Aliocha Wald Lasowski : Vive la ritournelle !

Hymne à l’amour

Peu mélomane, vais-je me risquer à évoquer le livre d’Aliocha Wald Lasowski, ce Jeu des ritournelles qui parle tout ensemble de musique, de philosophie et de littérature ? Deux aspects de ce bel ouvrage foisonnant m’y encouragent. C’est d’abord que, nourri de d’une vaste culture, ce livre ouvre un éventail assez large pour que je puisse y trouver des niches où me caser. C’est ensuite que, traitant de la ritournelle en musique classique et aussi populaire, il renvoie en maints endroits à des airs familiers, du Mariage de Figaro de Mozart au Boléro de Ravel et jusqu’à de simples berceuses. Et l’on y apprendra au passage que Gilles Deleuze se piqua d’entonner, lors d’une réunion savante, L’Hymne à l’amour de Piaf.

Mais pourquoi Deleuze ? C’est que, en chacun de ses chapitres, Wald Lasowski s’interroge sur le rapport qu’entretint avec la musique tel philosophe ou tel écrivain et que, plus que tout autre, Gilles Deleuze fut un passionné de ce qui fait retour ou répétition dans la composition musicale. Soit un domaine ou Félix Guattari allait facilement le rejoindre à la veille d’écrire ensemble l’Anti-Œdipe.
Mais, avant d’en venir au duo Deleuze-Guatarri, nous rencontrerons dans le volume Sigmund Freud, André Gide et Roland Barthes, souvent assortis de leurs proches, inspirateurs ou disciples. « Chacun d’eux, à sa façon, écrit Wald Lasowski, questionne un aspect de la ritournelle : pour Freud, ce qui caractérise son approche du musical relève plutôt du scherzando, l’aspect dansé et enlevé de la répétition. Du côté de Gide, il s’agit davantage du rondo, jeu d’alternance entre les couplets (le différent) et le refrain (l’identique). La pulsation singulière de Barthes renvoie à l’idiorythmie ou à la syncope, par effet de déstabilisation haletante. Avec Deleuze, l’approche de la variation évoque l’ostinato et le travail du répétitif, lancinant, obsessionnel. » (p. 33) Partant de quoi, on ne s’étonnera pas de savoir que Gide fut un pianiste amateur tout acquis à Chopin, que Barthes fit de Schumann sa passion et que Deleuze s’enticha de l’école française avec Ravel, Debussy et Fauré.

Mais quelques mots d’abord de la ritournelle qui est fil rouge dans tout le livre. Ses variétés sont nombreuses mais la répétition alliée à une certaine légèreté ou naïveté est sa forme de base. Par ce qui fait son retour entre les couplets, elle nous hante et nous occupe l’oreille et l’esprit. Comme le note Wald Lasowski, nous pouvons même croire la reconnaître alors que nous l’entendons pour la première fois. C’est à ce titre qu’elle fait d’ailleurs le lien entre le classique et le populaire, la rengaine pouvant apparaître en citation dans un morceau de grande musique.

Paradoxalement, l’ouvrage consacre son premier chapitre à Freud. C’est que Sigmund bannit de son logis viennois toute ambiance musicale, allant jusqu’à proscrire les pianos sur lesquels s’exerçaient ses enfants. Et puis allait tout de même se produire la révélation lorsque le même Sigmund assista à la représentation des Noces de Figaro et fut conquis durablement par Mozart. Ce fut en particulier le merveilleux refrain « Se vuol ballare, signor contino, il chitarrino le suonero », qui conquit le maître. Or, c’est avant tout l’acte de résistance que perçoit Sigmund dans la ritournelle d’opéra. Cette passion un peu tardive allait déterminer un lien tout naturel entre psychanalyse et musique, autrement dit entre inconscient ou rêve et tout ce qui fait retour dans la cure. Maints collègues et disciples de Freud vont en témoigner.

Survient pour suivre dans le livre la longue silhouette d’André Gide tout éprise de Frédéric Chopin. L’écrivain jouait pour lui-même, ce pour quoi il jouait avec lenteur et naturel, caressant les touches du clavier. « La ritournelle, note le critique, est ici sensible, indiscrète et clandestine. » (p. 137). Pour Gide, jouer Chopin, c’est entendre, d’une œuvre à l’autre, une goutte de pluie qui tombe obstinément. Mais l’auteur des Faux-monnayeurs est épris tout autant des fugues de Bach qui vont jusqu’à inspirer le canevas de ses romans.

Roland Barthes, 1978 — Photo : Sophie Bassouls / Sygma / Corbis

Le chapitre réservé à Barthes est sans doute le plus brillant du volume. Il nous rappelle que la musique est liée depuis l’enfance à toute la vie affective du sémiologue. Ce qui le conduisit à se donner éperdument à l’œuvre d’un Schumann et à perfectionner son propre jeu au piano. La musique satisfait en lui tout un rapport au corps, à ses rythmes, à ses pulsations. Mais où est passée la ritournelle en ce contexte ? Car on ne peut demander à l’adversaire de toute stéréotypie et de tout lieu commun de s’en réclamer ouvertement. Cependant là où la musique par des rythmes parfois souterrains fait communauté, on retrouve forcément quelque chose qui est au principe des rengaines.

Enfin voici Deleuze qui, au plus près de la musique, développe une pensée de cet art unique, comme en atteste ses enseignements. Deleuze fréquente Boulez ou bien encore Dusapin et est rejoint par Guattari dans son amour de la ritournelle. Avec le duo, cette dernière est partout : dans le fredonnement de l’enfant que l’on berce, dans le sifflotement du gamin de Paris, dans le chant révolutionnaire. En fait, elle traverse, résume Aliocha Wald Lasowski, l’histoire depuis le Moyen Âge, toujours prête tantôt à rassurer et tantôt à générer le nomadisme, sac au dos.

Mais concluons de quelques lignes un ouvrage à la fois superbe effervescent. Et c’est encore Deleuze qui nous le permet : « Le philosophe invite, écrit notre critique et historien, à vivre ce voyage, fait d’errance et de découverte : de la chanson populaire aux chants du peuple, il invite chacun à devenir le nomade, l’immigré ou le Tzigane de sa propre culture, de sa propre langue. » (p. 308).

Aliocha Wald Lasowski, Le Jeu des ritournelles, Gallimard, “Arcades”, novembre 2017, 384 p., 24 € (16 € 99 en version numérique) — Lire un extrait