Vincent Kaufmann : une littérature Canada Dry ?

Vincent Kaufmann (Photo : Marie Aubert)

Dans Dernières Nouvelles du spectacle, Vincent Kaufmann se livre au sujet de la littérature actuelle à un exercice de haute verve, où il se plaît à tirer en maintes directions. Pour lui, et comme le pensent quelques autres, le champ des lettres tel qu’on l’a connu n’est pas loin de se dissoudre aujourd’hui au profit d’une mise en spectacle accélérée que Kaufmann rabattra par ailleurs sur une économie de l’attention. C’est ainsi qu’il qualifiera la majorité des produits que l’on nous sert aujourd’hui sous le nom de littérature (écrivains et livres) de « canada dry » : ils n’existeraient plus que sur le mode du « simili ». Comme quoi ce n’est plus du véritable littéraire que l’on vous sert sous ce nom, car ça n’en a plus que l’apparence. Et cela veut que quantité de personnes « prennent la plume » désormais sans qu’il y ait dans leur nombre de véritables auteurs. C’en serait donc fini du « champ littéraire » tel que le décrivait Pierre Bourdieu en 1992 avec sa structure ternaire d’une production d’avant-garde, d’une production moyenne et d’une production massive, toutes trois relevant d’une gestion contrôlée par diverses instances. Un tel champ ne ferait donc plus que survivre vaille que vaille.

Les différents médias, que Bourdieu honnissait d’ailleurs dans leurs effets, ont fait entrer ce qui se publie aujourd’hui sous le nom de romans, de récits ou d’essais dans ce que le critique helvète qu’est Kaufmann nomme l’ère de la spectacularisation (dans l’optique de Debord) ou encore le temps d’une économie de l’attention (du point de vue de Georg Franck). Quant à cette économie, son grand principe est de capter au maximum l’intérêt des usagers potentiels en les entraînant dans un tourniquet d’images de différentes natures, — télévisuelles, vidéographiques ou numériques. Qui écrit ne peut donc exister qu’en passant par des circuits iconiques et spectaculaires s’il désire que sa présence et sa pratique soient connues et reconnues. « C’est le prix à payer, écrit Kaufmann, pour continuer d’exister lorsqu’on passe d’un monde où il fait bon écrire à un monde qui n’a d’yeux que pour ce qui se voit, pour ceux qu’on voit, pour ceux qui disposent d’un capital d’attention ou de visibilité traduit en apparitions télévisées d’une part, et en amis sur Facebook ou en followers sur Twitter ou Instagram d’autre part. » (p. 23)

Voilà donc les écrivains (toujours plus nombreux), passant de la graphosphère à la vidéosphère en même temps qu’à cette hypersphère que constituent les réseaux sociaux, diffuseurs d’images eux encore.
Et le critique-historien d’épiloguer plaisamment sur le glissement d’une culture du livre à une culture du bouquin. Bernard Pivot qui participa au grand tournant spectaculaire parlait encore de livre ; Ardisson et d’autres en sont venus aux bouquins, avec la charge de trivialité qui s’attache au terme. Toute l’affaire est donc de se montrer pour participer d’une économie qui conjugue profit symbolique et profit financier.

Évidemment ceux qui disposent déjà d’un capital de visibilité sont plus starifiables que les autres. L’autre soir sur la 2, on pouvait voir, au terme d’un J.T. vespéral, la vedette télé Delahousse mettre en vis-à-vis ces gros capteurs d’attention que sont Diane Krüger et Frédéric Beigbeder et il le faisait avec ce cynisme particulier aux talk-shows, où l’on se balance de l’un à l’autre l’encensoir attentionnel. Et nous étions là, béats devant tout ce cirque si typiquement canada dry.

Pour en revenir aux auteurs du passé, Kaufmann rappelle qu’ils détenaient une autorité. Or, celle-ci est passée aux usagers dans leur masse et leur nombre. Ce sont eux qui rendent efficace le système de visibilité qui, en France, est apparu au gré de deux phénomènes, d’un côté l’émission de télé qui montre et fait voir (« Apostrophes » déjà), de l’autre le roman auto-fictionnel où l’écrivain avoue tout de son existence. Un Sartre ou un Camus pouvaient énoncer des règles de vie. La Duras de L’Amant exhibe son vécu et ses émotions. Partant de quoi, le critique met au jour une grammaire de l’autofiction de type sacrificiel au nom d’une authenticité exhibée. Cette grammaire, en fait, démarque les émissions de téléréalité ou encore les télécrochets du type The Voice.

Et pourtant ce sont des écrivains que nous estimons ou pouvons estimer qui prennent en charge une telle grammaire. Et, dans le chapitre « Arrêts sur images », Kaufmann part de l’autofiction à la Doubrovsky pour en venir à une « avant-garde » de l’étalage de soi qui compte en ses rangs Hervé Guibert, Christine Angot, Annie Ernaux, Catherine Millet. Vincent Kaufmann est parfois cinglant quand il évoque ces auteurs spectaculaires et autofictifs. Il montre aussi avec beaucoup de pertinence en quoi ils relèvent du sacrificiel dans leurs récits, ce qui est plus évident pour Guibert que pour Ernaux. Et nous nous prenons à avoir quelque honte à aimer ou à défendre certains d’entre eux.

Mais épinglons ici la réflexion liminaire à ce chapitre, où le critique s’autorise une mise au point pour le moins troublante. Des écrivains qu’il va mettre en cause, Kaufmann prévient : « ce sont eux dont il faut parler quand on essaie de parler du spectacle, ce sont eux qui nous permettent de le comprendre. A ce titre je peux simplement dire qu’à aucun moment je ne me suis ennuyé ou forcé en les lisant. Ce sont des auteurs de leur temps, ils font leur temps ». (p. 138). Bel aveu en ce cas aussi : on n’assume pas mieux son ambivalence que le présent critique. Et nous nous réjouissons de partager avec lui ce qui tient un peu du… sacrifice. Mais la question rebondira autrement à la fin de l’ouvrage. Et si, loin de ses écoles et de ses institutions, nous assistions simplement à la mort de la littérature, avec pour preuve l’impossibilité d’en écrire l’histoire ?

Vincent Kaufmann, Dernières nouvelles du spectacle (Ce que les médias font à la littérature), Seuil, octobre 2017, 280 p. 20 € (14 € 99 en version numérique)