Les chemins brutaux de la liberté : Underground railroad de Colson Whitehead

« Ce qu’il fallait faire, c’était un nouveau récit, une histoire nouvelle racontée à travers le prisme de notre lutte […] Ce n’était pas seulement notre histoire mais l’histoire du monde, transformée en arme pour servir nos nobles desseins […] S’ils avaient leurs champions, nous devions avoir les nôtres cachés quelque part ». Ta-Nehisi Coates, Une Colère noire – Lettre à mon fils

C’est bien à l’entrée dans l’histoire du difficile accès à la liberté d’une « championne » invisible que le roman de Colson Whitehead, Underground railroad, convie son lecteur ; un personnage, Cora, créé entre imagination et faits attestés. Si l’on a parfois quelques doutes sur l’attribution d’un prix littéraire, ce n’est pas le cas de ce roman qui, aux États-Unis, a reçu le National Book Award et le prix Pulitzer. En France il a été dans le Palmarès 2017 Le Point des 25 meilleurs livres de l’année et a reçu le prix du Meilleur roman étranger 2017 de Lire.

Le sujet traité est double, uni dans un même souffle épique : les voies escarpées pour se libérer, symbolisées par le Chemin de fer clandestin, qu’emprunte Cora, jeune esclave d’une plantation de Géorgie, au Sud des États-Unis, quand la sollicitation d’un autre esclave, Caesar, rencontre sa décision de ne plus supporter la violence du système de la plantation Randall. Tous deux vont emprunter le fameux « chemin de fer » auquel le romancier donne une existence à la fois réelle et fantastique : il raconte que comme de nombreux petits enfants auxquels était racontée cette institution clandestine, Underground Railroad était, pour lui, un vrai chemin de fer. Il a voulu le matérialiser dans son roman. On connaît en général ce réseau clandestin qui a permis à un grand nombre d’esclaves de gagner le Nord et le Canada – il en était question dans mon article précédent, autour de John Brown. Peut-être n’est-il pas inutile d’en redonner la carte pour accompagner la lecture de la première mise en fiction fantastique qu’en propose C. Whitehead et qui lui a valu aussi le prix Arthur C. Clarke, prestigieuse récompense d’un livre de science-fiction dans le monde anglo-saxon.

Underground Railroad

Pour s’engager dans l’écriture de son roman, C. Whitehead dit avoir relu de nombreux romans sur l’esclavage : « Beloved (1987), de Toni Morrison, Le Monde connu (2005), d’Edward P. Jones, ou encore Middle Passage (1990), de Charles Johnson […] Mais après avoir relu trente pages de Beloved, j’ai arrêté, je n’allais pas entrer en compétition avec Toni Morrison ! » Au fil des entretiens, d’autres fictions sont rappelées par le romancier : Incidents dans la vie d’une jeune esclave d’Harriet Jacobs (1861), un récit d’esclave célèbre dont il s’inspire lorsqu’il enferme son héroïne quelques semaines dans un grenier ; la fameuse Case de l’oncle Tom d’Harriet Beecher Stowe, Racines d’Alex Haley, Les confessions de Nat Turner de William Styron, Jubilee de Margaret Walker. Mais il s’allège de ses craintes et se lance dans son aventure à lui.

Autour du chemin de fer clandestin et d’une jeune femme de 17 ans, la fiction est organisée sur la fuite et l’impossibilité d’une marche en arrière : la jeune femme qui a repoussé l’offre de Caesar de fuir, l’accepte donc ensuite. La première phrase du roman : « La première fois que Caesar proposa à Cora de s’enfuir vers le Nord, elle dit non », engage la lecture dans l’odyssée terrible, brutale et magnifique de Cora.

La structure du roman est faite de quatre constantes dans le même ordre de succession : un portrait-récit : ce seront, dans l’ordre, les portraits d’Ajarry, la grand-mère de Cora, de Ridgeway, le chasseur d’esclaves, de Stevens, le médecin stérilisateur, d’Ethel, l’abolitionniste malgré elle, de Caesar, l’esclave qui incite à la fuite et de Mabel, enfin, la mère de Cora. Chaque portrait est suivi d’une halte dans un état du Sud : Géorgie, Caroline du Sud, Caroline du Nord, Tennessee, Indiana, tous d’une longueur équivalente ; le dernier, le Nord, le plus court ponctue la fin du roman mais non la fin de la fuite. Ces haltes sont toutes précédées d’une « annonce américaine », petites affiches par lesquelles les propriétaires d’esclaves déclaraient la disparition de celles et ceux qui prenaient la fuite, en un évitement d’une happy end inadéquate. Quand on les compare aux documents connus, elles ont une formulation d’authenticité, excepté la dernière qui, sur le même modèle, met en affiche Cora et son statut de femme libre ; elles sont toutes consacrées à de jeunes femmes. Et la quatrième constante, à l’intérieur de la partie consacrée à chaque état, une description réaliste/poétique et fantastique de Chemin de fer souterrain qui s’égrène tout au long du roman avec ses chefs de gare, ses conducteurs, ses stations, ses terminaux, ses cargaisons/colis/fret, ses agents, ses actionnaires et ses lignes. Les débuts du réseau datent de 1780-1790 et la fiction elle-même, à partir d’un certain nombre d’indices, pourrait être datée dans les années 1830-1832. Underground Railroad a fonctionné jusqu’en 1865, date de l’interdiction de l’esclavage.

On aimerait entrer dans l’analyse précise du roman mais cela nuirait au plaisir de la découverte. Retenons le couple chasseur/chassé qui symbolise toute sa force. Tout d’abord en suivant Ridgeway, dont l’obstination à traquer Cora éclaire sur la logique profonde du système reposant sur le racisme. Par ailleurs, en citant un court passage amplifié par le chant connu de Billie Holiday.

Chasseur/Chassé : l’impératif américain

La première mention de Ridgeway se fait à la page 60. Quelques pages après le personnage est présenté plus intimement dans sa différence et son opposition à son père, forgeron, habité par les récits du Grand Esprit transmis par son ami métis indien. Le fils prend une autre voie que le père méprise : « Son père pouvait garder pour lui son dédain, de même que son esprit. Tous deux faisaient partie du même système, ils servaient une nation qui s’éveillait à son destin. […] Ridgeway devint un vrai chasseur d’esclaves après sa première expédition dans le New Jersey ». Le chasseur a un raisonnement implacable :

« Si les nègres étaient censés jouir de leur liberté, ils ne seraient pas enchaînés. Si le Peau Rouge était censé conserver sa terre, elle serait encore à lui. Et si le Blanc n’avait pas été destiné à s’emparer de ce nouveau monde, il ne le posséderait pas.
Tel était l’authentique Grand Esprit, le fil divin qui reliait toute entreprise humaine : si vous arrivez à garder quelque chose, c’est que cette chose vous appartient. C’est votre bien : votre esclave, votre continent. L’impératif américain ».

Aussi, de son point de vue, le chemin de fer clandestin : « était une conspiration, une entreprise criminelle vouée à dérober le bien d’autrui, et Ridgeway endurait leur impudence comme un affront personnel ». Et commençant à croire que le chemin de fer clandestin existe réellement en Géorgie, il se jure qu’il le trouvera et le détruira. Arrivés en Caroline du Sud et y goûtant pour la première fois les retombées du « rêve américain », Caesar et Cora ont laissé passer ensuite plusieurs trains pour fuir plus loin, croyant pouvoir s’y établir, jusqu’à ce qu’on leur apprenne que Ridgeway est en ville et qu’il les cherche. Cora arrive à fuir, grâce à Sam le chef de gare, et entre dans la station du chemin de fer, s’enfonçant dans les ténèbres. Elle est prise au piège du souterrain : les chasseurs d’esclaves n’ont pas trouvé la station mais ont fait brûler la maison au-dessus. Encore une fois, elle a pu échapper à Ridgeway mais il la rattrape quelques semaines plus tard, à la station suivante, en Caroline du Nord chez les Wells.

Son intention est de la rendre, en Géorgie, à la plantation Randall ; il doit auparavant livrer un autre fuyard à son maître dans un autre état : cela donne le temps au romancier de ménager quelques péripéties grâce à ce retour différé et d’introduire des échanges entre Cora et Ridgeway qui complètent le portrait du chasseur d’esclaves et précisent encore « l’impératif américain ». De même que Cora a dû tuer pour fuir au début, de même Ridgeway dit faire son boulot : « On fait ce qu’on doit faire pour survivre ». On cerne mieux l’acharnement qu’il a mis à la retrouver : « Tu as été en fuite pendant dix mois, reprit-il. C’est déjà assez insultant. Ta mère et toi, vous êtes une lignée à éteindre. Une semaine avec moi, enchaînée, et tu n’arrêtes pas de m’asticoter, comme une insolente, alors que tu es en route vers des retrouvailles sanglantes. Le lobby abolitionniste adore faire parader les gens comme toi, pour faire de grands discours devant les Blancs qui n’ont aucune idée de la marche du monde. […] On ne peut pas se permettre de vous rendre trop malins. Ni de vous rendre assez résistants pour nous échapper ».

Il poursuit ses explications, comme s’il avait besoin, sans cesse, de se rappeler sa mission : « Tu as entendu mon nom quand tu n’étais qu’une négrillonne, dit-il. Le nom du châtiment, qui hantait chaque pas du fugitif, chaque pensée d’évasion. Pour chaque esclave que je ramène chez lui, il y en a vingt autres qui abandonnent leurs projets de pleine lune. Je suis une idée de l’ordre. Et l’esclave qui s’éclipse, c’est une idée aussi. Une idée d’espoir. Qui défait ce que je fais, et à cause de ça un esclave de la plantation voisine se met dans la tête que lui aussi peut s’enfuir. Si on laisse faire, on tolère un défaut dans l’impératif américain. Et ça, je refuse ».

Cora lui échappe à nouveau grâce à sa libération par un groupe de fugitifs et de libres qui malmènent Ridgeway, l’humilient et l’enchaînent. On la retrouve quatre mois plus tard dans la ferme Valentine en Indiana. Cette fois, ses conditions de vie sont proches du paradis avec une chambre à elle, des activités librement consenties, l’attention de Royal, le nègre qui l’a délivrée mais qui est souvent absent et qui lui montrera l’endroit d’une station du chemin de fer clandestin. C’est une attaque des esclavagistes et des chasseurs d’esclaves qui met fin à l’utopie de la ferme Valentine. Et une nouvelle fois, Ridgeway empoigne Cora et l’emporte. Pour sauver sa peau, Cora va céder à sa demande de l’accompagner à la station. La conviction de Ridgeway de la réalité du chemin de fer est toujours chevillée à son corps : « La plupart des gens croient que c’est une image, une figure de style, dit-il. Le fameux chemin de fer souterrain. Mais je n’ai jamais été dupe. Le secret est sous nos pieds, depuis le début. On va tous les débusquer à partir de ce soir. Chaque ligne, chaque agent ».

L’humiliation subie au Tennessee a décuplé la rage du chasseur d’esclaves mais l’a diminué physiquement aussi : il tient à son projet obsessionnel et Cora l’entraîne sous la terre, sûre de pouvoir s’en débarrasser en l’agressant. Ce qu’elle fait.  A l’agonie, Ridgeway dicte à Homer (le seul esclave qu’il n’ait jamais possédé) son testament : « L’impératif est… Non, non, ce n’est pas ça. L’impératif américain est une chose merveilleuse… un phare… un phare lumineux ». Il toussa, et un spasme secoua tout son corps. « Né de la nécessité et de la vertu, entre le marteau… et l’enclume… ». A nouveau seule et délivrée du chasseur, Cora actionne le levier et fait marcher la draisine soulevant les mottes de terre pour creuser encore et encore le tunnel du Chemin de fer : « Vers le Nord, quel qu’il fût ».

Strange fruit

« Le racisme devient l’enfant innocent de mère Nature, et l’on en vient à déplorer des événements tels que le commerce triangulaire ou la déportation des Amérindiens, le Passage du milieu ou la Piste des Larmes comme on le ferait pour un tremblement de terre, une tornade ou tout autre phénomène dépassant le pouvoir des hommes », écrit Ta-Nehisi Coates, en 2015.

A la moitié du roman, à l’arrivée en Caroline du Nord, le chef de gare, Martin Wells, l’emmène avec la peur au ventre chez lui. Malgré sa panique, il prend la peine de l’arrêter sur une route de campagne déserte pour lui montrer le spectacle : « Les cadavres pendaient aux arbres comme des ornements pourrissants ». Plusieurs cadavres sont décrits avec réalisme : « Désormais, ils appellent cette route la Piste de la Liberté, dit Martin en replaçant la toile. Les cadavres la jonchent tout du long, jusqu’à la ville ». Comme le dit le texte, Cora sait qu’elle a débarqué dans un enfer, ce que la suite confirmera amplement. « Les abolitionnistes avaient toujours été chassés d’ici. La Virginie ou le Delaware pouvaient tolérer leur agitation, mais pas un État cotonnier ». Si le passage est violent mais bref, c’est qu’il est en connivence appuyée avec Strange Fruit, interprété par la chanteuse afro-américaine Billie Holiday, pour la première fois en 1939, au Café Society à New York, sur poème écrit en 1937 par Abel Meeropol. L’expression « Strange Fruit » est devenue synonyme de lynchage car il désigne le corps d’un noir pendu à un arbre. On peut lire dans la deuxième strophe : « Scène pastorale du vaillant Sud, Les yeux exorbités et la bouche tordue, Parfum du magnolia doux et frais, Puis une soudaine odeur de chair brûlée ».

« Southern trees bear a strange fruit
Blood on the leaves and blood at the root
Black body swinging in the Southern breeze
Strange fruit hanging from the poplar trees
… for the sun to rot/for the tree to drop
Here is a strange and bitter crop.

Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
Du sang sur les feuilles et du sang aux racines,
Un corps noir qui se balance dans la brise du Sud,
Étrange fruit suspendu aux peupliers.
… Pourri par le soleil, il tombera de l’arbre
étrange et amère récolte ».

Le lecteur repérera de nombreux épisodes décapants : le passage de Cora au musée des Merveilles de la Nature qui rappellent la fiction de Didier Daeninckx sur les zoos humains ; sa décision, au bout d’un certain temps, de se venger, par le regard, des regards des visiteurs : « C’était une très bonne leçon, songeait Cora, d’apprendre que l’esclave, l’Africain parmi vous, vous regarde comme vous le regardez » ; comment ne pas se souvenir de la magistrale attaque de Jean-Paul Sartre, en 1948, au début d’Orphée noir ? : « Qu’est-ce donc que vous espériez, quand vous ôtiez ce bâillon qui fermait ces bouches noires ? Qu’elles allaient entonner vos louanges ? Ces têtes que nos pères avaient courbées jusqu’à terre par la force, pensiez-vous, quand elles se relèveraient, lire l’adoration dans leurs yeux ? Voici des hommes noirs debout qui nous regardent et je vous souhaite de ressentir comme moi le saisissement d’être vus ». On suivra aussi l’entreprise de stérilisation des femmes noires pour activer l’extinction de la race par le Dr. Stevens avec l’évocation du massacre des Indiens et le vol des cadavres dans les cimetières.

L’enfer que subissent les femmes esclaves est décuplé, comme son amie de Chicago le rappelle à Ta-Nehisi Coates quand il développe son analyse du racisme aux États-Unis, à l’université de Howard : « La fille de Chicago était d’accord, mais elle pensait aussi que nous n’étions pas tous dépossédés de notre corps de la même manière, que les corps des femmes étaient voués » au pire. Le roman de Toni Morrison, Beloved, lui donne également une place primordiale, génératrice des traumatismes les plus destructeurs de Sethe. Cette consommation du corps des femmes est l’acte de violence extrême et du déni d’humanité.

***

« Je ne pense pas qu’il faille s’en tenir aux faits pour atteindre la vérité historique. Juxtaposer des descriptions réalistes et des univers fantastiques me permet de parler de l’oppression au sens large, et de mon pays ».

Cette conviction du romancier, magnifiquement incarnée dans sa fiction, fait écho à l’exhortation de Ta-Nehisi Coates à son fils : «  Voilà ce que je voudrais que tu saches : en Amérique, la destruction du corps noir est une tradition – un héritage. L’esclavage n’a pas consisté simplement à emprunter la force de travail des Noirs : il n’est pas si facile de demander à un être humain d’engager son corps dans une activité qui va à l’encontre de son intérêt le plus élémentaire. L’esclavage doit donc être fait de violents coups de colère, de massacres perpétrés au hasard, de visages balafrés et de cerveaux qui explosent au-dessus d’une rivière alors que les corps cherchent à s’échapper. L’esclavage implique le viol, répété avec une telle régularité qu’il en devient industriel. Il n’y a pas de manière exaltante de dire ça. Je n’ai pas de chants de prière à te proposer, ni de vieux negro-spirituals. […] Pendant l’esclavage, l’âme ne s’échappait pas. L’esprit ne filait pas non plus à tire-d’aile sur un air de gospel. L’âme, c’était le corps qui nourrissait le tabac ; l’esprit, c’était le sang qui arrosait le coton ; à eux deux, ils ont fait pousser les fruits du jardin américain. Ces fruits étaient gardés et protégés grâce aux raclées qu’on administrait aux enfants avec le bois de chauffage, grâce au fer brûlant qui épluchait la peau comme une feuille de maïs. […] Les corps étaient pulvérisés, ils étaient devenus un simple stock, pour lequel on contractait une assurance. Les corps, aussi lucratifs que les terres indiennes, permettaient de rêver à une véranda, à une belle épouse ou à une maison de vacances à la montagne. Pour les hommes qui avaient besoin de se croire blancs, les corps étaient le sésame d’un club mondain ; le droit de casser les corps étaient la marque de la civilisation ».

Autres échos : ceux d’essais et de fictions francophones dont on peut trouver excessif le rapport au corps si on n’a pas à l’esprit tout ce qui vient d’être rappelé. Car la violence contre le corps est une dominante des écritures caribéennes contemporaines. Il faut (re)lire Rosalie l’infâme d’Evelyne Trouillot, en 2003 : « Ils peuvent nous brûler à petits feux, nous faire flamber comme une torche, nous faire sauter comme une chaudière. Ils en ont le pouvoir. Nous sommes à leur merci et les choses ne changeront pas sans que nous fassions quelque chose. L’idée me tranche l’esprit comme un coup de machette sur le dos de la main ».

(Re)lire aussi L’Enfant-Bois d’Audrey Pulvar, la même année : « Après que son ventre eut été labouré de coups de pied, ses yeux lacérés, sa langue tranchée et ses seins recrachés quand leur sang eut suffisamment rempli la gueule des molosses – le tout avec l’inouï d’une violence jamais vue par les descendants de déportés eux-mêmes –, le corps nu d’Admonise fut hissé, écartelé sur le gibet et les cris désarticulés de ce paquet de chairs désormais privé d’yeux et de langue étaient d’un tragique tellement obscène que de loin les nègres au travail sentirent l’air se remplir de sa détresse abominable ».

Et auparavant, en 1995, L’Espérance-macadam de Gisèle Pineau où Rosette, comme Sister Beloved, rejoint les Rastas et écoute Bob Marley : « Elle basculait dans un autre temps. Autour d’elle, surgissaient des Nègres d’Afrique morts dans les cales des bateaux d’esclavage, sous le fouet, déchirés par les chiens, vomis par les soi-disant seigneurs du monde. Elle entendait gémir les femmes et crier les orphelins, mais aussi gronder les Nègres-Marrons échappés dans les hauteurs des mornes. Et la musique lui secouait les entrailles. « No woman no cry… » Se balancer d’avant en arrière. Consoler les peines du peuple noir. Et puis marcher de nouveau. Courir. Sauter et renaître, voler vers les demains victorieux que prophétisait le pape Marley. Elle arrivait dans un endroit… Une savane où les descendants des Nègres d’esclavage pansaient leurs plaies. Leur sang se mêlait aux blessures de la terre ». Le lecteur happé par ces récits en sort le corps labouré car ils l’installent dans le corps des esclaves – autant que cette brutalité puisse être transmise seulement par les mots.

On peut relire aussi l’introduction aux textes de lois, Codes noirs. De l’esclavage aux abolitions, de Christiane Taubira, et le Code noir lui-même. Mais revenir surtout à Frantz Fanon. Ces violences multiples contre le corps de l’esclave éclaire le titre de son premier essai, Peau noire masques blancs. Il y inscrit la « peau » comme signe d’identification de celles et ceux dont il veut parler et qu’il définit dans sa première exergue, empruntant une citation d’Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme : «  Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment […] le tremblement, l’agenouillement. »

Il inscrit aussi la nécessité de sonder le rapport du Noir à son Histoire et à celle de l’humanité. Dès son introduction, le jeune Fanon veut dépasser cette peau, non pour l’effacer mais pour réinstaller ceux qui la portent dans l’humanité. Il le fait en scandant ses affirmations et ses espoirs avec des phrases où le corps tient la première place, ce corps dont la mémoire de l’esclavage a appris à l’être caribéen qu’il était le lieu de toutes les atteintes de sa dignité : « Nous voudrions chauffer la carcasse de l’homme et partir ». Fanon affirme que le complexe d’infériorité du Noir vient d’un processus économique doublé d’un processus psychologique qu’il nomme « épidermisation de (l’)infériorité ». Son but est de parvenir à un dialogue pour faire tomber les barrières : « Je veux vraiment amener mon frère, Noir ou Blanc, à secouer le plus énergiquement la lamentable livrée édifiée par des siècles d’incompréhension ».

Il affirme que le noir doit se libérer de son corps en le mettant à distance de lui-même, en en faisant son objet de réflexion et non son enfermement. La conclusion de l’essai est connue. Citons-en quelques passages qui montrent le refus de s’enfermer dans la race : « Je suis nègre et des tonnes de chaînes, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissellent de mes épaules. Mais je n’ai pas le droit de me laisser ancrer […] Le Nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc.
Tous deux ont à s’écarter des voix inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naisse une authentique communication […] Pourquoi tout simplement ne pas essayer de toucher l’autre, de sentir l’autre, de me révéler l’autre ? […]
Mon ultime prière :
Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! »

On retrouve cette même conviction dans un article de janvier 1958, dans El Moudjahid, « Aux Antilles, naissance d’une nation ? » : « Misère de tous les colonisés, terriblement aggravée par un racisme odieux, séquelle peut-être la plus cruelle de l’esclavage, qui opposa entre eux blancs, noirs et aussi mulâtres. Misère contre laquelle la lutte est spécialement difficile du fait des particularismes créés par quatre siècles de colonisation ». La force du verbe fanonien passe toujours par le corps : « Le colonisé découvre que sa vie, sa respiration, les battements de son cœur sont les mêmes que ceux du colon. Il découvre qu’une peau de colon ne vaut pas plus qu’une peau d’indigène. C’est dire que cette découverte introduit une secousse essentielle dans le monde […] Si, en effet, ma vie a le même poids que celle du colon, son regard ne me foudroie plus, ne m’immobilise plus, sa voix ne me pétrifie plus […] Pratiquement je l’emmerde ».

La conclusion des Damnés est un appel à la transformation dans les termes les plus concrets. Reprenons-en quelques énoncés les plus significatifs sous l’angle de l’écriture du corps : « Décidons de ne pas imiter l’Europe et bandons nos muscles et nos cerveaux dans une direction nouvelle. Tâchons d’inventer l’homme total que l’Europe a été incapable de faire triompher […] Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf ».

De la « peau noire » à la peau neuve, les écrivains afro-descendants ont assumé et assument leur histoire pour, en l’analysant ou en la fictionnalisant, tendre aux autres, lecteurs tous héritiers nécessairement de cette histoire, du côté de l’Esclave mais aussi du côté du Maître, un miroir de lucidité et de connaissance. Ce sont bien les pensées de Cora, au bout de son périple romanesque alors que sa route de liberté n’est pas achevée, quand elle fait le bilan de l’extraordinaire réalité d’Underground Railroad :

« Qui est-on quand on a achevé quelque chose d’aussi magnifique – et quand on l’a par ailleurs traversé en le construisant, jusqu’à atteindre l’autre côté ? A un bout il y avait qui on était avant la clandestinité, avant de descendre sous terre, et à l’autre, c’est une personne nouvelle qui émerge à la lumière. Le monde du dessus doit être tellement ordinaire comparé au miracle en dessous, le miracle qu’on a créé avec sa sueur, avec son sang. Le triomphe secret qu’on garde dans son cœur ».

Colson Whitehead, Underground Railroad, traduit de l’américain par Serge Chauvin, Albin Michel collection « Terres d’Amérique », août 2017, 416 p., 22 € 90 (15 € 99 en version numérique) — Lire un extrait