A la recherche du temps perdu : Je voulais leur dire mon amour de Jean-Noël Pancrazi par Jean-Pierre Castellani

Les lecteurs fidèles de Jean-Noël Pancrazi savent depuis longtemps combien son enfance en Algérie, dans les années 50, l’a marqué et a nourri une grande partie de ses textes. En effet, né en 1949, dans un village de l’intérieur, près de Sétif, dans cette Algérie des hauts plateaux, une terre dure, loin des merveilles ensoleillées de la Méditerranée, l’écrivain a dû quitter son pays en 1962, dans des conditions dramatiques. Malgré son jeune âge, il a connu la guerre d’Algérie et reviendra souvent sur cette expérience où se mêlent les souvenirs heureux de son enfance mais aussi d’autres, douloureux, tant sur le plan familial (un climat peu harmonieux entre ses parents) que sur le plan historique : les attentats, les morts, la guerre civile qui fut, en définitive, pudiquement appelée pendant longtemps « les événements ». Conflit dont les blessures sont encore vivaces comme l’atteste l’actualité littéraire de cette rentrée.

Il va y consacrer une véritable saga familiale : d’abord Madame Arnoul (1995), Prix Maurice Genevoix, Prix Albert Camus, Prix du livre Inter, qui retrace l’amitié, pendant la guerre, entre un petit garçon et une voisine alsacienne, puis Long Séjour (1998), en hommage à son père, Renée Camps (2001) où il évoque la figure centrale que fut sa mère dans sa vie et La Montagne (2012) récit poétique de l’assassinat de jeunes camarades. Le tout constitue un ensemble cohérent, articulé autour des souvenirs de cette vie traumatisée par ce drame. Même si l’auteur a aussi produit, avant et après ce cycle, des livres ancrés dans d’autres réalités historiques (Paris, les Caraïbes), ce corpus algérien demeure essentiel dans son œuvre.

Jean-Noël Pancrazi

Par un étrange signe du destin, c’est son livre Les Dollars des sables (2006), adapté au cinéma en République dominicaine par les réalisateurs Laura Amelia Guzmán et Israël Cárdenas, avec dans le rôle principal la célèbre actrice Géraldine Chaplin (2015), qui le conduira au Festival Cinématographique de Toronto, puis à Rome, Washington et Paris. De là naquit une activité publique nouvelle chez cet homme plutôt secret, liée au monde du cinéma : des festivals à Toronto et à Tunis. Et, en décembre 2015, une invitation au festival du cinéma méditerranéen à Annaba, en Algérie, comme membre du Jury.

De ce séjour naît précisément son dernier roman, Je voulais leur dire mon amour. Retour inattendu à l’Algérie, complément indispensable à son cycle algérien que l’on croyait définitivement clos. Pourtant, Pancrazi lui-même avouait récemment, dans un texte qui résonnait alors comme un testament : « J’en ai assez de la mémoire, de la nostalgie, des fantômes du passé. J’en ai assez de me souvenir, de revenir vers les mêmes motifs, les mêmes émotions, les mêmes visages, les mêmes paysages. Je suis saturé de ce que j’ai vécu, de ce que j’ai éprouvé, de ce que j’ai traversé. Je n’ai qu’une envie : l’oubli « (« Ma Corse » dans Mémoires de Corses, Colonna éditions, 2012). Comme si ce retour en Algérie, après 53 ans de séparation, était devenu nécessaire pour fermer la boucle de sa vie.

Dès l’affirmation initiale du titre, Je voulais leur dire mon amour, apparaît un sentiment contradictoire et ambigu qui va caractériser le récit, apparemment banal, d’un retour souhaité ardemment mais non abouti complètement pour des raisons que les dernières pages explicitent, dans un coup de théâtre spectaculaire. L’imparfait de l’indicatif employé illustre bien ce sentiment de quelque chose de frustrant, d’échec, nuancé pourtant par cet amour adressé à un mystérieux groupe que l’on peut supposer être le peuple algérien ou même plus largement tous les peuples qui ont vécu sur la terre algérienne. On sait qu’une fois de plus l’Histoire a brisé et anéanti les espoirs des hommes.

Une profonde mélancolie se dégage de la lecture de ce texte dont le genre n’est pas précisé, comme c’est la coutume, sur la première de couverture des éditions Gallimard. En fait, il s’agit de Carnets que rédige ce narrateur, évident alter ego de l’auteur, qui reconstitue la chronologie exacte de son voyage et de son séjour, à Annaba, à l’occasion de ce Festival. On y retrouve les qualités habituelles des textes de Pancrazi : une grande sensibilité, un regard aigu sur la réalité des espaces, des gens, des sentiments, un art de l’évocation des atmosphères, un goût pour l’ambiguïté et la clandestinité, nocturne en particulier. Le Consulat d’Algérie à Paris pour l’obtention de son visa (un visa pour revenir chez lui !), les aéroports, les rues d’Annaba, au temps présent et dans le passé lointain, les cafés, le coquet cours Bertagna, quand Annaba s’appelait Bône, la gare avec son fameux train Inox, des personnages pittoresques. L’évocation du festival méditerranéen est savoureuse, jamais méchante : l’ouverture, le tapis rouge, le rôle des officiels, la séance de clôture sont restitués avec un réalisme bienveillant.

Comme toujours chez Pancrazi, la structure de la narration est assez chaotique car le récit suit les pulsions de la mémoire de cet homme. Il alterne la description précise et ironique de ce festival et de la ville d’Annaba, aujourd’hui, et des retours en arrière successifs, vers son enfance en Algérie, superposant et croisant les villes de Batna, espace réel de son enfance et Annaba, lieu de son séjour comme jury de ce festival. La construction en phrases très longues et musicales, les digressions nombreuses, à la manière de Proust, les passages poétiques, font que le lecteur peut parfois se perdre dans ces niveaux spatiaux et temporels intimement mélangés. Mais, en définitive, l’impression qui en ressort est celle d’une recherche du temps perdu, ou plutôt d’un temps retrouvé, avec ivresse. La rédaction du récit permet, comme chez Proust, de retrouver, par l’écriture, le réel de ce passé que le narrateur croyait enfoui à jamais.

Très vite l’homme qui craignait, en revenant sur le territoire de sa vie passée, de «  perdre son imaginaire », évacue ses craintes et est adopté par les habitants de l’Annaba contemporain, en particulier de jeunes garçons, qui partagent sa passion pour le cinéma. Kamel, gamin qui joue à Charlot, ou Wissan, le poète, Kader le spécialiste du change des monnaies, le petit Adama l’attirent plus que les festivaliers. Ces figures typiques lui rappellent ses amis d’enfance à Batna. Il revit en eux. On l’appelle aussitôt l’Algérien, par un dépassement significatif des soubresauts de l’Histoire. Il est adopté, ses amis lui promettent de le conduire à Batna pour y retrouver le cinéma où il se rendait régulièrement, enfant, pour voir des films, recopier des programmes et collectionner les affiches que lui offrait le directeur de la salle. Il n’est plus « un touriste décalé » mais un enfant du pays, qui revient dans son pays.

En effet, c’est le cinéma qui va servir de pont entre ces deux moments, entre le passé et le présent. Le cinéma dans sa réalité la plus totale et la plus complexe : la salle de projection, le rideau rouge, les fauteuils, les loges, les films que l’on y découvre, les artistes comme Raf Vallone ou Michèle Morgan, l’univers magique qu’il constitue. Charlot, les westerns, certains films représentent le mieux cette relation émerveillée. Les salles, Le Régent ou le Colisée de son enfance à Batna, ou le Théâtre où sont projetés les films en compétition au festival d’Annaba, en 2015, le fascinent. Le livre, outre ce récit du retour au pays, est un magnifique hommage au 7° Art, aux comédiens, au rôle du cinéma dans la formation humaine. Les cinémas sont bien pour lui « ces citadelles d’images, de rêves et de péchés » qui nourrissent ses rêves.

Certes, cette évocation très personnelle n’occulte pas les terribles drames de l’Histoire : les attentats meurtriers, justement dans des salles de cinéma, le couvre-feu, les départs au maquis du FLN de jeunes algériens comme le caissier du Colisée, les conditions pathétiques du départ en bateau des familles européennes avec leurs valises et leurs pauvres objets, en 1962, les menaces islamistes qui planent encore sur le festival. Toute cette réalité passée est décrite dans un style très visuel, comme s’il s’agissait de séquences de cinéma. La vie réelle se transforme en film, passant du paradis au cauchemar.

Comme dans de nombreux textes de Pancrazi la figure émouvante de sa mère, avec sa coquetterie naïve, est présente ou rêvée, à chaque souvenir. Mais, finalement, c’est un sentiment d’amour qui s’impose ! Pancrazi parle à la fois de la « large famille souterraine aux ramifications multiples » du peuple pied-noir et de la « bonté lucide du peuple algérien »

On est loin du récit sentimental d’un exilé de retour au pays ou de l’amertume du vaincu. Ce livre, tout en touches délicates, est un cri d’amour à la vie, il nous immerge dans une émotion profonde, il nous entraîne dans le désordre des souvenirs. Ce qui lui permet de surmonter l’épreuve de la redoutable confrontation du passé et du présent.

Jean-Noël Pancrazi, Je voulais leur dire mon amour, Gallimard, novembre 2017 128 p., 12 € 50 (8 € 99 en version numérique) — Lire un extrait