Comme un rêve où nous sommes : Chaos, de Mathieu Brosseau

Mathieu Brosseau (DR)

Dans Data Transport, Mathieu Brosseau nous amenait dans un récit-traversée, n’ayant pour but que ce passage, récit composé en son cœur de lettres ne pouvant parvenir nulle part. Récit traversé et récit traversant, c’était l’écriture qui induisait, au niveau des personnages mêmes, un état de porosité avec le monde et les mots tendant à dissoudre les attaches de leur identité dans le tout autre de l’écriture. C’est à une autre traversée que Chaos nous convie, nous amenant en train de l’hôpital psychiatrique de la Ville vers l’Autre Ville où se trouve la sœur jumelle de « la Folle ».

On peut raconter ainsi l’histoire, la ligne d’horizon dessinée par cette traversée, mais elle constitue plutôt une ligne d’ombre où les espaces se confondent, et finalement forment un cercle noir qui ne cesse de se boucler sur lui-même, comme la parole creuse de la Folle, comme le « chorion » (placenta membranaire) qui flotte étrangement au-dessus d’elle et de sa sœur, invisible aux autres, et qui est aussi comme l’image de l’écriture-même, sans cesse englobante et dévorante, inquiétant le lecteur. Car ce chaos-chorion est une puissance des plus fascinantes, soleil de chair éclairant le récit de tout son mystère, et se trouvant probablement être déjà la matrice qui produit l’écriture du roman :  « Ce zénith avaleur de toute chose est un chaos splendide. Le brun, le vert, le noir, le bleu, le jaune et d’autres couleurs – essentielles – baignent dans les profondeurs blanchâtres du Chorion. Des jets, lignes droites, se retournant, d’autres s’effritant telles des comètes, stries multicolores évoquent des beautés d’outre-mondes, des femmes couronnées à deux mentons, des cyclopes portant leur unique œil en lieu et place de leur plexus solaire, des reliefs et galbes arc-en-ciel dont les cœurs battent en concert, des fossiles de coquillages étranges et grands comme des planètes, dessinés comme l’intérieur d’oreilles humaines, des plantes minérales, des bibliothèques liquides peuplées d’humanoïdes liquides au crâne conique (…) Aînée voit des ruches, des filaments, des globes grouillant (…). La galette au zénith contient toutes ces épaisseurs de vie, connues, imaginables ou encore inimaginées. Elle l’observe, aspirant les mondes d’un mouvement, de sa périphérie vers son centre, car il est le point de gravité des choses et du cosmos ».

Ce « chaos » n’est jamais la simple perception fantôme d’une hallucination d’un des personnages (la Folle et l’Ainée), mais se présente comme le centre sans cesse mouvant d’une réflexion sur le monde et l’écriture, où ce chaos est créateur – ce que semble aussi indiquer la citation d’Ovide en exergue du livre, restituant le mythe d’un Chaos primordial et créateur. Le « chaos » semble alors résonner avec la « chaosmose » chère à Guattari (subjectivité où « je suis dans le monde parce que je suis le monde ») et qui était pour Deleuze « l’identité interne du monde et du chaos », ce que ce chaos-chorion-matriciel incarne à merveille.

« Dans quel ventre vivons-nous si nous ne vivons pas uniquement dans la langue des histoires ? ». Nous sommes dès le début au sein de ce « chaos » qui accompagne sans cesse la Folle, qui est paradoxalement à la fois l’extérieur (image) et l’intérieur (écriture), et l’aventure défait progressivement tous les réflexes de la fiction. Les données, allégoriques, sont creuses, les personnages ont des noms de fonctions : l’Infirmier, le Docteur, l’Interne, la Folle, l’Aînée. Mais ces fonctions ne sont pas habitées, les personnages ne s’assujettissent pas aux normes de ces désignations. De même que la Ville et l’Autre Ville ne se reconnaissent que d’être placées dans un ailleurs non situé (même si l’on peut lire dans l’Autre Ville quelque chose de Rome via la légende des jumeaux élevés par une Louve). Et c’est sans surprise que la Folle est logée chambre 2666, montrant par ce clin d’œil à Bolaño qu’on se trouve toujours dans ce « chaos » de la littérature où la relation avec le réel est toujours plus compliqué qu’il ne semble. De là le discours « chaosmique » de la Folle : « Tout, tout, tout est tout, tout est tout, tout est vrai, vrai, réel, tout est réel, réel, tout, mais le vrai n’est qu’un indice, mais le vrai n’est qu’un indice, tout est vrai, tout est réel, tout est croire, tout, tout, tout. Réel. Mais le tout n’est qu’un indice à côté de, un vrai à côté de, à côté de, à côté de, à côté de… ».

Ainsi la parole creuse de la Folle (« vos oiseaux et votre mer ne vieilliront pas, camarade ») n’est pas une simple restitution sans complaisance de la folie, mais s’inscrit dans une économie de la langue où se joue toujours, à tout moment, ce rapport chaotique au langage. « La Folle joue avec la langue, s’exprime presque de même façon qu’en pensée » : la langue déborde la syntaxe, les cadres du personnage et du récit, c’est la pensée et l’écriture qui sont chaos, pas simplement dans le discours de la Folle mais dans tout le livre.

Le Chaos semble être une expérience – traversante-traversée – du langage, un monde ne cessant d’engendrer des mondes, et une dimension fondamentale où sont effacés les partages qui servent à ordonner le monde, partage entre dedans et dehors, raison et déraison. C’est pourquoi les personnages échappent à leur rôle : l’Interne, comme la Folle, l’Aînée ou même le Docteur, sont pris dans cette réalité primordiale de l’indistinction, par ce dehors qui est toujours intérieur, parce que l’on est toujours à l’intérieur. Ce chaos-chorion n’est jamais une hallucination ou une extériorité dont on pourrait s’extraire, c’est l’intéressante réalité à laquelle nous confronte ce livre.

Pour nous amener à reconnaître progressivement, et en plein, la naissance de ce Chaos, Mathieu Brosseau utilise la belle création du roman : le personnage. Le personnage auquel s’identifiera sûrement de façon privilégiée le lecteur, car il est l’observateur fasciné, celui qui soustrait « la Folle » au « Doktor » de l’hôpital pour l’amener à retrouver son passé auprès de sa sœur, est l’Interne. Il est dans cette traversée l’œil vivant du lecteur, regardant sans préjugé « la Folle » (« l’Interne aime, cherche l’autre. Il se lie. Dans les fourmilières. Dans les dingueries du monde ») et l’accompagnant dans son voyage (« elle serait sans doute plus rationnelle si elle pouvait sortir, pense l’Interne »). Car si le chaos est bien présent dès l’origine comme matrice de l’écriture, le roman permet de figurer une naissance manifestant ce qu’est ce « chaos » : naissance d’un monde dans un monde dans un monde (cet emboîtement gigogne ne cesse d’être rappelé dans le livre comme une de ses réalités fondamentales). L’Interne en vient en effet à reconnaître le chaos de sa subjectivité. Cela ne s’annonce pas d’un bloc, de manière immémoriale, sans début ni fin, comme on l’a présent dès le début du livre chez la Folle avec son chorion, mais progressivement, au fil du livre, à travers une douleur à l’œil travaillant le personnage : « un truc est resté (dans l’œil). Un signe qui vient de nulle part ». Ce signe et cette douleur à l’œil s’amplifient peu à peu en une image vivante, vibratoire, un chaos-nid se faisant au creux de son orbite même : « A la place de son œil gauche, il a l’impression d’avoir un oisillon affamé, contorsionné dans le nid de la cavité oculaire, piaillant avec ses cils battants. L’Interne a cette image en tête. Une dévoration de l’intérieur. Par un volatile. Mais ce n’est qu’une impression. Il n’a plus mal, juste cette image en tête ». Le chaos est pluriel, et s’il prend la forme du chorion pour la Folle et sa sœur, il prend pour l’Interne cette forme étrange, mêlée de douleur et de désir, d’un œil-oiseau, d’un chaos toujours dévorateur et créateur en même temps, dont la réalité devient insoutenable à la fin : « il rêve de décapsuler l’œil cruel, l’œil odieux qui déraille, qui voit faux, l’œil rouge et lacrymal ».

Ce chaos ne cesse d’être à la fois figuré et figurant, produisant et étant produit, sans début ni fin, sans naissance, sans vie et sans mort, véritable force paradoxale, terrifiante comme le Chaos de la citation liminaire d’Ovide. Ce chaos ne naissant jamais produit pourtant la réalité et des réalités engendrant elles aussi d’autres réalités : « le monde qui n’a pas encore accouché, combien de temps encore ? (…) La Folle se trompe elle-même quand elle se demande quand le monde accouchera de nous. Pourquoi ? Peut-être parce que si, comme elle le croit, il n’y a pas qu’un seul temps mais plusieurs, alors la fin a déjà eu lieu mille fois et elle est constituée de toutes ces ignorances (…) de tous ces accouchements qu’elle n’a pas vus, de toutes ces histoires qu’elle n’a pas vu débuter ».

Paradoxal, ce chaos est le monde, il est l’image de ce sujet-monde. Le chaos est cette relation paradoxale d’être pour la Folle et sa sœur un chorion qui les relie au sein même de leur séparation. Le chaos paradoxal de l’Interne est peut-être cette aventure de voir naître en lui un chaos oiseau en même temps qu’il défait ses certitudes et qu’il se rapproche de la Folle dans un devenir-oiseau : « Les ‘éclairés’, l’oiseau tombé, femme-oiseau, mythe à trois doigts. S’il la rencontre aujourd’hui, c’est pour comprendre en quoi sa période fœtale l’a affectée, sa gémellité, dans la vie, elle est fragile, en quoi cet archaïsme lui est si contemporain, mais, il ne sait si ».

Ce « paradoxe » est peut-être la « logique du sens » plutôt que l’emblème d’une folie galopante et contagieuse. Deleuze, dans Logique du sens, pointe combien « le paradoxe de ce pur devenir, avec sa capacité d’esquiver le présent, c’est l’identité infinie : identité infinie des deux sens à la fois, du futur et du passé, de la veille et du lendemain, du plus et du moins, du trop et du pas-assez, de l’actif et du passif, de la cause et de l’effet. C’est le langage qui fixe les limites, mais c’est lui aussi qui outrepasse les limites et les restitue à l’équivalence infinie d’un devenir illimité ». Chaos de Mathieu Brosseau nous plonge dans ce devenir illimité du langage, du monde, du chaos. Il nous montre aussi que ce qui pourrait être pris comme folie est à lire comme « logique du sens ».

C’est un paradoxe même que le sujet de Chaos ne soit pas en fait la folie. Il y a bien la représentation d’un hôpital, d’un psychiatre, et d’une Folle, avec ce que l’institution a de normatif pour que sa façon de penser s’assujettisse à la maladie mentale : « La Folle s’est canichée dans leur putain d’hôpital ». Mais le sens est toujours là. Ce qui est à l’œuvre, c’est bien le paradoxe : un dedans-dehors, sujet-monde, « le paradoxe est d’abord ce qui détruit le bon sens comme sens unique, mais ensuite ce qui détruit le sens commun comme assignation d’identités fixes », rappelait toujours Deleuze. Et c’est ce qui arrive à la Folle, à sa sœur, comme à l’Interne, des renversements paradoxaux tendant à défaire leur identité personnelle et à leur faire perdre le nom propre, l’identité propre.

Pourtant il faut se garder de lire dans Chaos une allégorie métapoétique car c’est bien une histoire intime qui mène les personnages à se reconnaître dans le chaos. L’histoire de la Folle et de sa sœur montre le traumatisme familial qui les travaille, avec une mère assassinée et un père « attaché à son fauteuil et à ses sondes à merdes. L’ordure. Un réseau de capitaux, avec des flux entrants et sortants, les corps transpercés, un réseau de contact et de signes, capitaux ». Quant à l’Interne, il voit le paradoxe s’affirmer à partir de l’histoire de son désir fasciné pour la Folle, qui ne cesse de grandir et de se manifester douloureusement : « Elle est bizarre, cette femme, oui, elle n’a pas l’air d’être faite de chair, elle semble presque, yeux jaunes. Presque. Elle regarde, elle est patiente. Une belle sans chair. C’est étrange, il s’en rend compte ».

Chaos se lit comme un rêve où nous sommes tout, où nous sommes tous, choses, personnages, rayons de lumières, sphères de ténèbres. « Vivre ne sert qu’à ça à voir les rêves dans la vie à attendre, attendre qu’ils apparaissent et noyautent le Chaos, que des histoires fabuleuses interviennent toujours et encore dans le cours des choses. Pour que nous puissions nous rencontrer. Vous et moi », indique l’excipit.

« Il y a là des bulles ou des rêves, pareil, pareil, des bulles qui se chevauchent, s’aiment, s’aimantent et s’entre-dévorent, dedans, dehors, pareil, c’est ainsi partout dans le royaume animal ». Le royaume animal de l’esprit, a-t-on envie de compléter, un royaume où les rats nous parlent de leur surhumanité : « on n’a jamais craint la mort », et citent Rimbaud pour prophétiser la fin du monde humain : « ‘Il faut se faire voyant ». C’est écrit chez toi ça, va lire, va lire, tue-nous, lie-toi à toi-même (…) on ne vous a pas attendus pour prophétiser et sceller votre sort, sauf miracle placentaire, vous crèverez allongés avec la terre du sol dans la bouche remplie et tuméfiée ».

Être rat, devenir rat, c’est peut-être une des lignes de fuite discrètes qu’on peut choisir de suivre. On repense alors à la trilogie spatiale de Burroughs et son leitmotiv : langage is a virus, et on lit comme un envoi cette phrase en italique placée en exergue d’un des chapitres de Chaos : « Nous sommes dans cette misère, celle de manquer, trop souvent, à être étranger à nous-mêmes. Nous sommes notre propre parasite, notre propre virus. Notre mal ».

Mathieu Brosseau, Chaos, éditions Quidam, 2018, 168 p., 18 €