Mathieu Brosseau (DR)

Dans Data Transport, Mathieu Brosseau nous amenait dans un récit-traversée, n’ayant pour but que ce passage, récit composé en son cœur de lettres ne pouvant parvenir nulle part. Récit traversé et récit traversant, c’était l’écriture qui induisait, au niveau des personnages mêmes, un état de porosité avec le monde et les mots tendant à dissoudre les attaches de leur identité dans le tout autre de l’écriture.

 

Après Ce texte et autres textes (Al Dante, 2015), Jean-Philippe Cazier interroge la possibilité même de l’écriture dans L’La phrase. L’. Acteur de la dépossession, le titre L’La phrase. L’, en sa subversion du prononçable, en son bégaiement créateur, traduit une écriture par le milieu, sans début ni fin, et ouvre un questionnement sur les puissances nomades, disruptives de la langue. Si, de l’interrogation sur les conditions d’avènement du texte (dans Ce texte et autres textes) à l’exploration des tropismes de la phrase, on assiste à un resserrement sur une composante plus réduite du discours, l’on aurait tort d’y voir une recréation de l’entreprise lettriste impulsée par Isidore Isou, laquelle plongeait dans l’au-delà, plus exactement dans l’en-deçà du texte en direction de la phrase, outrepassait la phrase, le mot vers la lettre, dans une libération de la charge signifiante des premiers.

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Dans La main de Tristan, la narration à la première personne rend le Je omniprésent. Pourtant, paradoxalement, le livre d’Olivier Steiner n’est pas centré sur le Je mais sur le Tu et le Il, ou le Elle, sur un Nous ou un On – sur un autre, une altérité tout aussi omniprésente qui entraîne le narrateur dans des variations répétées. Le Je n’est ici qu’un des termes d’une relation, de rencontres qui sont ce qui arrive à celui qui rencontre et qui l’attirent hors de lui, le précipitent dans un monde où le dehors du monde est central. C’est ce que le titre indique, la main étant l’élément du lien, de la rencontre, de la relation à un autre. Et lorsque l’autre me touche, me caresse, m’attrape avec sa main, il m’attire dans un monde à deux – au moins – où je ne suis plus moi. Rencontrer l’autre, faire l’épreuve de cette rencontre, vivre selon le mode de la rencontre et de ce que celui-ci implique est l’objet de ce livre qui est autant un livre d’amour, un livre du monde, qu’un livre d’éthique.

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La voix résonne dans le casque. The return of the Thin White Duke. La voix est à la fois présente et absente, détachée, ailleurs. Throwing darts in lovers’ eyes. David Bowie est décédé le 10 janvier 2016. Pourtant sa voix est toujours là, au présent, lançant des fléchettes dans les yeux des amants. It’s too late to be grateful, it’s too late to be hateful. Comment la voix d’un mort peut-elle exister ? Voix après la mort ? Voix vivante d’un mort ? Et qui est mort si la voix est toujours là ?

Pina Bausch Orphee et Eurydice
Pina Bausch Orphee et Eurydice

Lorsque des chanteurs sont en duo, ou dans le cas d’une chorale, il arrive qu’il y ait création d’une ligne vocale qui n’existerait pas sans chacun, mais qui en même temps n’est chantée par aucun d’eux, un chant autonome bien qu’inséparable des chanteurs, lié aux individus et au-delà d’eux. La musique, le chant créent alors une entité nouvelle, tiers flottant et anonyme.

James Joyce

« Alors que la belle forme classique se referme sur elle-même, et fait ainsi retour, qu’elle est en elle-même le retour, il est essentiel à l’écriture joycienne de placer le motif cyclique sous la règle de son dérèglement et de son inconsistance (…). L’aventure est dans la langue, sa prolifération, sa dispersion, l’affranchissement de ses horizons » (Jean-François Lyotard).