Portrait de l’artiste en Patti Smith : Patti Smith – Horses de Véronique Bergen

Horses, sorti en 1975, est le premier album studio de Patti Smith. En consacrant un livre à celui-ci, Véronique Bergen célèbre ce que cet album contient et signifie : un événement de la culture rock mais aussi la révolte, la volonté de rupture, l’exaltation de la poésie, de l’art, la tension vers un dépassement des limites de l’époque, une libération dans tous les domaines de l’existence.

Horses est un disque de rupture. Si Patti Smith, avant sa réalisation, était connue à New York dans la scène underground, avec Horses elle surgit et s’impose comme une des grandes voix du rock, une créatrice hors-norme dans un domaine où commandaient déjà l’argent millionnaire, un nivellement vers le commercial et le convenu. Par ses partis-pris et son esthétique, Horses s’exclut de cette tendance pour affirmer un rock révolté, outsider, porteur d’un futur que l’histoire du rock semble avoir abandonné, par avance renié. Comme le souligne Véronique Bergen, cette logique de la rupture en vue d’un futur libératoire est présente dès la photographie de Robert Mapplethorpe choisie pour la pochette : loin des clichés des seventies, des couleurs à outrance, des motifs psychédéliques, la photographie de Mapplethorpe impose un noir et blanc lumineux, un cadrage simple et strict, centré sur un être androgyne, fixant le spectateur d’un regard de défi, s’affirmant abruptement sans artifice ou prétexte, paraissant dire : « je suis ce que je veux, je ne suis pas comme vous, et je vous emmerde » (« People say ‘beware !’ / But I don’t care / The words are just / Rules and regulations to me » chante Patti Smith dans le morceau qui ouvre l’album).

Jean Genet photographié par Brassaï

Ni flower power ni glamour, l’image – qui n’avait pas convaincu les patrons d’Arista – fait surgir dans l’iconographie rock une figure marginale, autonome, dépassant les attendus commerciaux ou les stéréotypes de genre, l’esthétique primant et convoquant autant la rue, la bohème urbaine pauvre, que des références sans doute inhabituelles : Rimbaud, Baudelaire revus par Keith Richards ou Bob Dylan, Genet photographié par Brassaï, etc. « Comme l’écrit Camille Paglia, la pochette de Horses défie les règles de la féminité, offrant un mélange de ‘sainte folle, d’éphèbe, de dandy et de troubadour’ » – image d’une artiste « affirmant son existence à la face du monde ».

La puissance de cette photographie et ses dimensions multiples sont la porte d’entrée à l’intérieur d’un univers et d’une énergie qui, à travers l’ensemble des morceaux qui composent l’album, transfigurent le rock, la poésie, la culture. Horses est un album autant politique que poétique, novateur et tourné vers un futur qu’il appelle, collectif et hanté par l’imaginaire et la subjectivité de Patti Smith. Comme le souligne à plusieurs reprises Véronique Bergen, Horses est un télescopage entre des univers disjoints qui trouvent là l’occasion de rencontres et de devenirs imprévus, selon une multidimensionnalité inédite, dont le monde du rock autant que celui de la poésie n’étaient pas et ne sont toujours pas coutumiers.

Ce premier album de Patti Smith repose sur la foi en la puissance de l’électricité du rock et du verbe poétique. Cette puissance, Patti Smith la veut au service d’une régénération du rock, déjà récupéré par l’industrie et le business, autant que de la poésie, d’une langue radicale, incantatoire, adressée aux foules et traversée par elles. C’est une des rencontres inédites qui font de Horses une œuvre fondamentale du XXe siècle : celle du rock underground, en roue libre, et d’une langue qui puise dans la poésie de Rimbaud, de Baudelaire, d’Artaud, de Genet comme dans celle des auteurs de la beat generation, d’Allen Ginsberg, de Gregory Corso, de William Burroughs. C’est cette langue poétique – langue aussi liée à l’improvisation et à la performance – que Patti Smith invente depuis déjà plusieurs années et qu’elle injecte dans Horses, proposant des lyrics oniriques, violents, visionnaires, mêlés à l’électricité des guitares, réalisant une œuvre hybride telle que l’on n’en avait jamais entendue. Si Patti Smith est une artiste rock exceptionnelle, elle est également une poétesse américaine de premier plan, et crée par l’alliance du rock et de la poésie des voies inédites et puissantes pour chacun de ces deux domaines.

Véronique Bergen analyse cette alliance et, de manière très précise, les partis-pris esthétiques, la structure musicale de chaque morceau, le mixage des styles, les résonances entre musique et texte. Comme elle analyse la poétique de Patti Smith, ses procédés complexes, le mixage là aussi d’influences diverses au profit d’une créativité en ébullition. Véronique Bergen insiste également sur la dimension politique et culturelle de ce travail : affirmation d’une subjectivité individuelle marginale, errante et hyper consciente, prise entre un onirisme existentiel et le constat d’une réalité autant tragique que belle ; révolte rageuse contre un système social et économique aliénant ; un imaginaire chargé de transcendance et d’une sexualité crue et queer ; revendication d’une singularité et d’une situation en dehors du système économique et social dominant, en dehors des destins que celui-ci prédéfinit et commande, en dehors des logiques qui dominent les esprits et les corps ; etc. Patti Smith est aussi politique lorsqu’elle convoque et fait exister toute une classe lumpen, celle des marginaux de l’art, des rêveurs ou de ceux et celles qui subissent une violence dont ils et elles ne peuvent témoigner, des halluciné.e.s, des drogué.e.s, de ceux et celles qui un jour n’ont plus supporté l’existence, des marginaux aussi de la sexualité et du désir, des marginaux de l’identité – la classe de ceux et celles qui habituellement n’ont pas accès à la parole ou à l’existence publiques et qui se mettent pourtant à exister dans le chant de Patti Smith, tous les outsiders qu’elle jette à la face du monde.

Patti Smith ©Jean-Philippe Cazier

Il faudrait insister sur la voix de Patti Smith, voix dont Véronique Bergen montre à quel point elle est en elle-même plurielle, habitée par une multitude qui se fait cri, plainte, prière, murmure, mélodie, revendicatrice, dénonciatrice, prophétique, une voix qui – comme dans le cas d’Edith Piaf – est d’une puissance étrange tant le corps dont elle émane est maigre, fragile. Voix autant du corps que de l’âme, voix aussi belle que toute l’œuvre de Baudelaire. Cette voix habite Horses d’une manière sidérante. Voix qui, souligne Véronique Bergen, serait celle d’une sorte de femme chamane, vivant entre rêve et matérialité, témoin d’autres dimensions de la conscience et du monde, incarnant des réalités inconnues car contraires à la nôtre, prometteuse d’autres possibilités d’existence et que nous désirons, voix de « voyante » dans le sens de Rimbaud, voix politique et poétique, voix d’un monde où plutôt que l’argent règnent l’art, la création, le désir.

A travers ce livre, Véronique Bergen trace sans doute, en suivant les traits du visage de Patti Smith, le portrait de ce que serait pour elle l’artiste, le créateur. Ce n’est pas un hasard si ce créateur idéal est ici une créatrice, une femme mais aussi à la frontière des genres – dans tous les sens du terme –, dont la création a lieu sur plusieurs frontières qui par cette création se heurtent, se rencontrent, se brouillent, comme s’il s’agissait là de la possibilité de la création aujourd’hui. Ce n’est pas non plus un hasard si, plutôt que de se construire à partir d’une référence attendue à telle personnalité de la littérature ou de l’art, ce portrait est celui d’une artiste rock, une artiste de la culture populaire, habitée d’un peuple d’animaux, de cris, de marginaux vivant en dehors des préoccupations du néolibéralisme et annonçant un autre monde qui reste à créer. Ce pourrait être cela créer aujourd’hui : création artistique et politique, création qui témoigne de ce pour quoi et qui il n’y a pas de témoins, création de soi, création d’un futur –  d’un monde autre qui ne peut exister qu’en devenant radicalement notre présent, transfigurant notre langage, nos hiérarchies, nos imaginaires, nos désirs.

Véronique Bergen, Patti Smith – Horses, éditions Densité, 2018, 94 p., 9 € 95

Véronique Bergen a récemment publié Jamais, éditions Tinbad, 2017, 119 p., 16€ ; Premières fois, éditions Edwarda, 2017, 108 p., 18 €.