Jonathan Dee, en trois romans

Jonathan Dee

Jonathan Dee construit sans doute l’une des œuvres les plus stimulantes de la scène littéraire américaine : ont été traduits en français Les Privilèges, La Fabrique des illusions et Mille excuses, tous disponibles en poche chez 10/18.
Pour lui, « les romanciers écrivent en opposition au récit majoritaire, à la culture dominante, ils œuvrent à une contre-culture». Ses romans sondent le dessous des apparences : sous la normalité de façade, les jeux de dupe, illusions et mirages, qu’il s’agisse des rouages de la publicité (La Fabrique des illusions), de la société américaine en général ou du couple (Les Privilèges, Mille excuses), soit cette « différence entre la vérité et l’apparence de la vérité » au centre de nos vies contemporaines, privées comme politiques ou médiatiques. Panorama.

9782264055712« Nous sommes l’An Zéro. […] Chéri, nous n’avons pas simplement réussi. Nous sommes une putain de multinationale, dit-elle en riant ».

« Un mariage ! Le premier d’une génération : les futurs époux ont tout juste vingt-deux ans », le roman s’ouvre, comme la vie de Cynthia et Adam, sur cette « nouveauté troublante et magique », une existence offerte à tous les possibles : ils sont beaux, riches, parfaits, n’ont qu’une envie, « galoper sérieusement vers le futur », dominer leur vie et celle des autres.

Le premier chapitre des Privilèges donne le ton, ancre le roman dans son registre si particulier : la chronique d’un couple programmé pour réussir, une vie facile puis brillante, deux beaux enfants, la richesse qui s’accroit, New York, des maisons, des amitiés utiles. Adam brasse un argent invisible, investit, ne regarde jamais en arrière. Un couple parfait dans un monde parfait, qui ne semble être là que pour servir de cadre à leur réussite indécente. « Quand ils sont au contact l’un de l’autre, personne d’autre ne peut les toucher. Leur enfance, leurs familles, tout ce qui les a façonnés est maintenant derrière eux et le restera désormais ».

Pourquoi s’encombrer du passé ou avoir des doutes quand vous semblez à tous « un couple touché par la grâce », que l’avenir vous appartient, que votre seule ambition est de laisser une trace, de faire de « cette famille » « un nom, un profil » ? Les affaires d’Adam prospèrent, Cynthia élève ses deux enfants, April et Jonas, les Morey sont le centre de gravité du roman comme le pôle d’attraction de la haute société.

Le sujet du roman de Jonathan Dee – son quatrième, le premier traduit en France – pourrait d’abord paraître peu original : très fitzgeraldien par certains aspects, en résonance avec Le Bûcher des vanités de Tom Wolfe ou Les Corrections de Jonathan Franzen. Il pourrait même relever de « la science-fiction », comme s’en amuse Agnew, un des professeurs de Jonas : tout avoir, tout posséder, tout pouvoir (et savoir) conquérir, est-ce même réel, possible ?
Mais si le roman emporte, du premier chapitre — véritable tour de force romanesque — à sa dernière phrase, cinglante dans le double sens du verbe payer, c’est par sa manière : froide et distanciée en apparence, dans une maîtrise absolue du dire et du faire, dans des focalisations successives sur les parents et les enfants Morey, déployant une fresque clinique de leurs privilèges, à travers les décennies. Le mot même de privilèges, appelé par le titre, revient de loin en loin dans le roman qui explore cette « zone de privilège », jusqu’à son ironique mise en abyme comme nom du groupe de rock dans lequel Jonas adolescent joue. Et le récit, si objectif en apparence, se fait cinglant, mimétique de l’insensibilité du couple, de sa métaphysique du paraître. Le romancier, privilège du talent, est le seul maître du jeu.

Sur quels secrets inavouables reposent ces privilèges, quels deuils oubliés, quels petits arrangements avec la justice ? Comment faire de cette vie brillante autre chose qu’une comédie sociale, qu’une pièce du grand théâtre du monde, quand on prend des jets comme d’autres des bus, quand on achète un Picasso comme d’autres un poster ? Comment garder goût à la vie quand tout nous est donné, toujours, sinon par le risque, la mise en danger permanente, la nécessité de « frôler les limites » ? Comment surtout transmettre ces privilèges à ses propres enfants ? Jonas se cherche dans la musique puis l’art brut, Cynthia s’étourdit dans la drogue. Et Jonathan Dee, insolent de maîtrise, mime et mine, déconstruit de l’intérieur ce monde de l’argent, « un système en soi, un langage en soi, un principe directeur en soi ». Les Morey sont une certaine Amérique – « Je le sais d’expérience. C’est ce qu’on appelle l’Amérique » – espace de tous les possibles, bûcher de nos vanités contemporaines. « Quelle ironie, n’est-ce pas ? Ce doit être le mot ».

Jonathan Dee, Les Privilèges, traduit de l’anglais par Élisabeth Peellaert, 10/18, 360 p., 8 € 10

La Fabrique des illusionsQu’il s’agisse de la vie de Cynthia et Adam dans Les Privilèges, couple programmé pour tout réussir, ne jamais se poser de questions et incarner l’american way of life dans son succès le plus insolent, ou de celle de trois personnages, Mal, John et Molly, qui gravitent autour du monde de la publicité dans La Fabrique des illusions, le roman tel que le conçoit Jonathan Dee avance toujours comme une machine bien huilée, structure impeccable, équilibre parfait. Mais ce n’est qu’apparence : de récit en récit, Jonathan Dee décrypte et déconstruit, mine et interroge. Sous la façade parfaite, illusions perdues, doutes et « négativité » percent.

Ainsi dans son troisième roman, St. Famous (1996), un apprenti écrivain accède enfin à la célébrité dont il rêve, mais pour de très mauvaises raisons. Ou dans A Thousand Pardons, Mille Excuses, où une femme – qui vient elle-même de subir une terrible catastrophe familiale – travaille dans une agence spécialisée dans les gestions de crise, dans la restauration d’images publiques mises à mal… « Quelle ironie, n’est-ce pas ? Ce doit être le mot », écrivait-il dans Les Privilèges. Un mot qui pourrait être le fil rouge de son œuvre romanesque qui n’a de cesse de déconstruire les mythes américains, servis en particulier par la publicité – sujet central, déjà, de deux de ses livres, dont Palladio, traduit en France sous le titre La Fabrique des illusions.

La Fabrique des illusions est un roman qui nous replonge dans les années 1990 (il a paru en 2002 aux États-Unis), à travers les destins croisés de trois personnages principaux – John, Molly et Mal. John Weelwright, qui fut étudiant en histoire de l’art à Berkeley, a rejoint New York pour travailler dans la publicité. Il est rapidement repéré par son patron, Mal Osbourne, qui lance avec lui un projet aussi déroutant que génial : renverser toutes les règles sur lesquelles repose la publicité traditionnelle, en faire une forme d’art. Ils créent Palladio – qui ne se veut pas une “agence” mais un “atelier”, sur le modèle de la Renaissance italienne – pour « supprimer dans la publicité la part de cynisme qu’elle comporte ». Osbourne, mi-gourou mi-visionnaire de génie, veut apparier publicité et art, exclure le produit à vendre du message.

Dans le chassé-croisé narratif brillant de La Fabrique des illusions, un personnage central, Molly Howe, qui traverse l’existence comme le roman sans jamais s’attacher à rien ni à personne. Molly est ce qui toujours échappe, ce qu’aucun de ses amants – John puis Mal – ne pourra s’approprier. « Il y a quelque chose dans sa beauté », écrit Dee, « quelque chose d’indéfinissable, quelque chose qu’on ne livre pas et dont on a envie de s’emparer. Ne pas y arriver rend fou. (…) Tu comprends ? Comme une œuvre d’art. » Molly figure la beauté comme le désir, ce par quoi le roman se dérobe et déconstruit la gigantesque machine à rêves et illusions qu’est l’Amérique. De même Mal permet-il d’interroger la création, son pouvoir et ses effets. Il est certes publicitaire mais ne travaille plus à des campagnes de marketing, ciblées. Ses messages visent à mettre le monde en perspective, interroger nos comportements, notre rapport au monde et aux autres, au point que ses “publicités” inspirent l’art contemporain.

Mad Men

Le personnage sert donc à interroger les limites de l’art et de la publicité, à une époque durant laquelle, comme le dit Mal dans son grand discours théorique pour présenter Palladio, la provocation et le postmodernisme poussés dans les derniers recoins du cynisme ont fini par brouiller toutes les frontières comme toute échelle de valeur. En peignant l’univers de la publicité, Jonathan Dee interroge une histoire des mentalités et des représentations : nous ne sommes plus à l’ère de la publicité au premier degré, époque Mad Men, objet aujourd’hui de nostalgie, mais dans celle du cynisme et de l’ironisation, d’une gigantesque Fabrique des illusions, que démonte le roman.

Jonathan Dee, La Fabrique des illusions, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anouk Neuhoff, 10/18, 576 p., 9 € 10

Mille excuses s’ouvre sur un « cul-de-sac », géographique (Meadow Close) et personnel : Helen et Ben Armstead ont la quarantaine, une fille et leur couple bat de l’aile, rongé par le quotidien et l’ennui. Ils ont entamé une thérapie de couple qui accentue leurs différents au lieu de les régler, mais le nom de leur docteur, Becket, même amputé d’un t, était de mauvais augure : « Il faut qu’il se passe quelque chose »…

Ben, brillant avocat, succombe au charme de l’une des stagiaires de son cabinet, Cornelia Hewitt, « si bien roulée que c’en était presque comique ». Mais leur premier rendez-vous dans un hôtel tourne au fiasco et Ben rentre chez lui, déprimé, ivre, et il a un accident. Sa vie bascule : il est arrêté pour conduite en état d’ivresse et, pire, Cornelia l’accuse de harcèlement et tentative de viol. « D’une manière ou d’une autre, il était maintenant perdu en eaux profondes et il en était arrivé là pour une femme dont il ne savait pratiquement rien ». Un cycliste a pris des photos de Ben et les a envoyées à la presse. L’avocat est contraint à la démission, ses associés demandent sa radiation du barreau.

En une dizaine de pages, Jonathan Dee a définitivement engagé la destinée de son personnage dans le cul-de-sac programmé dès les premières lignes. On pourrait craindre vaudeville ou pathos, récit à peine romancé de faits divers récents. Mais l’art de l’écrivain est de relancer son récit par un après. Ben n’est qu’accessoirement le sujet du roman : Helen est son véritable personnage central, son point focal. Femme au foyer, épouse modèle et mère aimante de Sara, Helen voit sa vie basculer avec celle de son mari, traqué par les médias, ruiné par le procès qui s’annonce et les tractations juridiques et financières avec Cornelia. La ligne de défense de Ben — qui n’a pas violé la jeune stagiaire — ne peut être la vérité nue. Ce n’est pas ainsi que fonctionne désormais le jeu médiatique. Comme le lui explique son avocat, « tout ce que vous direz ou ferez dorénavant, même de très intime, sera un numéro d’acteur au bénéfice d’un auditoire ». Il faut paraître innocent, jouer le repentir, que la faute soit avérée ou non. Peu importe d’être, il faut avoir et paraître.

Jonathan Dee sonde les rouages d’une machine judiciaire et médiatique qui broie ceux qui méconnaissent son jeu. Et, en parallèle, il brosse le portrait d’une femme, Helen, contrainte désormais de se reconstruire et de travailler. « Depuis plus d’une décennie, son seul travail consistait à construire pour leur fille unique un foyer heureux, et elle avait raté sa mission de façon assez prononcée. Son échec était si spectaculaire que le champignon atomique au-dessus de son foyer heureux fit la une du journal tous les jours » car « un riche et puissant anéanti par ses pulsions perverses faisait toujours le miel des tabloïds ».

Jpnathan Dee Mille excusesHelen doit « repartir de zéro » : elle passe des entretiens d’embauche et finit par être engagée par l’agence de relations publiques Harvey Aaron. Son travail, par une singulière ironie, consistera à réparer la réputation de célébrités malmenées par les médias. « Nous racontons des histoires », lui explique son patron, et « nous savons comment le public les jugera quand nous aurons fini de les raconter ». Et Helen s’avère particulièrement douée pour modeler l’image de ses clients, retourner l’opinion publique et jouer sur un imaginaire collectif. Le roman suit sa carrière, la manière dont elle reconstruit l’image d’hommes politiques ou d’acteurs, tout en tentant de gérer sa vie personnelle, avec son (ex)mari et sa fille.

Bûcher des vanités, plongée dramatique et sarcastique dans notre ère du storytelling, Mille excuses est de ces romans qui pourraient paraître simples mais prennent en tenaille les contradictions de nos quotidiens : le mensonge, la honte, les petits arrangements avec la vérité, qu’il s’agisse de vie privée ou de vie publique. Notre époque veut du vrai, de l’authentique, jusqu’à l’impudeur, mais est prête à gober n’importe quelle histoire à la trame bien construite. Romancier de ces Fabrique(s) des illusions, de l’ironie comme arme, c’est par la fiction que Jonathan Dee interroge la notion même de fiction et sa fonction dans nos sociétés hypermédiatiques. A travers la trajectoire d’une famille, c’est, comme le dit Cutter « en résumé, toute l’histoire de l’Amérique ». Et, sans doute aucun, la nôtre.

Jonathan Dee, Mille excuses, traduit de l’anglais (USA) par Elisabeth Peellaert, 10/18, 312 p., 7 € 80