Natacha Michel : Sortie de route (romans rapides)

Le titre du livre de Natacha Michel, Sortie de route – romans rapides, peut signifier comme une libération, un écart hors du connu, de l’attendu. Il peut aussi se lire comme l’expression d’un accident, un dérapage vers la mort. Un exercice ou un essai hors de la lenteur habituelle de l’écriture, hors du temps long de l’écriture habituelle, en même temps que le voisinage de la mort, d’une forme de mort. S’il s’agit ici d’accélérer le temps de l’écriture et du texte, c’est parce que cette accélération est nécessaire à l’abord de la mort qui hante l’écrit et qui est une mort particulière : la mort vivante de la vie.

Le livre se compose de seize courts récits autonomes mais tous tournant autour du thème de l’écriture et de l’écrit. L’écriture y est omniprésente sous des formes diverses : le fait d’écrire, l’écrivain, le bureau pour écrire, la bibliothèque, les livres, les auteurs, brouillons, archives, carnets, traces, marques, signes, etc. L’écriture y est également présente comme objet et moyen de réflexion : si les différents textes sont des fictions, ceux-ci incluent en même temps une réflexion sur l’écriture qui est aussi comme un miroir dans lequel se contempler et revenir à soi. L’écriture est ici à la fois fictionnelle, spéculative et spéculaire – écriture par laquelle le sujet réfléchit, se réfléchit autant qu’il trouve en lui autre chose que lui, une vie et une mort qui ne lui appartiennent pas tout à fait. Si le livre est une tombe, par le livre la tombe s’ouvre et les spectres s’en évaporent, tournoient à la surface de chaque page.

L’écriture peut être celle de souvenirs – souvenirs de l’enfance, souvenirs qui sont des images de lieux, de temps, de personnes qui existent désormais comme des fantômes présents mais immatériels. Si tel objet, telle situation peuvent susciter des souvenirs, c’est parce que la matière est habitée d’images fantomatiques qui se déploient lorsque l’attention se fait plus précise, tout un monde immatériel de personnes et d’un temps disparus qui persistent pourtant, que l’écriture ne fait pas revivre mais dont elle accueille l’existence spectrale. L’écriture est ici une « machine résurrectionnelle », écrire est accueillir des fantômes, tous ces autres qui ne sont plus, que je ne suis pas mais qui me montrent ma propre histoire, ma propre image claire et trouée, et que par le texte je peux presque toucher du doigt sans y parvenir jamais.

Dans le livre de Natacha Michel, l’écriture comme souvenir est un cas particulier de ce que peut l’écriture : susciter des fantômes, l’existence particulière de spectres. Le livre de fiction invente des personnages, c’est-à-dire des possibilités d’individus qui n’existent que dans le livre, tels des fantômes de papier et d’encre, le personnage étant ici moins représentation conventionnelle que forme d’existence étrange, inédite, sans chair ni sang, pourtant bien réelle. Ce qui semble intéresser Natacha Michel concerne moins ce que le livre peut représenter d’un extérieur qu’il ne serait pas, dont il ne serait qu’un support ou une reproduction mimétique, que la vie impliquée par le livre, la forme de vie que celui-ci fait exister. Cette vie est celle de fantômes, non parce que le livre parlerait de morts mais parce qu’il fait vivre des êtres dont la matérialité est celle des fantômes. De ce point de vue, l’écriture-souvenir renverrait moins à un passé et aux autres qui depuis ont disparu qu’à leur persistance sous une autre forme par et dans l’écriture, là où ils résident désormais : l’évocation du passé renvoie moins à un temps révolu que le livre représenterait qu’à un présent de la vie dans et par le livre.

C’est en ce sens que l’écriture comme souvenir n’est qu’un cas de l’écriture en général et de ce qu’elle peut : créer des vies, créer de la vie, les personnages étant des individus possibles, l’écriture étant l’effectuation de leur possibilité et des diverses possibilités de ces vies. Les personnages ne sont pas vivants, pourtant ils le sont à leur manière : spectres possibles de vies réelles, ensemble de possibles demeurant dans leur(s) possibilité(s) ouverte(s).

Il ne s’agit pas pour Natacha Michel d’achever ces vies, de leur donner l’achèvement propre à l’existence incarnée. Il s’agit au contraire de les laisser à l’état d’apparition, de commencement, de les évoquer rapidement, de les laisser dans l’état d’une évocation qui ne clôt rien, ne délimite rien de définitif – de créer uniquement leur vie, c’est-à-dire de s’en tenir au plus près de ce peut ici l’écriture. Chacun des courts chapitres qui constituent le livre est ainsi et surtout la création nécessairement rapide du monde dans lequel chaque fantôme peut exister et demeurer en tant que fantôme imprécis, sans pesanteur, sans autre caractéristique que son émergence, sa vie sans vie de fantôme vivant.

Dans ces conditions, l’écrivain, le faiseur de spectres, ne peut se percevoir que comme traversé de ces mondes fantomatiques, littéralement hanté par ces vies qu’il met au monde et qui le rendent toujours autre, lui-même traversé de la mort spectrale, vivante, qui existe dans la littérature – le livre de Natacha Michel n’étant pas du tout un livre sur la mort mais étant centré sur cette mort plus large que la mort pour une vie plus large que la vie.

Natacha Michel, Sortie de route – romans rapides, éditions NOUS, 2017, 225 p., 20 € — les premières pageslire ici un extrait