murmures de moi-même.
Dans la nuit, j’allume le feu et en présence de mes aïeux, j’entre en lien avec les hommes de toute la terre. Oui, parlant de la terre, je viens longuement à « Leuk Siè » pour être nu comme la terre, mon ultime demeure. J’apprends à me dépouiller de ce qui me rend lourd, et je m’ouvre à la beauté de la nature, des paysages, des chutes, des lieux sacrés, et des biens que la terre m’offre à manger.
Se savoir héritier, c’est vivre la bienveillance vis à vis des hommes, ses frères. C’est vivre la bienveillance dans son rapport à la nature car elle nous nourrit, nous guérit, nous ouvre à l’immense beauté de notre fragile condition et à ce qui nous dépasse.
Je reviens ici pour entretenir le lien au silence, à la solitude et contempler la beauté de la terre.
A cette heure, en buvant une tisane, j’écris ses phrases, et il n est pas évident de traduire mes émotions. Je laisse simplement cette berceuse poursuivre le chant de la nuit: « Du fond de la rivière, il s’échappe une mélodie, c’est l’harmonie des tam-tams qui t’acclament ô bébé. Au flanc de la colline mille voix douces et furtives, voix de la perdrix et d’un bel oiseau qui t’acclament, c’est l’aurore de la vie, ne pleure plus, bébé. »

Toutes les informations et le programme des journées Moving Frontiers – Do and undo / Faire et défaire, 23-26 mai 2018, en suivant ce lien

Le programme peut être téléchargé ici en pdf