Sardaigne « Sens dessus dessous »: les doux farfelus de Milena Agus

Milena Agus (DR)

La collection de poche « Piccolo » chez Liana Levi s’enrichit, en cette fin septembre 2017, du titre publié en avril 2016 : Sens dessus dessous, le beau roman de Milena Agus qui offre à chaque page un rêve d’été indien pour conjurer l’hiver de la vie.

C’est l’occasion donc de se balader avec l’écrivain dans sa Cagliari « blanche et bleu outremer », cette Cagliari qui, selon le petit Giovannino, est si belle « parce qu’il y a la mer dedans », où l’air « sent l’iode et les embruns, le goudron, le savon, la friture et la sauce tomate ». C’est le moment de courir avec l’enfant et la narratrice sur la plage du Poetto puis de soudain s’arrêter juste pour soupeser les vagues qui sont, certains jours, plus légères que d’habitude.

Relire ou découvrir dès lors cette écrivaine sarde qui met en scène son île en dehors des hordes de vacanciers sauvages à la recherche de la simple baignade. L’île se cache dans un immeuble dans le quartier de La Marina, un quartier peuplé de « naufragés du Pakistan, du Bangladesh, du Sénégal, du Maghreb et de Chine ». L’immeuble, lui, recèle des personnages drôles et fragiles, écorchés et un peu fous, pas normaux du tout, tel que, tout humain, à bien regarder de près, est : un peu fou, pas normal du tout.

La composition du récit est aussi farfelue que tous les personnages que le roman met en scène : la première partie se compose de 15 chapitres de 124 pages, la deuxième de 6 chapitres de 24 pages et la troisième ne contient qu’une seule page : l’épilogue. La narratrice dont on connaîtra le prénom seulement à la fin du roman parce qu’il figure dans le titre de la bien courte deuxième partie, habite un appartement qui se trouve entre celui de Mr. Johnson et celui d’Anna, deux personnes d’un certain âge qu’elle mettra bientôt en relation. Lui, un ancien apparemment célèbre violoniste américain abandonné par sa riche femme sarde, c’est un homme qui ressemble à ces beaux vieillards « genre Sean Connery, Clint Eastwood ou Paul Newman » mais dont l’allure, bien qu’élégante, ressemble plutôt à celle des laissés-pour-compte de Beckett : poches trouées, ourlets décousus, lacets défaits, chaussettes dépareillés ; elle, malade de cœur, encore belle mais très fatiguée à cause de la maladie et du dur labeur de domestique qui l’occupe jusqu’à tard le soir, c’est une grande et douce rêveuse, se situant plus du côté des personnages flaubertiens et, pour son côté fantasque, elle se révèle très durassienne. Mr. Johnson cherche une gouvernante, Anna fait l’affaire, elle pourra ainsi monter rien que deux étages et oublier ses longs trajets éreintants. La narratrice est ravie d’avoir trouvé une solution qui, en outre, réunit deux personnes seules, Anna a été aussi abandonnée par son mari.

La grande question du roman est l’amour : des amants, conjugal, filial, parental, amical. Pourquoi doit-on aimer ? A qui réserver notre amour ? Qui est digne d’amour ? C’est en effet sur ce sujet que Milena Agus bouscule les codes de l’Italie bien-pensante enfermée entre la famille et l’Église. Encore cette dichotomie direz-vous ? Oui encore. L’auteur bousculera d’ailleurs également les valeurs de la France de la « Manif pour tous » parce que ses farfelus qui voient et vivent le monde à l’envers sont là pour déranger les idées reçues. Dès lors, on peut aimer une homme de 70 ans, divorcé, qui lit des revues pornos et ne pas le considérer comme un « porc », à chacun ses fantaisies ; on peut aimer une femme de 65 ans désargentée, « racornie » dont la « poitrine s’est affaissée » à cause de la maladie ; on peut aimer un enfant né du ventre d’une autre femme si on ne peut avoir d’enfant soi-même : femme ou homme – Giovannino est le fils d’un père homosexuel ; on peut désirer changer de sexe pour que l’homme qu’on aime nous aime une fois devenu(e) homme ; on peut s’éloigner de la famille biologique si on trouve de l’amour parmi nos amis qui constituent la famille de nos souhaits… Tous les personnages ont eu une mère et un père qui n’ont su être parents, peut-être parce que nous sommes tous des enfants perdus. Tous les personnages se sont donc arrangés pour trouver l’amour là où il y en avait. La mère d’Anna ne lui racontait ni contes ni comptines alors qu’elle adorait ça ? Ce sont les femmes de la Marina qui l’ont fait, ces femmes naufragées mais qui savaient conter ces histoires à ravir.

Et on peut toujours s’arranger avec l’amour même si l’amour est vache et féroce et insensé. Le père de la narratrice s’est pendu après avoir abandonné sa femme pour une jeune « machine de sexe », et sa mère en est devenue folle. Ce fait atroce que la narratrice appelle « catastrophe », marquera à jamais sa vie. Dès lors elle ira sans cesse au secours de ceux qui veulent mourir pour des chagrins d’amour. Celle qui désire avoir du cyanure sur soi pour en finir vite ; celle qui se constitue un stock de somnifères dans l’idée de les avaler un jour tous ensemble… Milena Agus joue précisément sur ce côté romanesque et tragique de l’amour, tout en révélant l’angoisse de l’abandon qui nous guette tous. Rien ne justifie, selon la narratrice, le geste paternel qu’elle ne blâme pas pour autant. Sauf que le suicide de celui-ci aura fait un trou dans sa vie, un trou sans doute impossible à combler. Sinon par l’écriture.

Cagliari © Rebecca Mais

Désemparée face à une existence qui a démarré sens dessus dessous, la narratrice trouvera dans les conseils de Mr Johnson junior, son amour impossible, professeur de littérature à Harvard, un chemin à suivre. Il incite en effet sa voisine à se lancer dans l’écriture : « Beaucoup de ceux qui ne savent rien faire écrivent » lui dit-il. C’est un projet que la narratrice mettra volontiers en pratique. Si elle lance cette promesse de longue vie à son amie mourante Anna : « J’écrirai un roman sur toi », c’est aussi ce roman-là que le lecteur est en train de lire. Voilà que le texte, déjà sens dessus dessous, ouvre à une mise en abyme dans les règles de l’art romanesque et révèle par là une recette pour écrire le bon roman : « un peu de réalité et un peu d’invention. D’ailleurs la vie est bien ainsi non ? Comment ferions nous sans imagination ? Mais comment pourrions-nous imaginer en partant de rien ? ». Est-ce bien ce que pense Milena Agus également qui ne se prend pas au sérieux quand le succès de ses livres lui tombe dessus ? Peut-être. Ce qu’elle offre en tout cas à son lecteur avec ce texte, c’est une escapade dans sa belle île de Sardaigne pour connaître la douleur et le bonheur de vivre et d’aimer. Mischineddu* qui ne la lira pas.

Milena Agus, Sens dessus dessous, traduit de l’italien par Marianne Faurobert, Liana Levi « Piccolo », 120 p., 7 € 50  — Lire un extrait

* « Le pauvre en sarde », le roman utilise plusieurs mots et manières de dire sarde.