« Je » est tout sauf un autre: Stéphane Sangral, Des dalles posées sur rien

Ce livre avait tout pour être raté.

• Un psychiatre qui écrit sur la conscience et s’essaye à la poésie…

• Un style qui semble, quand on feuillette l’ouvrage, souvent ésotérique pour ne pas dire amphigourique.

• Un jeu de typographie presque convenu dans son étrangeté revendiquée.

• Un titre faussement énigmatique.

• Des recours bien trop récurrents aux aphorismes apparemment désuets qui agacent presque instinctivement.

• Des jeux de mots usés dans leurs échos poststructuralistes.

• Et … même le trop luxueux papier des éditions Galilée qui plaide pour une superficialité presque annoncée.

Mais le livre a complétement raté son ratage.

Stéphane Sangral propose ici un essai stupéfiant. Un météore. Il serait aisé d’y déceler un écrire qui, à partir d’une analyse scientifique se désagrège peu à peu sur tous les modes du poétique pour, in fine, se recondenser dans la forme syncrétique d’une littérature protéiforme, presque infectée de diffraction.

Et il en est effectivement ainsi. Mais, en réalité, l’ouvrage de Sangral va bien au-delà. Il récuse dès l’ouverture ces taxinomies artificielles et invente une forme nouvelle de précision extrême. De rigueur implacable. D’exactitude quasi-angoissante. Derrière l’apparence de la complexité surjouée, les Dalles posées sur rien nous livrent en fait la simplicité la plus extrême d’une parole qui ne transige avec aucune des nuances de son objet.

Vivre dans l’impansé …

Le livre de Stéphane Sangral tente de dire ce qui ne peut pas l’être. Il écrit l’ineffable. Il est un « je » qui veut penser le « je » en s’extrayant de son emprise. Sans nier l’impossibilité structurelle de ce geste intrinsèquement aporétique. Mais il n’y a ici aucun narcissisme de l’abyme, il s’agirait plutôt d’un altruisme de l’illégitime : donner sa chance à une pensée inter-dite qui crée l’objet qu’elle tente de cerner.

Livre fou, littéralement extra-lucide, d’un guérisseur de fous : égologie déconstruite et par là-même extasiée. Comme en syncope de sa chute.

J’en ai déjà trop dit, il faut le lire.

Stéphane Sangral, Des dalles posées sur rien, éditions Galilée, 2017, 208 p., 17 € — Lire un extrait en pdf