Sens dessus dessous : Salon d’Art contemporain de Montrouge (28 avril – 23 mai 2018)

© Jean-Philippe Cazier

Du 28 avril au 23 mai 2018 se tient le Salon d’Art contemporain de Montrouge, plus particulièrement consacré aux nouveaux talents de l’art actuel. La sélection d’œuvres et artistes proposés cette année montre un parti-pris cohérent, tranché et pertinent : troubler le visible, le rendre poreux aux autres sens, problématiser le privilège de la vue, du visuel.

Ce qui est commun à l’ensemble des œuvres présentées, c’est le souci de contester la primauté du visuel sur les autres sens, la façon dont le visuel régule la hiérarchie des sens et du sensible, l’ordre du monde tel qu’il apparaît par nos sens et notre pensée, la façon dont la vue exerce un pouvoir sur ce que nous percevons et pensons. Cette volonté de troubler la vue implique la volonté de donner à sentir ce trouble mais aussi de faire exister dans et par les œuvres d’autres façons de sentir et de penser, de faire émerger des mondes sensibles et pensables structurés par d’autres rapports entre les sens, d’autres configurations de la pensée.

Le changement d’échelle pour, par exemple, représenter des empreintes agrandies (Clara Saracho de Almeida), ou le croisement de technologies contemporaines et de techniques plus anciennes dans la photographie (Baptiste Rabichon) permettent de troubler l’identité du visible, de rendre visible ce qui ne l’est pas habituellement. Ce que nous avons l’habitude de voir, ce que notre œil est dressé à voir, n’est pas la totalité du visible, et faire advenir à la vue ce que celle-ci ne saisit pas d’ordinaire, ce qui n’est pas inclus dans les normes du visible, à la fois conteste ces normes, l’identité de ce qui est perçu, le sujet percevant, et multiplie le monde en le rendant inconnu. De même, comme le font par exemple, bien que de façons différentes, Laurent Burkart ou Jules Cruveiller, produire une incertitude au sujet de l’espace, c’est rendre la perception et l’identité de celui-ci incertaines, savoir précisément ce que nous voyons devenant impossible, indécidable.

© Jean-Philippe Cazier

Troubler la perception, défaire le privilège de la vue et des habitudes qui lui sont attachées, a comme conséquence d’empêcher les processus de reconnaissance, l’identification, les identités et les jugements. Cela a également comme conséquence de court-circuiter les narrations qui accompagnent pour nous le visible, l’ordre d’un discours lié à l’ordre du visible. Cet abandon et cette défaite des récits qui accompagnent ce que nous percevons – et qui est, de manière privilégiée, soumis à la vue, à un certain ordre du visible – traversent l’ensemble des œuvres présentées : on ne peut plus dire qu’il s’agit de tel espace, que s’y déroule telle action, qu’y sont identifiables telles personnes, tel genre, tel temps. Les espaces, les genres, les temps s’y multiplient et se chevauchent, contraignant le jugement à se suspendre, forçant la pensée à intégrer des possibilités et incertitudes nouvelles.

Ce sont les rapports – organisés en fonction d’un ordre qui privilégie la vue et la reconnaissance – entre le visible, le langage, la pensée et le monde qui sont troublés et dépassés, la thématique du dépassement des identités, de l’impossibilité d’un récit univoque et normé, étant présente à travers l’ensemble des œuvres : dans les photographies d’Anne-Sophie Guillet, dans l’œuvre présentée par Ariane Loze, la carcasse de Citroën 2CV de Paul Duncombe qui est en même temps du végétal, un biotope en voie de développement, la grotte/salon vidéo de Pauline Julier, etc. On ne peut plus dire : « La 2CV est une voiture dans laquelle je vais m’installer, je vais faire démarrer le moteur, je vais aller faire des courses avec, etc. », nous sommes au contraire obligés, face cette 2CV de Paul Duncombe, que nous voyons effectivement, de produire un discours inédit, liant des propositions et des réalités pour nous contradictoires, reliant le mécanique et le végétal, l’inerte et la vie, le technologique et le biologique, etc. L’ordre des choses, l’ordre des sens, l’ordre du langage sont recomposés. Le monde ne peut plus être phrasé selon la logique et les catégories habituelles, selon les récits qui accompagnent et règlent pour nous l’usage du monde. A travers l’exposition, le monde devient l’objet de cadrages et décadrages incessants produisant une incertitude fondamentale, un sujet mobile, une pensée sans cesse hors de ses gonds.

© Jean-Philippe Cazier

Les objets sont privés de leur fonction, de leur usage, de leur maniabilité, de leur signification, comme, par exemple, dans l’accumulation de chaises longues de Thomas Wattebled ou dans l’œuvre d’Elise Eeraerts. Les identités et récits qui leur sont liés sont bloqués, et de même les subjectivités construites en rapport avec ces identités et récits. Il s’agit non pas d’empêcher tout récit mais de les faire proliférer, d’en rendre possibles d’autres, c’est-à-dire d’autres imaginaires et mémoires, d’autres pensées critiques autant que créatrices – de maintenir ouverte la création de récits pluriels, de conditionner les récits produits à une dé-hiérarchisation des sens, des mémoires, des discours, des subjectivités. Le monde n’est plus réduit à un récit unificateur avec ses privilèges, ses hiérarchies, ses exclusions : il devient une pluralité de récits et de possibles sans cesse en création. Le visible vacille sur sa base et se voit envahi de visibles divergents, inventifs, libérateurs – débordé par autre chose que le seul visuel.

Le monde apparaît constitué de rapports nouveaux, paradoxaux, énigmatiques, signifiants ou non. Il est à voir autant qu’à penser, par-delà l’appauvrissement de ce qui est vu et pensé « normalement ». Si d’autres mémoires, d’autres histoires, d’autres temps, d’autres discours, d’autres dimensions du visible sont convoqués par les artistes réunis à l’occasion de ce Salon, il s’agit aussi, pour un certain nombre d’œuvres, d’inclure autre chose que du visible afin de défaire la hiérarchisation des sens et le privilège de la vue qui informent notre expérience du monde. Certaines œuvres se présentent comme des dispositifs sensibles pluriels, à l’intérieur desquels le visuel se trouve contesté, interrogé, désorienté par sa mise en rapport égalitaire avec, par exemple, le sonore ou le tactile – pierre, tissu, papier, verre, etc. –, par des objets vus mais dont la matière impose au corps une impression d’abord tactile, par des textes lus ou des sons qui doublent le visible d’un sonore – tout ceci ouvrant entre les sens des relations qui renouvellent notre perception, notre expérience, notre pensée.

© Jean-Philippe Cazier

Beaucoup d’œuvres tendent vers la sculpture, l’installation, recourant aux documents, à la présentation fragmentée de références, d’objets de mémoire ou quotidiens, que le « spectateur » doit agencer mentalement. S’il s’agit pour certaines œuvres de proposer un espace d’immersion, rendant possible, là encore, une expérience qui ne se réduit pas au visuel, il s’agit aussi de produire des œuvres qui incluent leur espace propre et définissent le visiteur comme constituant actif de l’œuvre, l’entraînant dans une expérience mentale autant que sensible du monde, expérience dans laquelle il devient un sujet créateur et pluriel.

© Jean-Philippe Cazier
© Jean-Philippe Cazier
© Jean-Philippe Cazier
© Jean-Philippe Cazier

63e Salon d’Art de Montrouge, du 28 avril au 23 mai 2018, Le Beffroi
2, Place Emile Cresp, 92120 Montrouge.
Direction artistique : Ami Barak, 
Marie Gautier.

Artistes : Samira Ahmadi Ghotbi, Mali Arun, Alexandre Barre, Francois Bianco, Baptiste Brossard, Pierre Brunet, Roland Burkart, Clementine Carsberg, Baptiste Cesar, Celia Coette, Lauren Coullard, Octave Courtin, Jules Cruveiller, Odonchimeg Davaadorj, Laurence De Leersnyder, Clemence de Montgolfier, Romuald Dumas-Jandolo, Paul Duncombe, Elise Eeraerts, Clemence Esteve, Cedric Esturillo, Raphael Fabre, Julia Gault, Antoine Granier, Anne-Sophie Guillet, My-Lan Hoang-Thuy, Princia Itoua, Jean-Baptiste Janisset, Pauline Julier, Yann Lacroix, Camille Lavaud, Ronan Le Creurer, Samuel Lecocq, Lucas Leglise, Ariane Loze, Fabien Marques, Garush Melkonyan, Mayrhofer-Ohata, Andrey Pavlov, Zoe Philibert, PAÏEN, Baptiste Rabichon, Octave Rimbert-Riviere, Emmanuelle Rosso, Mostafa Saifi Rahmouni, Clara Saracho de Almeida, Pauline Toyer, Pieter van der Schaaf, Marianne Vieules, Quentin Vintousky, Thomas Wattebled, Katarzyna Wiesiolek.