Comment une tribune du New York Times a assassiné la presse française

Crédit : LaDépêche.fr

C’est une question de forme(s). Au singulier, celle d’une tribune parue le 7 septembre 2017 dans le New York Times. Au pluriel, celles mises par les médias français qui ont repris le texte dans leurs colonnes en chapeautant à la va-vite ou à l’aune d’une politique du clic pour le moins questionnable. BFM TV qui titre « « Président raté », « ego démesuré » : une tribune dans le New York Times assassine Macron » ; LaDépêche.fr « Dans une tribune au vitriol, le New York Times juge Emmanuel Macron comme un président raté » ; Vanity Fair « Échec et mat, le New York Times assassine Emmanuel Macron dans un édito » (le titre a été changé depuis, NDLR) ; RTL.fr « « Un président français raté » : Emmanuel Macron se fait épingler dans le New York Times »… et la toile qui ne fait pas partie des idolâtres de la « macronerie » (sic) de s’enflammer, de relayer, de tweeter et retweeter, de « liker » ou « plussoyer » à l’envi.

Capture d’écran La Dépêche

Le Huffington Post a précisé qu’il s’agissait d’une tribune « et non un éditorial engageant la rédaction comme certains ont pu le laisser entendre » ; sur Twitter, le directeur de la rédaction des Échos (qui titre « Président raté : le tacle d’un universitaire à Emmanuel Macron » alors que l’article semble avoir disparu depuis, NDLR) Nicolas Barré souligne « Encore faudrait-il préciser que cette tribune d’un prof britannique n’est pas « un édito du New York Times » ». Mises en garde utiles car le texte de Chris J. Bickerton n’est effectivement ni un éditorial, ni un article du journal américain mais signé d’un contributeur invité, un universitaire, Docteur en sciences politiques diplômé d’Oxford en 2008, University Lecturer au département de science politique et relations internationales à l’Université de Cambridge et Official Fellow à Queens’ College.

Avant de lire cette tribune, il convient de s’intéresser à ce qui est écrit en haut de la publication, au dessus du titre accrocheur en version originale :

Capture d’écran Opinions, New York Times
NYT Opinon sur Twitter

« Opinion ». C’est le titre de la rubrique dans laquelle Chris Bickerton s’exprime. Une catégorie de textes dans laquelle on peut entre autre lire des columnists, des éditoriaux signés de l’editorial board du NYTimes et des « Op-Ed » (i.e. l’abréviation de « opposite the editorial page ») de contributeurs extérieurs au comité de rédaction du journal. C’est un peu l’équivalent des cartes blanches de la page Débats et Analyses du Monde, des Champs Libres du Figaro ou des pages Idées de Libération (dans lesquelles ce même 7 septembre, un autre universitaire, Eric Fassin, publiait un article intitulé « Emmanuel Macron, un candidat néolibéral devenu président illibéral »).
En ligne, la rubrique et les textes des « Op-Ed » du NYTimes, c’est à peu de choses près Le Club de Mediapart, Le Plus de L’Obs où des chroniqueurs (réguliers ou non, adossés ou pas à la rédaction du journal qui les publie) viennent s’exprimer selon leur domaine de prédilection, d’expertise ou tout simplement selon leurs idées, envies et… opinions.
De fait, parce qu’il écrit dans les pages d’un journal, un « Op-Ed » est parfois difficilement identifiable : d’où parle-t-il ? Ses propos sont-ils cautionnés par le comité de rédaction ? Ses termes engagent-ils la responsabilité du journal ? Ne peut-il y avoir de conflits d’intérêts selon la qualité de l’auteur de l’article ? Qui se cache derrière la signature, un annonceur, un lobbyiste ? Autant de questions et d’inquiétudes qui, dès 2011, ont conduit un collectif de 50 journalistes à écrire au NYTimes (lire l’article du Guardian) pour demander plus de transparence et alerter sur la confusion entretenue par la cohabitation d’éditoriaux de journalistes appointés et de textes d’extérieurs dont les motivations pourraient être suspectes, voire partisanes. Et à tout le moins porter préjudice à l’indépendance et à l’objectivité journalistique.

Capture d’écran Twitter / @VanityFairFR

Dans le cas de la diffusion de la tribune de Chris Bickerton, comment ne pas constater le manque de distance, le refus de la précision qui semblent s’être soudainement généralisés dans les médias français ? Pourquoi la tribune (engageant, donc, le seul avis du signataire) d’une personne extérieure à la rédaction s’est-elle transformée en « Le New York Times accable Emmanuel Macron » (Boursorama) ; « Le New York Times s’en prend à l’égo démesuré d’Emmanuel Macron dans une tribune » (Closer) ; « Président raté : quand le New York Times assassine Emmanuel Macron dans une tribune » (France Soir, plagiant de peu Vanity Fair qui entretemps a changé le titre de son article)…

Capture d’écran VanityFair.fr

Et que dire de l’article du Point signé « 6MEDIAS » ? En lieu et place d’un journaliste, c’est une agence de presse numérique spécialisée dans l’animation éditoriale, l’alerting breaking news, la rédaction sur mesure, etc., « dans le respect de la ligne éditoriale, des valeurs et du positionnement du site ou du portail de ses clients éditeurs » qui a rédigé l’article. Dès lors, et sans tomber dans le procès d’intention ni remettre en cause les qualités rédactionnelles de l’anonyme auteur de l’article paru sur LePoint.fr, on peut se demander s’il n’y a pas là un effet domino : Chris Bickerton n’est pas le New York Times et 6Médias n’est pas le Point, mais l’information amalgame tout, dans une confusion des genres quelque peu angoissante.

Capture d’écran Le Point

Cet épisode médiatique tiendrait presque de l’épiphénomène s’il ne mettait pas en évidence les dangers du « piège à clics » que peut devenir le « journalisme »  et s’il ne posait pas une fois encore la nécessaire question de la transparence et de la précision de l’information. Qualités dont se moquent éperdument ceux qui la colportent sur les réseaux sociaux à l’ère des fake news et des procès faits à la « médiacratie » (du moment que cela sert leurs intérêts).

Captures d’écran Twitter

A l’heure où certains dirigeants politiques appelent publiquement (et sans retenue) à dénigrer et discréditer les journalistes, à l’heure où des personnalités publiques élues ou non franchissent le Rubicon séparant le monde politique du monde des médias, il est crucial de toujours préciser qui parle et au nom de qui ou de quoi. En cédant à la facilité, aux sirènes du clic, en oubliant la rigueur au profit de la viralité à même de rapporter d’hypothétiques lecteurs ou spectateurs, rapporter sans filtre les harangues fallacieuses de tribuns professionnels ou délivrer une information tronquée ne fait que participer de l’émergence d’un dangereux populisme journalistique. Ce dont la profession n’a pas besoin. Et la démocratie encore moins.