Mathias Enard, Boussole, Goncourt 2015

5243591_sd11164-828164-01-02_545x460_autocrop
Nos dialecteurs ont un flair littéraire certain, eux qui ont décerné, dès samedi, leur Goncourt à Mathias Enard, pour Boussole, un roman exigeant, littéraire, foisonnant, un récit des frontières, comme celle qui scinde et unit les deux rives d’Istanbul : « se promener dans Istanbul était, quel que soit le but de l’expédition, un déchirement de beauté dans la frontière — que l’on voie Constantinople comme la ville la plus à l’est de l’Europe ou la plus à l’ouest de l’Asie, comme une fin ou un commencement, comme une passerelle ou une lisière, cette mixité est fracturée par la nature, et le lieu y pèse sur l’histoire comme l’histoire elle-même sur les hommes. »

Boussole est donc depuis ce 3 novembre 13 heures le prix Goncourt 2015. Un choix intéressant pour plusieurs raisons : d’abord parce que Mathias Enard est un auteur jeune (il est né en 1972). Même s’il a déjà publié une œuvre importante — de La Perfection du tir (Actes Sud, 2003) à Boussole (2015), en passant par l’exceptionnel Zone (2008), des romans et des incursions dans la littérature jeunesse et la bande dessinée, et, avant le Goncourt, auréolée d’un nombre impressionnant de prix littéraires : Prix Décembre et Prix du livre Inter pour Zone, Prix Goncourt des lycéens pour Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010) —, cette œuvre est dans un à venir, largement tournée vers son futur.

Seconde raison de se réjouir, c’est un Goncourt qui, trois ans après Jérôme Ferrari et son Sermon sur la chute de Rome, et 11 ans après Laurent Gaudé (Le Soleil des Scorta) récompense un auteur Actes Sud, une maison d’édition née en 1978 qui, par ses choix éditoriaux comme par ses rachats d’autres maisons s’affirme comme un des acteurs les plus importants du monde du livre (Lire ici l’article de Télérama). Rappelons qu’Actes Sud publie aussi Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature 2015.

le-goncourt-a-mathias-enard-pour-boussole_525884_490x809pMais revenons à Boussole. Dans l’incipit du roman un fumeur d’opium « sur son nuage », et, désormais, un auteur lui aussi sur son petit nuage. Plus sérieusement, le roman débute à Vienne. Franz Ritter, musicologue et orientaliste, cherche en vain le sommeil, et entre volutes d’opium et souvenirs, sa pensée dérive et digresse, réanimant ses rencontres, ses séjours loin de l’Autriche (Istanbul, Alep, Damas, Téhéran, etc.) et questionnant son histoire impossible avec Sarah. Si « l’existence est un reflet douloureux, un rêve d’opiomane, un poème de Roumi chanté par Shahram Nazeri », le récit se déploie comme un pont entre Orient et Occident, c’est une invitation au voyage, dans une prose érudite, tissée de documents, qui sont là, aussi, pour servir de tremplin à l’imaginaire.

Mathias Enard, dans la déclaration d’intention de son roman, écrivait avoir voulu « interroger la frontière. Essayer de la comprendre, dans ses flux, ses reflux, sa mobilité. La suivre du doigt ». Cette frontière est multiple dans le roman : géographique, culturelle mais aussi intime et intérieure. Elle est cette ligne mobile qui mène du passé au présent (et retour), feint de disjoindre rêve et veille, réel et souvenir, document et fiction, alors que le texte, lui, traverse, tisse, dit les échos des langues, des musiques, des corps, refuse les frontières, travaille une forme hybride et labile.

Boussole est en quelque sorte un récit de récits, tant il semble démarrer en miroir de celui d’un auteur iranien, sur lequel Sarah avait fait sa thèse, « Dans la vie il y a des blessures qui, comme une lèpre, rongent l’âme dans la solitude, écrit l’Iranien Sadegh Hedayat au début de son roman La Chouette aveugle : ce petit homme à lunettes rondes le savait mieux que quiconque. C’est une de ces blessures qui l’amena à ouvrir le gaz en grand dans son appartement de la rue Championnet à Paris, un soir justement de grande solitude, un soir d’avril, très loin de l’Iran, très loin, avec pour seule compagnie quelques poèmes de Khayyam et une sombre bouteille de cognac, peut-être, ou un galet d’opium, ou peut-être rien, rien du tout, à part les textes qu’il gardait encore par-devers lui et qu’il a emportés dans le grand vide du gaz.
On ignore s’il laissa une lettre, ou un signe autre que son roman La Chouette aveugle, depuis longtemps achevé ».

Le corps de Franz est «  officiellement malade », diagnostic posé, comme l’est notre présent qui détruit Palmyre, voit la Syrie à feu et à sang ; et Boussole est peut-être une forme de Chouette aveugle, toute de solitude et mélancolie, blessures et cicatrices — c’est en tout cas un univers qui naît durant une nuit d’insomnie, le récit d’obsessions, voyages, références, un récit palimpseste d’autres œuvres, d’autres textes, brassant époques, lieux, discours et langues. Le roman se déroule en une nuit qui en contiendrait mille autres.

Et c’est cet ailleurs qu’il faut saisir, ce « hors de soi », comme l’autre pôle qui aimante l’esprit de Franz, Sarah, érudite et nomade, aventurière, figure de l’ailleurs, celle qu’aucun savoir ne peut cerner, aucune glose épuiser. Sarah, inaccessible, sinon lors d’une autre nuit, à Téhéran : « nous étions dans la beauté la plus fangeuse de l’amour, qui est l’absolue présence auprès d’autrui, dans autrui, le désir à chaque instant assouvi, à chaque seconde reconduit, car nous trouvions chaque seconde une couleur nouvelle à désirer dans ce kaléidoscope de la pénombre ». Cette nuit et sa présence absolue (sans doute la quête de l’ensemble du récit que ce présent, dans toute la polyphonie du terme) seront diffractées dans l’ensemble du livre, à chaque heure qui la rythme, désormais toute d’éclairs et éclats, manque et absence, ailleurs donc (sur cet ailleurs et les langues qui le composent, lire le très beau texte de Mathias Enard publié par Le 1 Hebdo en avril 2014, « Les langues, belles étrangères« )

Le récit est fait de volutes — de la fumée d’opium qui le hante, le rend ivre, le trouble à forme même du récit —, de détours et digressions, celles d’un conteur, d’une Shéhérazade, d’un auteur si profondément nourri d’Orient, de ses langues, de ses cultures, mais aussi de son imaginaire dans la littérature française (le Flaubert de Salammbô, par exemple) que loin d’être un cliché hérité du romantisme ou un topos contemporain, l’Orient est pour Enard chair et rythme de son récit, boussole. Parce que, comme le rappelle une citation de Lucie Delarue-Mardrus, l’Orient n’existe pas.

« Les Orientaux n’ont aucun sens de l’Orient. Le sens de l’Orient, c’est nous autres les Occidentaux, nous autres les roumis qui l’avons. (J’entends les roumis, assez nombreux tout de même, qui ne sont pas des mufles.) Pour Sarah, ce passage résume à lui seul l’orientalisme, l’orientalisme en tant que rêverie, l’orientalisme comme déploration, comme exploration toujours déçue. Effectivement, les roumis se sont approprié le territoire du rêve, ce sont eux qui, après les conteurs arabes classiques, l’exploitent et le parcourent, et tous les voyages sont une confrontation avec ce songe. »

C’est ce rêve que la nuit de Franz poursuit, cette fiction, après avoir reçu des nouvelles de Sarah (depuis le… Sarawak), une forme de Recherche du temps perdu comme de Temps retrouvé, faisant de l’Orient un territoire, celui même du roman, genre sans frontière ou les débordant avec l’agilité des volutes d’opium et renvoyant « à la boussole d’Orient, au passé, à la maladie et à l’avenir ». Mais cet espace du roman, n’en doutons pas, est aussi politique : « Le monde a besoin de diversité, de diasporas », comme l’énonce Sarah.

En prolongement de cet article, lire le magnifique entretien de Mathias Enard avec Fabien Ribery, dans la non moins magique revue Le Poulailler, « Tramways de porcelaine pour clochettes, zarb et bols tibétains », paru le 5 novembre.

Mathias Enard, Boussole, Actes Sud, 384 p., 21 € 80 — Lire un extrait

Capture d’écran 2015-11-06 à 12.58.26