La revue L’Atelier du roman: « Nous essayons faire revenir au temps présent les grands romanciers »

En prélude au 27e Salon de la Revue qui se tiendra le 11 et 12 novembre, Diacritik, partenaire de l’événement, est allé à la rencontre de jeunes revues qui y seront présentes et qui, aussi vives que puissantes, renouvellent en profondeur le paysage littéraire. Aujourd’hui, entretien avec Lakis Proguidis au nom de sa très belle revue L’Atelier du roman.

Comment est née votre revue ? Existe-t-il un collectif d’écrivains à l’origine de votre désir de revue ou s’agit-il d’un désir bien plus individuel ? S’agissait-il pour vous de souscrire à un imaginaire littéraire selon lequel être écrivain, comme pour Olivier dans Les Faux-Monnayeurs de Gide, consiste d’abord à écrire dans une revue ?

L’idée de la fondation de L’Atelier du roman a commencé à germer en moi à la fin des années quatre-vingt. À l’époque j’écrivais un essai sur l’œuvre romanesque de Witold Gombrowicz. Gombrowicz se plaignait souvent dans son Journal de la disparition des « cafés littéraires » dans la vie littéraire qui était en train de se mettre en place, en France et ailleurs, à partir des années cinquante. Je me suis alors dit qu’un tel café, à savoir un foyer de dialogue esthétique, pourrait renaître sous forme de revue littéraire. L’idée a été embrassée avec enthousiasme par quelques amis qui, comme moi, à la même époque, assistaient au séminaire sur le roman que Milan Kundera tenait à l’Ehess et qui était un séminaire cosmopolite. Depuis, ces quelques amis, dispersés pour ainsi dire aux quatre coins du monde, constituent le noyau de collaborateurs les plus fidèles de la revue : ce sont nos chroniqueurs. Évidemment, aujourd’hui, ce premier cercle d’amis ne représente qu’une minuscule partie par rapport aux cinq cents écrivains provenant d’une quarantaine de pays, qui ont collaboré dans L’Atelier du roman. Dans chaque numéro paraissent, en moyenne, cinq nouvelles signatures. Ainsi, le nombre de contributeurs ne cesse d’augmenter vers toutes les directions. Ce qui nous intéresse en priorité est le dialogue, sans privilégier telle ou telle tendance esthétique, telle ou telle littérature nationale, et, surtout, sans tenir compte de l’âge des écrivains. Sur ce dernier point nous faisons tout afin d’encourager les jeunes à rédiger des commentaires critiques personnels, à savoir des textes dépouillés des facilités journalistiques et des sophistications universitaires.

Certes, une revue littéraire peut aider de plusieurs façons à l’éclosion d’un talent. J’y vois même une de ses raisons d’être. Mais je ne saurais être aussi affirmatif qu’Olivier des Faux-Monnayeurs. Cela dit, je pense que si Gide était aujourd’hui parmi nous, il recommanderait aux jeunes de lire des revues littéraires pendant longtemps avant de se jeter sur leurs claviers.

Quelle vision de la littérature entendez-vous défendre dans vos différents numéros ? Procédez-vous selon une profession de foi établie en amont du premier numéro ?

Le but principal de L’Atelier du roman consiste à promouvoir le dialogue esthétique autour de l’art du roman. Ce dialogue, mené en grande partie par les romanciers, nous protège du danger de verser dans l’abstraction. Quant à la « profession de foi » qui soutient ce dialogue, nous pensons que le roman est un art littéraire autonome avec sa préhistoire, son histoire et son propre noyau esthétique. De numéro en numéro nous nous efforçons d’appréhender et d’enrichir cette hypothèse. Parallèlement à la publication de la revue, nous organisons dans l’année plusieurs manifestations pour discuter de vive voix avec nos lecteurs des sujets relatifs à nos intérêts.

Mais, tout autour de ce tronc principal, pousse une multitude d’intérêts – nous publions des nouvelles, des chroniques, des dessins humoristiques, des regards sur la vie moderne, des entretiens, etc. –, de sorte que L’Atelier du roman ne soit pas une revue « spécialisée » au roman. D’ailleurs, ceux qui participent à la revue et à ses activités sont des écrivains et pas des « spécialistes ». Littérature et spécialisation sont comme le feu et l’eau. La littérature est un bien commun. Le bien commun par excellence. Un bien qui n’exige aucune connaissance particulière, à part celle de la lecture. Il faut tout faire pour préserver et enrichir ce bien.

Comment décidez-vous de la composition d’un numéro ? Suivez-vous l’actualité littéraire ou s’agit-il au contraire pour vous de défendre une littérature détachée des contingences du marché éditorial ? Pouvez-vous nous présenter un numéro qui vous tient particulièrement à cœur ?

Si nous regardons l’ensemble de nos quatre-vingt-et-un numéros déjà à publiés, c’est le hasard qui règne. Mais chaque numéro est le résultat de nos discussions, de nos Rencontres annuelles, de suggestions amicales, etc. Chaque numéro reflète la vie de la revue et comme on sait la vie ne suit aucun ordre. Nous travaillons à long terme. La préparation d’un numéro prend en moyenne deux ans et demi. Quant à nos rapports avec l’actualité et aux impératifs du marché, je me permets de conseiller la lecture de notre 73e numéro, « La guerre du Temps et de l’Actualité ». Voilà d’ailleurs un numéro qui me « tient particulièrement à cœur ». D’abord parce qu’il est le résultat d’une de nos Rencontres annuelles – celle de septembre 2012 à Nauplie (Grèce). La particularité de ces Rencontres consiste à ce que nous y participons avec des notes sur le sujet proposé, à savoir sans texte pré-écrit. Nous y allons pour discuter. Après, chacun des invités écrit un article pour le numéro correspondant qui sort six mois après la Rencontre. En lisant alors le numéro en question, on comprendra que nos Rencontres n’ont rien à faire avec les colloques habituels et que notre revue n’abrite pas des monologues juxtaposés. On comprendra également que l’actualité tout court nous intéresse non pas pour y adhérer en bloc, mais pour y discerner ce qui a de la valeur, ce qui a une chance de durer. À mes yeux, ce numéro consacré à nos Rencontres est exemplaire pour justifier la raison d’être de toutes les revues littéraires.

À la création de sa revue Trafic, Serge Daney affirmait que toute revue consiste à faire revenir, à faire revoir ce qu’on n’aurait peut-être pas aperçu sans elle. Que cherchez-vous à faire revenir dans votre revue qui aurait peut-être été mal vu sans elle ?

Entre autres, nous essayons faire revenir au temps présent les grands romanciers. Pas dans un esprit de conservation. Mais parce que nous croyons à leur force et à leur capacité de nous éclairer sur les énigmes qui sont les nôtres. Nous parlons de Rabelais, de Chesterton, de Dickens, de Jules Verne, etc. parce que nous les considérons toujours actuels. Mais, avant tout, nous essayons de faire revenir le temps de la discussion libre et amicale, le seul temps qui sied à l’art.

Est-ce qu’enfin créer et animer une revue aujourd’hui, dans un contexte économique complexe pour la diffusion, n’est-ce pas finalement affirmer un geste politique ? Une manière de résistance ?

Malgré les difficultés économiques et malgré le fait que le lectorat des revues littéraires est assez restreint, des nouvelles revues littéraires paraissent chaque année. Il s’agit d’un signe encourageant. Mais, à mes yeux, le terme de la résistance ne suffit pas pour caractériser le phénomène. Il s’agit de création. Il s’agit d’affirmer, à notre manière, nous qui faisons des revues littéraires, que l’être humain ne peut jamais être conforme.

La revue L’Atelier du roman sera présente au Salon de la Revue, Halle des Blancs-Manteaux, ce week-end.