La démocratie n’est pas compatible avec McDo

On savait depuis longtemps que les produits de restauration rapide vendues dans la chaîne des inventeurs de Harry ne sont guère recommandés ni recommandables pour la santé physique, on savait également que, sous couvert de terminologie plus que douteuse, les « équipiers » sont très souvent des salariés exploités et peu considérés, on sait aussi désormais que McDonald® n’est pas vraiment une source de renforcement démocratique pour les pays dans lesquels ils s’installent. Le 8 décembre 1996, le célèbre journaliste américain, éditorialiste au NYT et trois fois récompensé par le prix Pulitzer pour la qualité de ses enquêtes, Thomas Friedman, avait noté et remarqué, au terme d’un long travail d’investigation, que jamais, à la surface de la planète, deux pays qui ont des restaurants McDonald® ne sont entrés en guerre l’un contre l’autre.

Une exception aurait pu surgir dans cette analyse, puisque, lors de la guerre des Falklands, l’Argentine était sur le point d’ouvrir des restaurants (certes un bien grand mot…) de ce type, comme le Royaume-Uni, mais la dite ouverture se fit trois ans après l’impensable guerre, odieux subterfuge qui permit au rhinocéros — alias Margaret Thatcher — de se faire ré-élire alors qu’elle était à un niveau spectaculairement bas dans les sondages en 1983. Par voie de conséquence l’état-major de McDonald® fit preuve de prudence, en 1993 à Moscou, où les pro- et les anti-Eltsine — mais si ! Souvenez-vous ! l’éthylique notoire qui ne put descendre de son avion, tellement il était ivre, lors d’une visite en Irlande le 30 septembre 1994 — purent tous avaler des burgers. Mais si l’Inde a ses restaurants, il n’y en a pas chez le belliqueux voisin pakistanais. Israël a des McDo casher et l’Arabie Saoudite fermes les siens cinq fois par jour pour la prière, on s’adapte chez Harry et, de fait, vous pouvez venir comme vous êtes, à la condition expresse que vous laissiez vos éventuelles idées de démocratie à la porte.

Cette photo de l’agence Alamy est dépourvue de légende et demeure un mystère :
peut-être des fournisseurs ou des clients de McDo ? Ou un cliché pris lors du dernier G20 ?…

George Monbiot, éditorialiste de longue date au Guardian, est allé un peu plus loin dans son évaluation de la situation, par le biais d’un article publié le 6 décembre 2016, dans lequel il constatait que dans la plupart des pays où la dite chaîne s’est installée, les sondages défavorables aux responsables politiques sortants sont nombreux. De plus, il semble que l’expansion de la dite restauration rapide aille de pair avec la propagation d’idées simplistes et lapidaires, puisque, comme l’a relaté la journaliste Amanda Taub dans le New York Times, le 29 novembre 2016, un américain sur six, adepte du Big Mac et autres chemins directs vers l’obésité chronique, pense qu’une dictature militaire serait une bonne idée ! Et il en est donc venu à la conclusion qu’aucun pays ayant accueilli des restaurants McDonald® ne peut demeurer une démocratie. Monbiot étayait alors son approche par trois arguments majeurs.

McDo est une menace politique, car critiquer cette entreprise est difficile sinon impossible, puisque toute tentative de ce type, au Royaume-Uni en particulier, a été traitée par la dite entreprise sous l’angle immédiat de la diffamation. Ainsi, le 15 février 2005, deux militants britanniques de Greenpeace, David Morris, postier de son état, et Helen Steel, employée aux espaces verts de la ville de Londres, publièrent un tract pour dénoncer une nouvelle implantation à Londres. McDonald®, 11.800 restaurants dans 53 pays pour un chiffre d’affaires annuel de 10 milliards de livres sterling, décida de poursuivre les deux militants pour diffamation et fit condamner Morris et Steel (dont les revenus mensuels ne dépassaient pas l’équivalent du smic) à payer respectivement 60.000 et 40.000 livres sterling de dommages et intérêts à l’entreprise américaine. Morris et Steel ont toujours refusé ce verdict, n’ont rien payé à ce jour et l’image de McDo en a pris un sérieux coup chez les Grands-Bretons.

Pour George Monbiot c’est aussi une menace écologique, car la viande de bœuf utilisée vient majoritairement (malgré les dénégations de l’entreprise en question) d’élevages bovins en batterie qui constituent non seulement une insulte au respect de l’environnement mais aussi à celui des animaux. De fait l’aimable litanie selon laquelle l’entreprise américaine fait travailler les éleveurs locaux relève de la communication et de la plus haute plaisanterie selon le même Monbiot. Mais l’effet n’est jamais direct, toujours insidieux et oblique. Il en est de même dans le domaine économique, troisième menace aux yeux de l’éditorialiste du Guardian.

En effet si McDonald® se plie à des injonctions c’est, en règle générale, celles du FMI ou de la BCE mais jamais des gouvernements des pays où l’entreprise s’installe. Dans le même ordre d’idées, Monbiot déplorait, (il y a un an déjà !), que McDo œuvre beaucoup, en coulisses, pour faire avancer des traités européens, tels que le Nafta entre autres, dont le but est totalement anti-démocratique et anti-économique, puisque la finalité est aux antipodes de ce que souhaite une majorité de citoyens européens, tout en préparant de savants pied-de-nez à tout recours potentiel en justice.

Dans un ouvrage publié en 2011, aux éditions Norton, The Globalisation Paradox, l’économiste américain, Dani Rodrik, qui enseigne à l’université Harvard, a développé l’idée selon laquelle la McDonaldisation du monde engendre non pas un dilemme mais un trilemme, dans lequel s’entrechoquent démocratie, souveraineté nationale et hypermondialisation, sans pouvoir être compatibles, puisque la McDonaldisation écarte, partout où elle s’installe, la politique nationale au profit des forces de mondialisation non démocratiques. Rodrik prolonge l’analyse faite par Tom Wolfe (L’étoffe des héros, Le bûcher des vanités), en 1998, dans A Man in Full (Un homme un vrai), analyse selon laquelle McDonald® n’engendre qu’aliénation et anomie. Le romancier britannique Martin Amis avait fait, à la sortie du livre de Wolfe, une recension mémorable pour le Guardian, dans laquelle il comparait la capacité de visiter les grandes institutions à celle de Charles Dickens, pas moins.

L’entreprise de démolition de la démocratie est sans doute à un stade aussi avancé que le réchauffement de la planète et c’est probablement le moment de rappeler qu’en 1938, le grand président que fut Roosevelt avait lancé un avertissement :
The liberty of a democracy is not safe if the people tolerate the growth of private power to a point where it becomes stronger than their democratic state itself. That, in its essence, is fascism.
La liberté d’une démocratie n’est pas en sécurité si l’on tolère que le développement du pouvoir privé atteigne un point où il devient plus fort que l’état démocratique lui-même. C’est essentiellement le fascisme.