« Routine de la chute », par Mari-Mai Corbel

© Michael Allibert (crédit TCMA)

« C’est quelque chose qui m’est arrivé, c’est vrai, mais je ne le saurai jamais », parole d’un analysant in Des chutes et des chut de la parole, Charline Bon, Edition Nuit tombée.

Le 31 août 2017, assise sur le canapé rouge à mon bureau (une table pliante) sous le porche de l’appartement (en rez-de-chaussée) de Captain à Agistri (île située à une heure et demi d’Athènes), porche donnant sur la placette de l’impasse où se trouve le boucher de l’île (l’unique), je notai sur le petit carnet rouge où je tiens mes comptes et où, le retournant, je consigne des idées : « ROUTINE DE LA CHUTE ». Il s’en passe des choses. Il était autour de dix-sept heures, trente-trois degrés à l’ombre, le boucher et ses deux garçons causaient en albanais (Agistri fut donnée à des Albanais, épisode historique lié aux échanges de populations fréquents dans les Balkans), Bibou (le chat) roupillait sous sa tente (étendoir couvert d’une housse de couette, avec pour couchage un amas de chiffons, le tout accoté au canapé rouge), l’armistice avait été signé entre Captain et lui après la guerre dite des Poils du Chat. L’idée « routine de la chute » m’était venue par l’une de ces opérations mentales qui condense plusieurs faits hétérogènes en une sensation, et cristallise dans un précipité de mots (chez l’humain qui a ce toc de nommer ce qu’il ressent). Je venais de relire une série d’anecdotes ou de faits collectés tout l’été sur le petit carnet rouge.

J’avais une idée en tête quand j’avais commencé cette collecte. L’idée c’était de m’intéresser à autre chose qu’à moi-même (désastre), donc de regarder autour de moi. Oui, ça n’allait pas des masses. Ce martel en tête, cette obsession d’écrire m’avait peut-être ruiné la vie, je dis bien peut-être (il y avait peut-être d’autres raisons), mon échec était, lui, une réussite, et en attendant, l’effort pour relever la tête et porter mon regard sur ce qui m’entourait m’épuisait, à peine si j’arrivais à tenir ces notes. Heureusement, c’était l’été, c’était Agistri aux petits airs d’années soixante-dix, ces petits airs qui sentent mon enfance (innocence des matins fourmillant de désirs), c’était la lumière bleue de l’été grec, il était impossible de sombrer totalement, il devait être possible de vivre sans publier. Je le sentais, ma cochonnerie post-surréaliste ne trouverait pas d’éditeur. Je n’y croyais plus, même si je n’avais encore reçu que la moitié des refus. Transes de nuit était mort-né. J’étais en descente, voilà la vérité. Je m’étais bien shootée avec cette histoire. C’est plus subtil que ça. Je m’étais racontée qu’il était impossible que je sois refusée depuis que téléportée en Grèce sans n’avoir jamais rien rêvé ni de ce pays ni de changer de pays – à Agistri plus exactement où je connus Captain, visage de mon désir, le mauvais œil semblait kaput. Et de là, une accélération folle. On m’avait donné une carte blanche sur diabolikcity.fr. Jean-Mi, le fondateur de The Revue pour laquelle j’avais travaillé m’avait commandé un texte sur les Nuits Debout, Alix Ponant, poète et essayiste renommé malgré une œuvre exigeante et éclectique, l’avait remarqué d’un « pas mal, ce qu’elle fait, la fille de Grèce » – ce que Jean-Mi m’avait immédiatement rapporté. Il était impossible qu’Aurélien Buisson, des Editions du Recueil ne m’appelle pas.

© Michael Allibert (crédit TCMA)

Je joue à courgette-qui-roule avec Bibou, on est dans notre tanière du Pirée, début décembre. Je regarde Bibou cavaler dans l’appartement, il joue sans faire semblant, il poursuit le petit rond vert clair cerclé de vert foncé et qui doit sentir un truc excitant, il sait que ce n’est pas un papillon ou une souris mais il est à fond, il détale, cavale, freine en dérapage contrôlé sur le sol glissant, une sorte de faux marbre blanc qui vire à la piste de patinage artistique, il manque de se prendre le coin de la bibliothèque, hop là, le rond de courgette est attrapé. J’adore. Il est toujours à fond. Il est adorable.

Aurélien Buisson avait lu une première version deux ans auparavant et il m’avait écrit plus de neuf mois après l’envoi que c’était vraiment bien mais que j’avais voulu « faire livre », elle m’était parvenue par hasard après mon déménagement de décembre 2014, je n’en étais pas revenue. Ce qui m’avait poussé à reprendre le travail. Il y a avait bien eu un coup de frein avec le retour de Philippe en 2016 qui avait voulu me vider de la maison d’Egine (Bonjour, monstre) et qui de fait avait menacé le fragile système qui me permettait de gagner un peu mon pain à la sueur de mon front et surtout, de façon indépendante de l’écriture, donc de mener mes recherches sans calculer le marché, mais j’avais su entendre sa demande derrière l’agression. Finalement, Philippe avait pris en mars dernier l’appartement au-dessus du mien. Captain, lui et moi, un joyeux trio, et roule Poupoule. Devant tant d’inédits, comment ne pas m’y croire, je me voyais déjà à la rentrée littéraire d’automne. Tu parles.

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Bibou à mes pieds le museau aplati sur le tapis, tourné vers le radiateur électrique, ne sait pas ce que je lui dois, ou peut-être si, le mystère des chats est insondable. Quand je l’ai ramené à la maison il y a un an, ce qui m’avait décidé à l’arracher à son destin de chat sauvage, c’était qu’il ne me serait plus possible de discuter de la possibilité du suicide, qui aurait entraîné son abandon – il ne fallait pas trop compter sur Captain (cf la guerre des Poils du Chat). Et un chat bien nourri (croquettes free of grain, 100% bio) peut vivre vingt ans.

Au cœur de l’été, j’étais au trente-sixième dessous. Qu’écrire sans nouvelle d’Aurélien Buisson à qui fin janvier j’avais envoyé mes Transes de nuit ? Et je ne voyais que lui, une aura de solitude noire le cernait, les autres éditeurs sentaient la filouterie d’un cercle difficile à pénétrer depuis Athènes. Alors, j’allais enquiller comme ça combien de manuscrits ? Alors, je commençai de noter ces anecdotes et faits qui me retenaient, histoire de ne pas me laisser tomber et dans l’idée que peut-être, ça me ferait une chronique. Quand même, l’esprit a du mal à admettre le désespoir. J’avais trouvé à aiguiser la curiosité de François Marcquoel, lettré incollable, avec ce petit côté aristocratique des poètes qui ont derrière eux une œuvre considérable mais quasi inconnue. Nous communiquions par Facebook, il finit par me demander à lire Transes de nuit, il saurait me dire si c’était quelque chose qui pouvait exister dans le champ littéraire, il n’était pas du genre à ménager la sensibilité question littérature d’autant que nous ne nous connaissions pas, je n’étais même pas l’amie d’un ou d’une amie de lui. Le matin du trente-et-un août, François Marcquoel s’excusait par mail de ne pas avoir encore trouvé le temps de me lire, j’en fus flattée. Et comme j’étais dans cet état où le moindre signe, aussi ténu soit-il, arrivant du monde à laquelle j’aspire mais pourquoi bon dieu me remontait le moral (expression désuète, avez-vous remarqué ? ), je pris sur moi de relire mes notes et d’en souligner les plus parlantes. En voici la liste :

  • à l’épicerie d’à côté, une belle fille hâlée en short moulant, brassière, mince, yeux verts en amande, cheveux châtains dorés, et au flanc gauche : un tatouage en couleur très Jugendstil, une fleur qu’un papillon butine, la tige et les ailes accusent la courbure de sa taille, et à côté d’elle, un gros chien couleur fauve. Je l’ai revue le soir sur la promenade, elle vend des bijoux faits mains, un assez joli pendentif rouge me tente
  • un garçon qui attend le ferry au Pirée, il a un lapin noir dans un sac de transport, il envie celui de Bibou que j’ai en effet cherché longuement sur internet, j’en voulais un qui fasse plus de cinquante centimètres, ce qui est rare. Le garçon commence à discuter avec moi, et à la fin, dans l’attente, il sort le lapin noir et le pose sur ses genoux, la truffe du lapin semble ravie, le garçon va à Agistri du côté des criques où on peut camper même si c’est interdit, il a une guitare, non le lapin ne se sauve pas la nuit
  • des touristes anglophones, leurs grosses valises de marque, ils parlent très fort, de grosses blondes décolorées, de grands fils costauds, style chic pantalon beige et tee-shirt blancs ou noirs, bijoux en or, lunettes de soleil rutilantes, ils ont acheté des glaces dans l’attente, ils puent le fric, et quand je les revois dans le ferry, je remarque le tee-shirt blanc d’une des grosses maculé de glace au chocolat – bien fait, crapule
  • A Egine, à mon quartier général de l’En Plo, entrent un homme d’un certain âge, un garçon et une fille tous deux blonds, beaux et sans doute frère et sœur vu leur ressemblance, et un très grand et filiforme garçon aux cheveux longs bouclés et noirs, look de baba cool. Ils se sont assis à la table derrière moi, à l’intérieur et non en terrasse comme tout le monde le fait l’été, sans doute pour la même raison que moi : le calme ; l’homme d’un certain âge travaille sur un Apple MacBook Pro. Le très grand et filiforme parle espagnol avec l’homme d’un certain âge qui parle en anglais aux deux blonds, mais avec un accent français. Le blond se lève pour se mettre au piano droit du café et le très grand et filiforme se met à le filmer avec une caméra pro muni d’un micro preneur de son, le blond joue quelque chose comme du Schubert, ça devient surréaliste, ils font du cinéma
  • L’escalier extérieur d’une maison d’Agistri, en béton moulé peint en blanc, sans rambarde, en forme concentrique, qui ressemble de loin à une voile gonflée pour que la maison s’envole
  • Les anciennes à Agistri vêtues de jupes et fichus noirs, qui papotent, la nuit tombée, assises sur le parapet blanc de la promenade, face à la mer où la lune se reflète
  • Un garçon, en plein cagnard avec son chien et une canette de bière à la main qui passe devant mon quartier général de l’Oasis Skala Hotel. Argyris m’a apportée mon freedo expresso sketo (sans sucre), pendant que je me baignais, ce garçon pourrait être beau, il semble très seul, il titube. Le soir même, je le revois près du bosquet de chênes lièges sur la promenade à côté des anciennes, chanter du rébétiko, son chien couché, la gueule entre les pattes
  • Une dame, peut-être soixante-dix ans, au teint blanc rosé et aux cheveux blonds blanchis, qui passe avec une ombrelle bleutée en papier et au manche en bois. Tunique de cotonnade turquoise. Sans doute une retraitée anglaise. Le petit sac plastique qu’elle porte ajoute au décalage. Je ne peux m’empêcher de penser à la figure d’Erda dans la mise en scène de Chéreau de L’Or du Rhin (1976), en clocharde. Erda, la déesse de la beauté vendue par les dieux aux nains, qui leur construiront leur château (démence du luxe). Dure métamorphose après Brexit
  • Depuis quinze jours, plus de quatre-vingt-dix feux de forêt en Grèce, la plupart démarrés simultanément dans des endroits qui n’ont rien à voir entre eux, dans les îles et sur le continent. Les rumeurs accusent la main turque mais après le OXI de 2015, quand des feux de forêt avaient ravagé des forêts du côté d’Athènes, les gens murmuraient que c’était la main américaine. Ici, on interprète ces feux en une menace de représailles. Si jamais on ne se tenait pas coi, bonjour le déluge de feu et de sang. Autrement dit, en 2015, si le pays explosait après le troisième mémorandum (mille pages en anglais selon la coutume des Puissances européennes adoptées en trois jours), le pire jamais adopté après un retournement fulgurant de la situation en forme de coup d’Etat de l’étranger, les Etats-Unis agiraient plus efficacement. Peut-être en lâchant les Turcs sur les îles du Dodécanèse ou sur Chypre dont les sous-sols marins seraient gorgés d’hydrocarbures ? On a bien compris qu’on reste un petit pays au bout des Balkans qui sert de marchepied aux intérêts américains dont les intérêts européistes portent le masque grâce à un charabia qui aurait fait baver d’envie la propagande soviétique. Il n’y a bien que quelques gens de gauche d’Europe du nord à croire que l’esprit d’indépendance des nations est un truc capitaliste de droite. De ces sots qui sucent l’hostie européiste, alléluia, sainteunioneuropéenne, et que je te gobe l’euro. Ici, personne n’ignore que la passion démocratique a été noyée à la Libération dans le sang pour préserver les intérêts géopolitiques des Puissances, les Anglais avaient imposé les collabo des nazis plutôt que de voir un gouvernement de gauche, tout cela pendant qu’on concoctait le génome de la future Union Européenne, paix, démocratie, liberté. Passion péniblement tolérée à partir de 1974 après les excès grotesques de la junte et vite domestiquée dans le cadre de notre sainte monnaie unique. Alors, comment ne pas voir dans les feux criminels des procédés de démoralisation collective de la part des dominants pour imposer de supporter l’insupportable ? Je regarde les reliefs d’Agistri encore couverts de pinèdes appétissantes. Il faudrait qu’on discute avec les gens de l’île, qu’on ouvre des tranchées pare-feu, qu’on organise des brigades pour débroussailler, je ne sais pas moi, qu’on reste pas comme ça stupides

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Ce soir du trente-et-un-août, j’étais donc plutôt extra contente de ce « routine de la chute », cela ferait un titre pour une prochaine chronique. Quand même un peu lourd, avec cette résonance biblique – routine de la Chute, mais pourquoi pas, cette Chute qui n’en finit pas, c’est aussi ce jardin d’Eden dont Bibou est un réfugié, dont chaque animal porte la trace voire dont il est l’enfant. Mon idée était de rendre compte de cette sensation de quelque chose qui ne finit pas de tomber, de cette allure de chute lente, d’invincible affaissement, comme amorti par la routine de la vie, dans la moiteur de l’été ici, dans une sorte d’inconscience ramollie par les musiques entêtantes qui résonnent de partout (chansons grecques). Avec cette petite ombrelle chinoise qui passe. J’étais vraiment contente de moi, ce qui n’est jamais bon signe. Vers vingt-trois heures il faisait si bon, l’air embaumait le jasmin et le figuier. Nos nuages tabagiques, Captain et moi fumant comme des sapeurs, ne parvenions pas à couvrir ce parfum de chaleur, de nuit, de mer. Bibou déboula au trot sur la placette au retour de sa ronde, direction maison. Justement, Bibou oublia que le lit du Maître lui était interdit (cf guerre des Poils de Chat) et, sans que je m’en aperçusse, puisque comme tous les soirs, nous causions sur la terrasse, il s’y étala de tout son long. Captain tomba sur cette vision du bonheur du chat en allant se resservir un coup. J’entendis son cri. Des poils, il hallucina des touffes de poils partout, moi à moitié ivre me poilant, croyant à une blague dont Captain a le secret, jusqu’au moment où non, Captain rechutait.

© Michael Allibert (crédit TCMA)

Furieuse. Puisque c’est comme ça, je pars demain, assez, j’en ai assez, assez de ta névrose des poils de chat (par délicatesse, je n’irais pas plus loin), je vais dormir dehors. Je montai voir Bibou qui entre-temps s’était carapaté à l’étage supérieur de l’immeuble, un immeuble construit autour d’une cour et dont les appartements d’étage sont desservis par un escalier extérieur et une galerie. Bibou aime se poster là-haut, il domine ce qui se passe en contrebas à travers des ajours du balcon en béton moulé. Captain partit dans un bar. A un moment, pour un dernier

j’ouvre un œil, allongée par terre contre Bibou, la tête contre son ventre. Qu’est-ce que je fiche là ? Là : par terre, au premier étage de la galerie. Et tout de suite, un de ces goûts de sang. Du sang frais au niveau du nez. Me relevant, je vois mon haut maculé de petites traînées brunâtres comme de chocolat, maudite crapule de tee-shirt anglophone. Je suis tombée. Où ? La faute à Captain, c’est ma première idée articulée. La faute à la dispute sur Bibou. Je descends, furax : – Ouvre-moi, je saigne, ouvre ! (comme s’il m’avait mise à la porte.) Captain, hagard, me voyant, n’a qu’une idée, désinfecter les plaies du visage avec un coton imbibé d’alcool, ce qui me fait si mal que je l’injurie, lui me demandant où j’étais passée – il m’a cherché la moitié de la nuit, serais-je allée à la plage, me baigner nue (fantasme), est-ce que par hasard quelqu’un m’aurait frappée, il y a sur la plage derrière l’église de ces campeurs fumeurs de joint, genre routards à chien peu recommandables, tout ça m’énerve encore plus, je claque la porte et m’écroule sur le canapé rouge. A l’aube, j’ouvre un œil. Bibou en position de sphinx sur l’accoudoir me sourit en plissant des yeux, il est content (une nuit avec maîtresse c’est pas souvent ici, comment fait-elle pour dormir avec géant à grosse voix, pauvre petite chatoune mais je suis là pour toi, déesse). Mais qu’est-ce que j’ai mal, là, à la joue gauche, qu’est-ce que j’ai… Captain, ouvre-moi, je me précipite à la salle de douche, face au miroir. Ce que je vois, c’est que le coquard de Nan Goldin dans l’un de ces autoportraits, c’était de la gnognotte. De surcroit : Bas de la joue gauche tuméfié et induré (origine de la douleur), balafre sous le cerne de l’oeil allant jusqu’au nez. Aile du nez légèrement éclatée. Hématome au flanc gauche de la taille d’une main, noir et violet, très Jugendstil. Je me jette dans le congélateur pour me saisir d’un paquet de glaçons. Ce qui me sauva, ce fut de trouver vers midi une vieille boîte de Voltarene (puissant anti-inflammatoire).

Bibou me regarde bizarrement. Il s’est déplacé, assis, les pattes de devant jointes. Il perd ses joues rondes d’enfant depuis peu. Mais qu’il est tendre. Cet après-midi, quand je me suis liquéfiée, de terreur devant la splendeur de la réussite de mon échec, il est venu se coucher sous la couverture et eut ce geste de me tendre la patte. J’ai caressé ses griffes. Il voudrait jouer, je crois. Il est en train d’attraper à petits coups de patte une rondelle de courgette dans le petit bol où je les place.

Il me fallut la journée pour reconstituer mon parcours à partir de mes chaussures sabots trouvées sur la seconde marche de l’escalier descendant de la galerie à la cour, jusqu’à y retrouver le coupable, le carreau de carrelage coupant (un tas de carreaux là, faute qu’on est finit le sol de la cour) sur lequel je m’étais écrasée la tête la première et qui, la preuve, était taché de sang. D’en face, le bruit du hachoir fendant des quartiers de viande, mais quelle horreur.

© Michael Allibert (crédit TCMA)

Je me planquai. Agistri est un village, je suis la Française de Captain, les gens auraient eu le choix entre une chute d’alcoolique et une femme battue, Captain aurait été ridiculisé. Je dormis, j’avais l’inépuisable Baudelaire de Walter Benjamin, dirigé par Giorgio Agamben, la chanson de geste de la modernité littéraire, de quoi lire jusqu’à plus soif. Le second jour, dans l’après-midi, une forte odeur de brûlé m’inquiéta. Je montai au dernier étage de l’immeuble. Le feu, le feu, j’appelai Captain, il y a le feu. De la colline verte dominant le village, montaient des nuages de fumée. Des hélicoptères déversèrent des flots d’eau de mer, et ça s’éteignit. Routine de la chute. Captain apprit que des gens avaient vu un gars en scooter jeter des bombes à essence là-bas. Pourquoi ? Aucun intérêt immobilier majeur sur ce caillou. Au quatrième, je pris sur moi de me tartiner de fond de teint pour aller me baigner. Le clapotis de l’eau, tout proche, l’eau fendue par ma brasse, magique. Au cinquième, il devint clair que ce qui allait me rester, ce serait une cicatrice sous le cerne, avec une légère poche, cela me donnerait un petit air de pirate. Le cinq septembre vers vingt-et-une heures, le mail de François Marcquoel tomba : « J‘ai lu en entier, d’une traite, ce matin. Et ce texte assurément « risqué » est d’une singularité, d’une intensité (tressage, entre autre, de la subjectivité amoureuse – disons – et de la subjectivité politique) tout à fait remarquables. Ajoutons-y le rythme et aussi la drôlerie incisive qui empêche tout engluement dans la noirceur, et aussi…  Il faudrait en dire plus, et trouver, sans doute, d’autres mots. Je ne peux faire mieux ce soir. Sachez au moins que, « dans la foulée », j’ai lu aussi « L’Europe mystérieuse », « Grèce année zéro » et « L’Affaire Jan Fabre ». Et cessez, je vous prie, de parler d’une cochonnerie post-surréaliste au sujet de vos Transes de nuit, je vous en serez reconnaissant. En vive amitié. François. »

Le jeudi sept septembre, son altesse le roi de France et sa cour (banquiers, PDG d’empires – pétrole, électricité, eau, béton, matériel militaire -, sans oublier la reine mère) descendirent se ressourcer sur Athènes. Inoubliable reportage diffusé par l’ERT (Pravda locale) genre Point de vue Image du Monde, LES CHACALS ET LES FAUCONS RENIFLENT L’ACROPOLE, ça faisait partie du kit de com des équipes de propagande de Lutèce. Captain et moi, bouche bée devant cette vision d’enfer (poste télé, Agistri) du désormais chanoine de Latran baragouinant en grec chez les indigènes de la colonie bonjour les amis du sommet du Pnyx dit sacré avec en fond de scène l’Acropole et tout cela à la tombée si douce de la nuit si délicieuse emplie du parfum si suave des pins et du bruissement si sensuel des feuillages argentés des oliviers, s’il vous plaît, punaise, c’te cadrage sur le demi dieu en lévitation c’est du David Lynch – et notre seigneurie d’Amiens de pomper avec gloutonnerie du Grec antique – « ici que fut inventée la forme moderne de l’Etat, ici que cette cité d’Athènes construisit patiemment, par la souveraineté du peuple, la souveraineté de son destin… blablabla Périclès blabla liberté démocratie… une démocratie d’aristo servie par des esclaves… blabla…  on dissertait si gentiment à l’époque entre gens biens…. qu’avons-nous fait, nous, Européens, de notre souveraineté ?… GLOUPS…. Qu’avons-nous fait de la démocratie ? Nous faisons-nous encore confiance ?… Blabla… En Europe, aujourd’hui, la souveraineté, la démocratie et la confiance sont en danger… Les méchants populistes et autres impies nous attendent au coin de la rue… Le mon… LE mon… Le MONDE a besoin de l’Europe…. et de ses terrasses de café, OUI, de ses cafés, de sa civilité, ON AIME TELLEMENT PARLER DANS LE VIDE autour d’un verre de bon vin…. civilisation oblige… BLING BLING CIVILISATION…. blabla culture culture culture patrimoine blabla… regardez derrière moi, l’Acropole… ce parfum de sacré, d’origine… blabla ici tout commença… démocratie j’écris ton nom en lettres de sang… démo…. démo publicitaire, démonstration qui décrasse écoutez ma parote… euh non ma parlote, non non je veux dire parole, ma parole, ma langue fourchue a fourché… regardez la chouette de Minerve qui s’envole, HEGEL MON TRÈS CHER HEGEL je vous cite modestement en cette antique colline, c’est l’heure de la chouette de Minerve, la nuit est tombée, votre crotale dévoué vous salue, bisou amour et fric. » Tsipras tantôt livide derrière son sourire de lapin mécanique, tantôt hypnotisé, sa moitié si belle sortie du placard pour l’occasion, histoire de flanquer la reine mère d’une dame de compagnie potable. Cette manie des rois barbares après s’être fait oints par Rome d’aller bouffer de la statuaire gréco-romaine, au-delà de la basse manœuvre de recyclage d’une souveraineté impériale, proto-divine, archéologique, pour se justifier d’être de bas satrapes qui n’ont de compte à rendre nulle part (et merde on n’a bien le droit de vivre riches dans le mondial et heureux de l’être, vous n’allez pas nous gâcher la vie avec vos soucis écolo et votre amour des bêtes, allez des mots des mots des mots puisque ça vous occupe aux terrasses de café) BREF cette manie ça s’appelle la jouissance du vampire. Pssstttttt…. la langue du crotale siffle…. et avale la souris, gloups, gloups. Bravo, bravo, la jeunesse d’Europe vous bénit, ô grand roi Macron. Qui rota bruyamment. Captain d’après une note du petit carnet rouge prise ce soir-là aurait prononcé ceci : « Γαμώ το τέρατό του ολοί λένε να αγαπήσουν την χώρα μας αλλά ολοί μας γαμίζουν ! » Gamoto teratotou oli léné na agapissoun tin chora mas, αλλά oli mas gamizoun. ce qui donne : Foutre de corniauds, tous aiment notre pays, mais tous nous baisent. Sidération de l’esprit. La chute en arrière ou le foudroiement des chamans devant le trou noir de l’origine. Guy Debord hurle de rire.

© Michael Allibert (crédit TCMA)

Bibou démarre à cent à l’heure, et attrape la rondelle au vol en un saut qui le décolle d’un demi mètre : Goal. Il me la rapporte dans sa gueule, la dépose à mes pieds. Que je la relance. Bibou retombe toujours sur ses pattes, même après un salto arrière.

Le lundi treize novembre, midi, une lettre est là. Sur la table dans le hall il y a une lettre, pas de doute. Adresse écrite à la main d’un stylo qui sent la marque, encre bleue. C’est elle, je le sais avant de le savoir, c’est la lettre d’Aurélien Buisson. Plus de neuf mois après. Je déchiffre l’entête : «  Edition du Recueil », c’est ça. CQFD : refus. Lettre de refus. Standard ou pas ? Je la ramasse, continue mon mouvement – je sortais acheter des clopes et promener mon chien. Je l’ouvre au niveau de l’école primaire : non standard. Aurélien Buisson me présente ses excuses pour le retard et puis : « Je ne sais si c’est d’avoir emprunté le registre autofictionnel mais votre texte ne tient pas les promesses que votre lettre d’accompagnement suggère. Cela dit c’est un texte fort…. » Qu’est-ce que j’ai été revendiquer que c’en était, de l’autofiction, tout ça pour la raison qu’on disait qu’Hervé Guibert mon idole en écrivait. Le pire : vendredi dernier, je lui ai renvoyé un exemplaire, avec un mot manuscrit assez sec où je précisais ne plus me reconnaître dans ce genre, que ce que je faisais, c’était d’écrire ma légende intime, nos courriers se sont croisés. Il va me prendre pour une folle. La fille qui écrit sa légende, au secours. Je précise s’il en était besoin, pas au sens de la star mais dans celui pire des romans du moyen-âge, des héros anonymes qui peuplent contes et légendes, effroi, miracles, monstres, métamorphoses, tout ça pour narrer des opérations alchimiques, ésotériques, symboliques. Lente chute dans la nuit des vieux mots. Je me souviens à mon réveil du grain poussiéreux du sol de la galerie et du poil odorant de Bibou, son odeur de miel de châtaignier. D’être restée plusieurs minutes comme ça, étalée par terre.

Dans les faits, une fois tombée, je me suis relevée, indifférente à l’état où je me trouvais, et je suis remontée, décidée à dormir contre Bibou, à même le sol, comme une routarde, une réfugiée ou n’importe qui sans toit, et j’ai sombré je ne sais où. Dans la réalité, au réveil, le cauchemar recommença. Toujours pas publiée à plus de cinquante ans. « La littérature est un asile » a écrit Asli Erdogan l’écrivain turque qui est menacée de prison à perpétuité, cela m’avait marqué au-delà du bon mot. J’étais bien celle-là couchée, tombée, par terre, qui s’était écrasée la face la première sans mettre les mains dans l’asile de cet autre monde. Eclipse. Le moment du basculement aurait dû me ramener à la réalité, non, j’ai perdu conscience avant de tomber. Que je sois tombée en vrillant sur le côté gauche n’est pas anodin : c’est bien la joue gauche que mon père frappa vers mes huit ans, sans aucune raison, alors que je jouais par terre lors d’un dîner de famille. Brutale baffe qui m’envoya valser, au point que, peu après, l’ophtalmologue constata que l’oeil gauche avait perdu huit dixième de façon incompréhensible, l’oeil gauche s’était déformé. Ce père qui lorsque j’avais murmuré quelques semaines avant : « Je veux écrire, je serai écrivain », avait ricané. Une fille, écrire ? Et puis quoi encore, et tu vivras de quoi, c’est un métier de pute, de drogué, d’alcoolo, ou alors fais Victor Hugo. Une statue de centaines de tonnes me tomba sur le coin de la figure, le coin gauche semble-t-il. Le sacré tonnage de la littérature française, il n’y a pas à dire.

Un soir, rentrant de ma sortie (ravitaillement et clopes) de plus en plus écourtée, de moins en moins d’énergie, un éloignement bizarre ou enfermement mental, bof, beaucoup de temps passé au lit, des élans parfois (je vais l’écrire, mon routine de la chute, et on va voir ce qu’on va voir, le titre est bon, c’est du bon, François Marcquoel serait déçu si je ne l’écrivais pas, j’ai hâte de lire votre routine de la chute, amitiés vives, un soir donc une orange me tombe sur le coin de la figure, ici les arbres des rues sont des orangers, il y a dès l’automne plein de boules oranges dans les arbres, c’est joli, ce sont des oranges amères, on ne peut pas les manger. J’ai ramassé l’orange. Je me suis dit, signe. Elle est là, toute moisie à côté de mon MacBook.

Le second pied au niveau de la seconde marche flotte légèrement, s’amuse, il blague, les poils de chat, hein, oh là là, et hop, on s’envole avec la voile de l’escalier, on part, allez on fait les bagages, dehors les chaussures, on se tire en rigolant avec les routards, et ça plane, ça se referme, écran noir, plein de jupes , de fichus noirs d’anciennes qui volètent comme dans un envol de corbeaux la nuit, loin mais loin, amour de Bibou, et mon amour, chibre dressé, beauté crue, mon homme et comme une neige qui tombe, ça s’affale au ralenti, ça se repose, ça repose, la tranche du carreaux entre dans les chairs, le sang sourd le long de la rayure de la joue gauche, goût délicieux du sang, sang frais, odeur de miel de châtaignier, tes griffes mon amour, tes yeux d’or, tes couleurs fauves, rousses, comme la chevelure longue du père baba cool dans l’enfance car il était roux, celui-là, d’un beau roux blond et ça flotte, qu’est-ce que tout ça peut bien faire, ah les gens biens et de biens, qui savent profiter de la vie car la mort, ils ont compris, le temps compté, l’emploi du temps et la course, ce sont des intelligents, des intelligents qui pensent bien à tout, qui n’ont pas froid aux yeux, qui parent aux mauvais coups, gloire aux intelligents qui savent vendre leur âme pour bâtir des villas de luxe où vivre servis de gentils esclaves consentants, et aussi, très important, où se vêtir exclusivement haute-couture, gloire aux gens de biens qui ont bon goût, et à leurs limousines noires qui glissent sans bruit, qu’ils vivent heureux et sans culpabilité (détournement narcissique de la psychanalyse), la Chute est gratuite, on vous refera vos tigres du Bengale avec toutes leurs rayures, on a la technologie, le jardin d’Eden c’est du pipi de chat pour nos spécialistes de chirurgie esthétique, on vous botoxera tout ça, finies les passions tristes, faites pas chier (le crotale arrache le langage de sa proie). Bibou plisse les yeux, se roule sur le tapis, se lèche les pattes de devant, et revient sur courgette, la serre dans sa gueule, la taquine, et lâche l’affaire, tour sur terrasse, nuit tombée.

Il y a la lettre de Maud à côté de moi, posée sur le canapé, Maud S. a aimé Transes de nuit – Une légende intime. Elle a cherché un éditeur pour moi, tout n’est peut-être pas fini, me dit-elle, elle a bien reçu un jour une lettre de refus alors qu’on venait de lui décerner un prix pour le même texte, depuis publié. On s’écrit à la main et on se vouvoie, tout à l’ancienne, on se parle de chats, ces petits réfugiés de l’Eden. C’est fini, c’est la chute.

«Réfugié du jardin d’Eden»

Remerciements à Michael Allibert qui m’a confié ses œuvres photographiques, chaque photo tirée à huit exemplaires, toutes issues de la recherche chorégraphique Etude(s) de chute(s) et de la création chorégraphique du même titre. https://www.trucmuche.org/creations (© Michael Allibert (crédit TCMA) reproduction interdite sans autorisation de l’auteur)