Macron, la voix du maître

Le discours prononcé par Macron devant les évêques de France le 9 avril dernier est un discours de politique générale, un discours de philosophie politique, l’énoncé des principes de la politique qu’il mène et entend mener. En même temps, il s’agit d’un exercice de rhétorique tel qu’appris à l’ENA, une sorte de « grand oral » un peu laborieux mené par un étudiant ayant des connaissances, ou en tout cas des références – celles dont Macron parsème ses propos –, et qui se conforme aux règles du genre sans réflexion véritable sur le fond et les conséquences de son propos. Macron est le chef de l’État français mais ne paraît pas avoir évolué par rapport à son statut d’étudiant à l’ENA ni à ce qui était attendu de lui à l’époque. Ce qui est encore plus révélateur dans ce discours est qu’il montre comment le politique est ici réduit au discursif, comment, pour Macron, faire de la politique, c’est parler, comment le politique est dans les mots avant d’être dans les choses, celles-ci étant à la fois effacées par le discours et ce qui devrait découler du discours : pensée magique de celui qui croit qu’il suffit de parler des choses pour que les choses soient ou deviennent ce qu’il en dit.

Dans son discours, Macron se place dans le rôle du maître du discours : il est celui qui parle autant que celui qui dit aux autres ce qu’ils sont, ce qu’ils doivent être, ce que sont les choses, l’horizon en fonction duquel nous devons les penser, celui qui doit nous guider. Macron est ici le maître : celui qui possède et celui qui dirige, montrant l’horizon au troupeau qui sans lui demeurerait égaré, à la merci de l’ignorance et des loups prêts à le dévorer (par exemple le FN). Il possède la connaissance et tient, entre ses mains, le destin de ceux qui en sont privés. Macron rejoue le rôle de l’intellectuel éclairé, le rôle du philosophe roi, voire du curé ou du pape, reprenant à son compte le mélange de sagesse, de responsabilité et de pouvoir que ce rôle inclut.

C’est ce rôle que la pensée contemporaine ou que les mouvements sociaux de résistance ont appris à rejeter : de Foucault à Deleuze, du féminisme aux mouvements de racisé.e.s, nous avons appris à voir dans cette figure l’effectuation d’un pouvoir, comme nous avons appris à produire nos propres savoirs, à inventer nos propres horizons. Puisque Macron semble apprécier les références classiques, le nom de Kant devrait lui parler, Kant qui dans Qu’est-ce que les Lumières ? démontre pourquoi et comment, si nous voulons être libres, ne pas vivre sous la dépendance des « tuteurs », c’est-à-dire de tous ceux qui aspirent à être nos guides et par là à exercer un pouvoir sur nous…

Il est symptomatique que Macron, dans son discours, n’interroge pas sa propre place, sa propre posture : énonçant ce qui doit être, cette énonciation s’arrête sur le seuil de ses conditions de possibilité. Macron ne pose jamais la question de la légitimité de sa position, celle-ci lui paraissant  évidente : pourquoi doit-il être à cette place ? pourquoi cette place doit-elle exister ? pourquoi devrions-nous écouter et admettre ? Il est le maître, ça va de soi. Nous sommes ignorants et perdus, ça va de soi. Cette évidence est encore celle d’un chef du XIXe siècle, elle ne l’est plus pour nous aujourd’hui. C’est cette évidence et le pouvoir qu’elle permet que nous refusons aujourd’hui. Toute la modernité philosophique, artistique, politique rejette ce discours d’Emmanuel Macron.

En résumé : du grand oral de Macron et de ses postures, on n’en a rien à faire. D’autant moins que son discours, prétendant faire l’éloge du dialogue – confondu avec le consensus –, refuse pourtant un dialogue réel, c’est-à-dire exclut ce qui n’est pas par avance défini comme pouvant parler, comme pouvant accéder à la parole. Macron croit, ou feint de croire, que le dialogue existe en soi, indépendamment de conditions matérielles, sociologiques, psychiques, politiques, tel un exercice abstrait, un exercice de la pure raison qui ne serait pas en lui-même l’exercice d’un pouvoir qui inclut autant qu’il exclut. Ce qu’au contraire, pour mon compte, j’entends dans le discours de Macron, c’est le silence bruyant de tous ceux et de toutes celles qui en sont exclus, à la place desquels Macron parle, dont il parle, auxquels il prétend commander, mais qui ne sont pas autorisés à parler – ceux et celles dont le silence et l’inexistence sont la condition du discours policé et convenu de Macron, discours pathétique tant il rejoue de manière servile les conditions institutionnelles de la parole admissible dans l’entre soi des dominants, à l’abri des bruits de la rue et de la réalité des existences. Ceux et celles qui sont absents de ce discours ce sont : les migrants, les pauvres, les précarisés, les LGBT, les malades, les soignantes et soignants, les mourants, les rêveurs, les étudiants, les jeunes, etc. Macron parle d’eux et d’elles mais il ne parle pas avec eux et elles : ils et elles sont objets du discours mais non sujets. Même lorsque, dans ce discours, Macron prétend dialoguer avec les catholiques, il le fait en tenant le rôle du prescripteur, du juge, de celui qui énonce ce que doivent être les catholiques et l’Église : tout pouvoir est ici donné au discours du maître qui devient plus pape que le pape, comme il devient celui qui sait mieux et peut mieux que les LGBT, que les femmes, que les migrants, que les étudiants. Ce discours soi-disant dialogique est en réalité le discours d’une domination sans partage, disant et effaçant le réel des existences plurielles, niant celles-ci au profit d’une parole vide et, dans son fond, totalitaire.

C’est ce pouvoir du discours du maître qui prétend s’effectuer dans les propos récités par Macron devant les évêques, comme récemment il prétendait s’exercer face à telle infirmière d’un Ehpad dont Macron s’est contenté de nier l’existence, au sujet de laquelle il s’est contenté d’affirmer la supposée ignorance, face à laquelle il n’a pu qu’effacer le réel dont elle parlait : vous n’existez pas, ce dont vous parlez n’existe pas, seul ce dont je parle existe et de la façon dont j’en parle. Macron est sans doute plus poli que Sarkozy, mais le message est le même : casse-toi pauvre conne. Le discours de Macron, celui par lequel il fait de la politique, est un discours qui efface le réel, qui juge et prescrit ce que doit être le réel – discours dont la grande peur est le réel lui-même, son irruption, son existence vivante, sa violence et son amour, les possibles dont il est porteur. En ce sens, le discours de Macron face aux évêques doit être écouté attentivement car il est révélateur d’un moyen discursif du pouvoir et de sa logique, il doit être lu en tant que symptôme de ce pouvoir, mais aussi – surtout – en tant que mise en évidence des limites de ce pouvoir.

S’il doit également être considéré, c’est aussi à cause de ce qu’il produit. A savoir, d’abord, la place du maître – qu’il produit d’ailleurs moins qu’il n’en réactive les conditions. Cette place, dans ce discours de Macron, correspond à celle qui rend possible ou nécessite l’énoncé de la vérité : Macron se voit lui-même comme dépositaire de la vérité et responsable de son énonciation, prenant le risque de l’impopularité et de l’incompréhension qui accompagnent celle-ci. Incarnant la vérité, assumant le devoir de cette incarnation, les sacrifices que cette identité – ce destin – implique sont l’envers d’un héroïsme qui n’apparaît que si l’on se place d’un point de vue plus ample qui est celui de l’histoire. Macron incarne la vérité car il incarne l’histoire. Cette posture risible et vieillotte est celle que Macron adopte dans son discours : le maître est ici moins celui qui impose sa volonté particulière en vue de son intérêt égoïste que celui qui possède la connaissance et accepte, tel le Christ, son destin historique pour le bien de tous. Macron, c’est l’histoire en marche, et son individualité devrait être comprise comme la jonction du politique, de la raison, de l’histoire. Son action devrait être perçue comme le sacrifice d’un  individu qui, assumant son destin d’exception, accepte d’être ainsi le moyen d’une histoire commune en vue de l’intérêt général, en vue de « l’homme » et de sa valorisation dont Macron, dans son discours, nous dit qu’elle doit être notre horizon régulateur. Il est évident que cette représentation de lui-même par notre président est puérile et comique – ou plutôt elle le serait si elle n’impliquait pas un rapport fascisant aux autres et au réel, c’est-à-dire si elle n’était pas porteuse d’un rapport au réel par lequel celui-ci est en même temps nié et dominé, effacé et régenté, instrumentalisé et tué.

Là encore, nous avons appris à reconnaître dans tout cela non la figure légitime du pouvoir mais une construction liberticide et mortelle d’un certain type de pouvoir – comme nous avons appris à ne plus désirer ce pouvoir, à ne plus désirer de Messie, à ne plus croire en un mouvement métahistorique secrètement régulateur de l’histoire. Les messies sont toujours des assassins et l’invocation d’une transcendance historique a toujours justifié tous les massacres, toutes les mises à morts matérielles et symboliques des existences. Derrière la supposée logique de l’histoire, c’est toujours le pouvoir qui parle, un pouvoir qui n’agit pas pour notre bien.

Au nom de l’histoire et de la vérité, Macron efface le réel. C’est la seconde opération réalisée par son discours. Le réel est exclu au profit de petits personnages, de petites fables qui n’ont d’existence que dans le discours. La vérité dont il est question est ici une fiction bien pauvre. Macron a dit quelque part qu’il avait l’ambition d’être un écrivain, et effectivement sa politique est celle d’un mauvais écrivain incapable de penser le rapport entre l’écriture et le monde, toutes les articulations permises par ce rapport, s’enfermant au contraire dans un monde fait uniquement de mots – un monde sans le monde, donc, sans la vie du monde, sans les vies du monde ou des mondes. Si l’on écoute ou lit avec attention son discours, on se rend compte que lorsque Macron parle de l’histoire, il parle en fait d’une fiction plaquée sur l’histoire, ou mieux d’une version subjective et mensongère de l’histoire en lieu et place d’une approche historique inspirée par l’exigence d’objectivité et d’impartialité. Nous sommes plus proches de Lorànt Deutsch que de Fernand Braudel, ou d’auteurs que Macron cite pourtant dans son discours et qu’il devrait relire – ou lire –, à savoir Marrou (De la connaissance historique) et Ricœur (Histoire et vérité), et qui ont particulièrement insisté sur les conditions nécessaires d’un discours historique « vrai ». De fait, c’est l’inverse de la mise en œuvre de ces conditions que nous constatons dans le discours de Macron : une réécriture de l’histoire, la rédaction d’un roman national, une sélection de faits élevés au rang de vérité générale, des raccourcis arbitraires, une interprétation abstraite non fondée sur des documents, un récit révisionniste qui là encore efface, minore, exclut.

L’histoire, chez Macron, se réduit à un discours sans relation « objective » avec le réel dont il parle et qu’il prétend pourtant définir, dont il prétend juger et qu’il prétend expliciter. L’histoire n’est pas ici ce avec quoi nous pouvons penser mais ce au sujet de quoi nous pouvons dire n’importe quoi, dire ce que nous voulons en fonction de notre intérêt particulier – une histoire réduite au discours, un discours dont est évacué tout le poids et la complexité de la « réalité » historique, un discours rhétorique et vide mais dont les conséquences pratiques sont réelles : exclusion de ceux et celles qui dans l’histoire ont existé mais dont l’existence est effacée, de ceux et celles qui existent mais dont l’existence est supprimée ; mise en lumière exclusive de ceux et celles dont l’existence et l’action servent un certain intérêt particulier – celui de l’exercice du pouvoir de Macron –, mise en lumière qui elle-même n’est possible que par une invention, une mise en scène, une certaine logique de l’éclairage, du cadrage, du maquillage.

Contrairement à ce qui a été véhiculé par les premières réactions au discours de Macron, celui-ci ne correspond pas directement à une remise en cause de la laïcité, à un don de l’Etat à l’Eglise. Ce qui est produit par le discours de Macron, c’est une légitimation et valorisation du point de vue catholique – un certain catholicisme, abstrait et fictionnel –, une intégration nécessaire de ce point de vue dans le « dialogue » moral et politique, dans la pensée morale et politique qui doit être la nôtre. Grâce à un certain nombre de tours de passe-passe rhétoriques, Macron relie foi catholique, citoyenneté, identité française, nationalisme, responsabilité morale. Par ces liens, il aboutit à l’idée que le catholicisme doit non pas régir la politique française mais être intégré au dialogue social et moral fondamental pour la politique française (et au-delà). En ce sens, le discours de Macron pose des limites aux prétentions de l’Eglise : un partenaire, non un chef. Mais ce qui pose problème dans cette reconnaissance de l’Église comme interlocuteur, ce n’est pas cette reconnaissance elle-même, c’est le fait qu’elle soit affirmée comme un devoir et un devoir qu’il faudrait rappeler et protéger. A quel moment la parole de l’Eglise a-t-elle été empêchée ? A quel moment et dans quelles conditions l’Eglise a-t-elle été exclue des « débats » récents et actuels ? Sa parole n’est-elle pas au contraire omniprésente et efficace au point de forcer le politique à retarder ou modifier certaines réformes législatives, au point d’imposer dans le discours public et politique certaines idées et certains tabous ? De quoi parle exactement Emmanuel Macron lorsqu’il dit : « la situation actuelle est moins le fruit d’une décision de l’Eglise que le résultat de plusieurs années pendant lesquelles les politiques ont profondément méconnu les catholiques de France » ? En quoi les politiques ont-ils profondément méconnu le point de vue catholique, et de quel point de vue catholique parle précisément Macron, sachant que les points de vue catholiques sont justement pluriels et non nécessairement convergents ? Personnellement, j’ai plutôt le souvenir d’un envahissement des médias et du discours politique par le point de vue de l’Eglise sur les questions de l’égalité des droits et de la PMA, d’un envahissement de l’espace public par les réactionnaires homophobes de la Manif pour tous se réclamant du catholicisme, d’un festival de grimaces et de gesticulations par la très catholique Christine Boutin, d’un déferlement de paroles et d’actes hostiles à l’égalité des droits lorsque cette égalité concerne les LGBT ou les femmes…

Le dialogue avec l’Église ou les catholiques n’a jamais été empêché ou rendu impossible, d’autant moins que la hiérarchie catholique et ses petits soldats ont su s’imposer dans ce dialogue et faire bruyamment résonner leur point de vue, parvenant à limiter les conditions de l’égalité des droits et à reporter l’examen de la légalité de la PMA pour toutes – parvenant à faire de ces questions des questions morales, touchant à la vie intime et aux convictions personnelles, objets de « débats » et non des questions politiques (imagine-t-on le droit de vote ou la peine de mort relevant de la conviction personnelle?). De même, nous constatons bien aujourd’hui à quel point le point de vue de l’Église pèse sur le refus par le législateur de la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté.

De quoi parle alors Macron ? De rien – de rien de réel. Le réel dont il parle n’existe pas sinon dans le discours. Quel est alors le but de ce discours s’il n’est pas question de dire, comme il le prétend, quelque chose du réel ? Il s’agit d’un exercice de légitimation impliquant en parallèle un exercice de délégitimation : légitimer un point de vue catholique abstrait, délégitimer ce qui ne correspond pas à ce point de vue ou le remet en cause. Il est frappant que, dans son discours, Macron présente le point de vue catholique comme celui d’une communauté sans être pour autant « communautariste » car porteur de questionnements universels, nécessaires aujourd’hui, questionnements relatifs à la valeur de l’homme. Le discours et les revendications de l’Eglise seraient nécessaires à l’humanité dans son ensemble. Ce privilège accordé au point de vue catholique, au questionnement catholique, à la liberté de parole catholique, n’est par définition pas reconnu à d’autres communautés qui se voient plutôt habituellement et facilement qualifiées de communautaristes – et s’il serait intéressant de se demander pourquoi Macron ne reconnaît pas ce privilège, par exemple, à la communauté LGBT, il serait peut-être aussi intéressant de comprendre pourquoi il ne reconnaît pas non plus ce privilège à la communauté musulmane ou à la communauté juive…

Le point de vue catholique n’a jamais été oublié ou nié : il n’a pas été celui auquel s’est plié l’Etat, en tout cas pas totalement. Est-ce cela que regrette Macron ? Il affirme que non. On peut en douter. Et il semble que sa position sur cette question, tellement tributaire d’un galimatias rhétorique, n’est elle-même pas claire. Ce qui est au contraire très clair, c’est que par la forme de la légitimation du point de vue de l’Église qu’il opère, Macron nie l’histoire de l’Eglise catholique, sa compromission avec le colonialisme, avec de multiples dictatures, avec l’exploitation capitaliste, avec l’antisémitisme, le sexisme, l’homophobie. Il nie le réel politique et piétine ceux et celles qui en ont subi et en subissent les conséquences pénibles ou catastrophiques, violentes et destructrices. Ce qui est tout aussi clair, c’est que par son discours, il effectue un certain nombre de gestes politiques qui distribuent la légitimité, la reconnaissance à certains et en privent d’autres. Pourquoi dans son « dialogue », dans ses perspectives universalistes, Macron n’inclut-il pas les LGBT ou les migrants ? Pourquoi ce privilège accordé à l’Église catholique ? Ne s’agit-il pas, dans cette opération, de reproduire uniquement un habitus culturel, un habitus de classe, de favoriser en l’élevant à l’universel ce qui n’est que le point de vue communautariste de son petit groupe culturel et de classe ? Ne s’agit-il pas d’effacer un réel qui ne doit pas exister pour que le monde selon sa culture et sa classe puisse exister ?

Ce qui est frappant dans le discours de Macron, c’est cette innocence de classe, cet aveuglement naïf quant aux conditions de son propre discours et de sa propre existence. Ce qui est également frappant, c’est que dans sa légitimation du catholicisme – d’un certain catholicisme –, Macron reprend au premier degré le discours officiel de l’Église, son story telling, son vocabulaire, sa rhétorique, son langage en général et sa logique : défense de « la vie », soutien aux plus faibles, préoccupations essentiellement humanistes, etc. On n’oubliera pas pourtant que l’Église a combattu l’humanisme des Lumières et les progrès de la pensée rationnelle, que sa défense de la vie prend la forme d’un combat violent et encore actuel contre les droits des femmes ou des LGBT, contre la liberté de disposer de son corps, de sa propre mort, que sa défense de l’humain passe souvent par la profération de discours de haine, par des stratégies assassines (rôle de l’Église dans la propagation du Sida en Afrique par exemple), par un lobbying permanent en vue de maintenir certaines inégalités sociales, etc. En reprenant ainsi et sans distance critique ce langage, Macron se situe du côté des mouvements actuels les plus réactionnaires et exclut de ses préoccupations de chef d’État celles et ceux qui les subissent.

Ce qui est peut-être le plus frappant, le plus évident, est le décalage total de ce discours avec le réel et avec la politique réelle menée par Macron et ses sbires. Alors que son discours est traversé par l’injonction au dialogue – donc à l’écoute de l’« autre », à la nécessité de lui faire une place –, par la nécessité de placer la valeur de l’humain au cœur du politique, la politique menée par Macron est à l’inverse une politique essentiellement violente, productrice de précarité pour le plus grand nombre, répressive, policière, militaire, négatrice de la valeur des individus transformés en animaux aux aguets, en instruments pour le profit. Cette politique ne cesse de produire des « autres » non pour dialoguer mais pour justifier l’usage de la violence à leur encontre, pour les situer hors la loi et les soumettre au pouvoir des matraques, pour les priver de leurs droits en général et en particulier du droit premier de vivre dignement. Est-ce cela que Macron appelle « humanisme réaliste » ? Le décalage, la contradiction entre son discours et le réel, entre son discours et sa politique ne pointent pas seulement l’absurdité de ce discours, ils en révèlent le cynisme et l’abjection.

Le discours prononcé par Macron est donc bien un discours politique, par sa forme, par son contenu, par ses gestes, par ses effets. En ce sens, il ne peut être réduit à une stratégie visant à détourner des vrais problèmes, à un enfumage plus ou moins habile. Ce discours et ce qu’il implique font partie des « vrais problèmes ». Il doit être lu comme un moment d’une politique globalement et sur tous les fronts répressive, conservatrice, liberticide, destructrice, mortifère. Une politique dont les travailleurs comme les étudiants, les cheminots comme les LGBT, les musulmans comme les personnels des Ehpad, les élèves comme les retraités, les migrants comme les femmes sont les cibles. Une politique dont l’ennemi est le réel de ces populations plurielles et différentes mais réunies par les destructions multiformes qui leur sont imposées.

Il ne semble pas que dialoguer avec Macron soit possible, tant sa conception et sa pratique du dialogue empêchent le dialogue. Il ne semble pas que cela soit possible car Macron fait du dialogue un exercice purement langagier et rhétorique, réservé à une certaine classe sociale, à un certain groupe social,  excluant tout interlocuteur « autre », c’est-à-dire excluant l’altérité définitoire du réel. Si ce réel peut exister face à Macron, face au pouvoir qu’il exerce, il ne le peut donc que par effraction, dans l’affirmation de sa résistance, de sa pluralité, de son irréductibilité au discours du maître.