Nos ancêtres les Arabes : Vous avez dit « arabe » ? un voyage en langues avec Jean Pruvost

Jean Pruvost

Vient de paraître, aux éditions JC Lattès, un ouvrage au titre décapant, surtout par les temps que nous vivons… Nos ancêtres les Arabes – Ce que notre langue leur doit. Son auteur, Jean Pruvost était sur le plateau de La Grande Librairie le 13 avril 2017, avec Claude Hagège, Tahar Ben Jelloun et Muriel Gilbert. Il se présentait comme un « dicopathe », ne se plaignant pas du tout de la maladie qu’il a contractée il y a bien des années car c’est une saine maladie qui fait voler en éclats les clichés.
Le titre choisi, soulignait François Busnel allait faire grincer des dents… Tahar Ben Jelloun remarquait alors que pour entrer en langue ou en littérature, il n’est « pas besoin de visa »…

Jean Pruvost rappelait où il fut un temps, lointain, où être cultivé demandait de connaître le grec, le latin et l’arabe. A la question qui lui est posée du risque pour la langue française d’être remplacée par la langue arabe, la réponse est négative. Claude Hagège souligne le fait que les emprunts concernent le vocabulaire et non la syntaxe ou la morphologie. Jean Pruvost insiste pour sa part sur l’aventure grisante de l’histoire du mot : l’étymologie enrichit car elle est la recherche de la puissance du mot. Ce fut aussi l’occasion pour Tahar Ben Jelloun de répondre pour la énième fois sur son choix d’écrire en français plutôt qu’en arabe.
Venons-en à l’ouvrage lui-même.

Dès son premier chapitre, l’auteur met les points sur les i, en revenant sur l’expression si connue et convoquée un peu à tort et à travers, « Nos ancêtres les Gaulois » sous-entendue par la substitution, dans son titre, de Gaulois par Arabes. Il se lance alors dans une explication précise et érudite, accessible malgré cette érudition, ce qui n’est pas toujours le cas, il faut bien le dire, de ce genre d’exercice : « Cet aimable début de phrase s’est en vérité tellement bien intégré à notre vocabulaire national, celui dont on hérite inconsciemment, qu’on ne sait généralement plus qui en est l’auteur, encore moins d’où pareille formule est extraite, et quelle en est la suite ». Jean Pruvost nous invite donc à la suivre dans cette remontée dans « le patrimoine culturel et langagier ».

Rendant à César ce qui lui revient et à Ernest Lavisse, son expression, il ne se contente pas de pointer l’expression là où elle apparaît mais en retrace toute l’histoire dans le contexte de cette fin du XIXe siècle républicain écrivant « le roman national » dont une des pièces incontournables est le Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire de Ferdinand Buisson (deux éditions : 1897 et 1911) et c’est dans l’article HISTOIRE dont la rédaction est confiée à… Ernest Lavisse que la formule magique apparaît. Dictionnaire et manuels d’Histoire de France, la formule se retrouve mais, comme le souligne Jean Pruvost, sans exclure les apports venus d’ailleurs.

« « Donc, au IIe siècle av. J.-C., les Gaulois étaient encore des barbares : mais ils étaient au seuil de la civilisation » continue de marteler Ernest Lavisse à propos de nos « ancêtres » celtiques, dans les éditions de 1920 de l’Histoire de France et notions d’histoire générale ». Le chapitre qu’il a consacré à ces autres, « Les Arabes et la civilisation arabe », n’assimile pas du tout ces derniers à la « barbarie » gauloise. Quelques précisions sont données sur « la langue gauloise » et… Vercingétorix, sur les « mots » gaulois » qui ont survécu en français. On en arrive enfin, après toutes ces précautions historiques, à la civilisation arabe, à sa tentative de conquérir la Gaule : c’est toujours les mouvements historiques qui font voyager les langues et, à cette période, la langue arabe va imprégner la langue française : « Les apports de la langue arabe se révèlent sans commune mesure avec ceux de nos ancêtres les gaulois, dont la langue a en réalité disparu depuis le IVe siècle ». Le linguiste entre alors dans le vif de son propos : comment s’est faite cette pénétration. Il donne une première conclusion à sa démonstration introductive : l’arabe en tant que langue est en troisième position dans la langue française, après l’anglais et l’italien. Et il finit cette introduction avec esprit : « « On parle arabe dès qu’on se lève : une tasse de café, avec ou sans sucre ? »  » Merci, plutôt un jus d’orange« . Quatre mots issus de la langue arabe ».

Sa passion et sa connaissance des dictionnaires lui permettent de remonter aux XVIe et XVIIe siècles, où l’on découvre une admiration pour cette langue et cette civilisation dans différents titres. L’histoire rapportée par le Chevalier de Jaucourt, la « célèbre disgrâce de Giafar le Barmécide », est reprise aux Mille et une nuits et, à ce titre, n’a pas vraiment été oubliée, contrairement à ce qui est suggéré. Giafar, l’alter ego d’Haroun El Rachid, puni durement par celui-ci, est le héros d’un des contes arabes les plus célèbres, La Fin de Giafar et des Barmakides, et Catherine Hermary-Vieille en reprenant son histoire dans son premier roman, en 1981, Le Grand Vizir de la nuit, remporte le Prix Femina. Cette seule allusion à cette œuvre internationale mériterait une attention plus approfondie. D’autres intellectuels et savants sont appelés à la barre de cette présence de l’arabe aux XVIIIe et XIXe siècles.

« On ne sera donc pas surpris, compte tenu des rapports établis entre la France et le monde arabe, tout au long des siècles, que notre langue ait bénéficié de bon nombre de mots issus de cette dernière. On pourra en revanche être étonné d’avoir fait répéter aux élèves de nos anciennes colonies d’Afrique du Nord, imprégnés par la civilisation arabe : « Nos ancêtres, les Gaulois… « Ils n’avaient assurément pas à avoir honte de leurs « ancêtres arabes » ! »

On peut aussi penser aux enfants de l’immigration en France et (re)lire, Ma part de Gaulois de Magyd Cherfi dont j’ai rendu compte dans Diacritik, le 28 novembre 2016.

A plusieurs reprises, Jean Pruvost sollicite des œuvres littéraires et donne envie de retourner vers ces textes qui, inlassablement, ont plaidé pour le « multilinguisme » au sein d’une langue, le français, perçue comme homogène et même, pour certains, comme « pure ». Ainsi il rappelle la préface qu’Albert Jacquard a écrite pour un conte, L’Amiral des mots, en 1989, le mot choisi comme titre étant d’origine arabe qui apparaît en français dès La Chanson de Roland, en 1080 : nous parlons tous « arabe, hébreu, hindi, malais, algonquin, nahuatl et même chinois, sans le vouloir ».

Pour ce voyage en langue/langues Jean Pruvost propose deux voies de navigation possibles : la première, au hasard de l’ordre alphabétique ; la seconde, plus systématique à partir de grands thèmes. Au hasard de l’ordre alphabétique, justement la lettre « H » fait briller, dit-il, ce mot « hasard ». Son étymologie est discutée mais ce qui ne l’est pas est son origine arabe :
« Celui-ci est effectivement tantôt perçu comme issu de az-sahr, jeu de dés, par l’intermédiaire de l’espagnol azar, en s’associant au verbe yasara, jouer aux dés, tantôt assimilé à zahr, la fleur, les dés offrant jadis une fleur sur une face, et ce serait dans ce cas faire référence à l’espagnol azahar, fleur d’oranger ».

Il souligne qu’A. Jacquard n’a pas manqué de faire un sort à ce mot dans la préface que nous venons d’évoquer : « Les Arabes m’ont apporté le mot hasard et du coup m’ont amené à réfléchir au mystère de l’imprévisibilité du demain non contenue dans aujourd’hui ».

Le « V » et le mot « vizir » ne peut manquer de rappeler le vizir Iznogoud qui voulait être « calife à la place du calife » : la BD a popularisé cette irrépressible envie du pouvoir du premier par le second.

Au « W », J. Pruvost plaide pour intégrer les mots arabes issus des banlieues, comme il le fait depuis plusieurs mois dans la chronique qu’il tient, sous le nom de Doc Dico, sur Mouv’ : « Wesh, trop frais, t’es saucé ou t’as le seum ?… Vous connaissez les mots de la rue, les mots du Rap, mais peut-être pas leur origine ! Tous les jours, Yasmina Benbekaïet le lexicologue Jean Pruvost vous racontent en 1’30 l’histoire d’un mot de la rue, avec quelques extraits bien choisis ! Yolo ! »

Avant d’aborder sa seconde voie de navigation, la plus riche de cet ouvrage, le linguiste introduit deux distinctions, empruntées à Ferdinand Brunot, l’emprunt de nécessité et l’emprunt de luxe. Pour le premier – mots transformés « pour les rendre plus conformes aux règles phonétiques de la langue emprunteuse » –, les exemples donnés sont : coton, oranges, camphre. Pour le second qui prend le mot tel quel, on peut citer la baraka, le talisman, tous azimuts. Il y inclut aussi les mots d’un registre plus relâché comme kiffer pour aimer. Ce sera aussi l’objet de son dernier chapitre, conclusif.

Il synthétise également six voies d’accès empruntées par les mots arabes pour entrer dans la langue française : deux voies fondées sur des justifications religieuses ; deux voies passant par une capitale intellectuelle ou un réseau commercial ; une cinquième voie, de la colonisation à la décolonisation en passant par le pataouète ; une sixième voie enfin : des cités au rap.

Évidemment les voies ne sont pas closes étant donné le dynamisme des langues jamais figées.

Deux cents pages, passionnantes à lire forment le noyau dur de cet ouvrage : on peut difficilement en rendre compte car elles doivent être lues dans leur logique : des soins du corps à la sexualité, de l’alimentation à la médecine, de l’habillement au combat, de la géographie aux noms propres, ce sont pas moins de vingt six parcours thématiques auxquels nous convie Jean Pruvost. Celui-ci est professeur émérite de lexicologie et d’histoire de la langue française à l’Université de Cergy-Pontoise. Ses qualités de clarté et de style, mises à l’épreuve de nombreuses années de transmission dans l’enseignement bien sûr mais aussi sur les ondes de différentes radios, font l’attrait de cet ouvrage qu’on lit avec légèreté et sourire, qui appelle dans notre esprit nombre de références sociétales et littéraires qui se mettent à jouer autrement avec les langues.

Jean Pruvost avec sa guitare dans un amphithéâtre de l’université de Cergy-Pontoise en 2016

On pense en particulier aux différentes littératures maghrébines en langue française mais aussi aux œuvres de l’Afrique sub-saharienne habitées par l’islam et la langue arabe. Un tel ouvrage ne peut que nous apprendre une fois encore que les notions d’ouverture, de tolérance et de convivialité ont existé et existent dans les mots sans qu’on y prenne garde et que si les langues s’arrêtaient d’emprunter, elles se figeraient dans une position proche de la momification.

Deux autres ouvrages peuvent être lus en complément de celui-ci. Pourquoi être avare de lectures surtout quand il s’agit de bousculer les préjugés…

En 2006, Henriette Walter, publiait, en collaboration avec Bassam Baraké, chez Robert Laffont/ éditions du Temps, Arabesques, Aventures et mésaventures des langues de France, réédité en Points dès 2007, avec cette présentation : « Saviez-vous qu’il existe des centaines de mots arabes d’origine française, des centaines de mots français venus de l’arabe ? Lointaines par leurs origines, ces deux langues s’enrichissent depuis plus d’un millénaire. Influences culturelles, références historiques et anecdotes ludiques : voici la belle histoire des rencontres de l’Orient et de l’Occident ».

En 2007, Salah Guemriche publiait au Seuil, son Dictionnaire des mots français d’origine arabe, réédité en Points en 2012 et 2015. Ainsi présenté : « Dictionnaire et anthologie. Non seulement ce dictionnaire retrace l’histoire de 400 mots d’origine arabe, persane ou turque, avec les calligraphies arabes, mais chaque mot présenté est suivi en regard d’un texte de la littérature française allant de Rabelais à Houellebecq. De quoi méditer la question de l' »intégration » ».

C’est un appel à des lectures renouvelées que lance cette conclusion de Jean Pruvost à la fin de son long et substantiel voyage thématique : « Si, pour chacun du demi-millier de mots français issus de la langue arabe, on prenait le réseau de citations traversant nos dictionnaires, on prendrait alors conscience que l’épaisseur historique est telle que rien ne peut et ne pourra détruire pareille étoffe ».

On peut aussi rappeler la somme (1240 p.), dirigée par le regretté Mohammed Arkoun, Histoire de l’islam et des musulmans en France du Moyen Âge à nos jours (Albin Michel, 2006), réédité au Livre de poche (« La Pochothèque ») en 2010.

De très nombreux domaines y sont étudiés et des découvertes surprenantes sont faites. Avant l’épilogue, deux pages de « nota bene » : « Des mots d’origine arabe, persane et turque passés en français »…

Dans son introduction générale, Mohammed Arkoun précise l’objectif de l’entreprise : « C’est la première fois que l’on tente de présenter au public francophone les modes et les niveaux de présence en France de l’islam et des musulmans, en remontant jusqu’au Moyen Âge […] nous mesurons depuis longtemps les graves ignorances réciproques qui ensevelissent les acquis émancipateurs des sciences de l’homme et de la société sous les représentations imaginaires des idéologies de combat et d’exclusion de l’Autre. Ainsi se trouve retardé l’avènement d’une véritable histoire solidaire des peuples, par-delà la violence systémique que continuent de nourrir les stratégies géopolitiques et économiques des grandes puissances, notamment depuis 1945 ». L’ensemble propose bien « des approches novatrices d’un sujet conflictuel »…

Si le titre Nos Ancêtres les Arabes provoque curiosité ou irritation, tant mieux ! Il peut ainsi être le vecteur d’une ouverture vers un savoir ignoré.

Jean Pruvost, Nos ancêtres les Arabes, éd. Jean-Claude Lattès, mars 2017, 300 p., 19 € — Lire un extrait