Le jour où Nathalie m’a annoncé qu’elle me quittait, je me suis d’abord muré dans un silence grotesque, enroulé dans un sac de couchage qui sentait le moisi et les tripes à la cadurciennes (souvenir d’un trek en Bas-Quercy) sur la terrasse de notre maison de ville chèrement acquise l’année de notre mariage. Pendant une journée entière, sur un transat en plastique, j’ai bravé le vent de janvier en fixant le ciel. Fumant cigarette sur cigarette, me gavant de thé brûlant pour ne pas risquer l’hypothermie.

Dans sa forme même, Prends garde matérialise la double face de tout fait divers écrit, entre histoire et roman : au recto du livre, couverture sur fond rouge, le récit romancé de Milena Agus ; au verso du livre, couverture sur fond gris, les faits relatés par Luciana Castellina. Le lecteur décidera par où commencer, le sens de lecture influant évidemment sur la perception du même fait.

Joyce Carol Oates © Christine Marcandier

On pourrait dire de Joyce Carol Oates qu’elle écrit comme elle respire, mais sans doute respire-t-elle parce qu’elle écrit. Elle poursuit depuis des décennies une œuvre prométhéenne, dans sa volonté de dire l’Amérique d’aujourd’hui et d’hier, à l’image d’un Balzac pour la France, dans les années 1830-1840. Des traits de caractère que l’on retrouve dans son dernier roman, Mudwoman, paru dans une traduction de Claude Seban en 2013 chez Philippe Rey et désormais disponible en poche chez Points.

C’est en diptyque que David Vann analyse le rapport névrotique des Etats-Unis aux armes : Goat Mountain qui « consume les derniers éléments qui, à l’origine m’ont poussé à écrire : les récits sur ma famille et sa violence » et Dernier jour sur terre qui revient sur une tuerie dans une université américaine, le 14 février 2008. Les deux livres ont la violence en partage, une analyse de sang froid des racines du mal, puisant dans la biographie de l’écrivain, le rapport de sa famille au sang, à la chasse, aux armes.

C’est évidemment ce moment précis que choisit Nathalie pour faire son entrée dans le bar et dans mon champ de vision. Elle est à deux mètres de nous et nous regarde avec un air dépité et interrogateur. Dire qu’elle semble surprise est très en dessous de la vérité. La situation et son air effaré sont indescriptibles alors qu’elle nous dévisage, mon ami et moi. Lui est penché à l’extrême sur ma personne, avec la ferme intention de m’arracher un baiser. Moi, le dos au comptoir, les bras en croix pour prévenir les assauts outrageants du pervers qui me fait face.

A l’annonce du verdict, tu as publiquement maudit ton père et ta mère avant de traiter le juge et les jurés de salauds (Ultra Violette, p. 156)

Les faits : le 21 août 1933, une fille de 17 ans empoisonne ses parents, son père en meurt. Entre haine et célébration, ce parricide passe rapidement de la rubrique des faits divers aux pages littéraires : Violette Nozière, « mythologique jusqu’au bout des ongles », écrit André Breton, « tu ne ressembles plus à personne de vivant, ni de mort ». C’est cette légende, ce mythe – deux termes qui renvoient au récit, à “ce qui doit être dit et raconté” – dont s’empare Raphaëlle Riol, faisant à son tour de la jeune femme le point de contact entre histoire vraie et fiction, faits et hypothèses : « fiction librement inspirée de faits réels » énonce un avertissement liminaire qui est aussi un art poétique.

Il est des livres qui emportent par l’histoire qu’ils proposent, puissante, véritable lame de fond qui masque le tour de force littéraire qu’une telle puissance suppose : Vera est de ceux-là. Ce pourrait être une histoire d’amour (impossible, dévastatrice), un roman d’apprentissage, un roman social. Tous ces types de récits sont là et pourtant ailleurs, comme un horizon, un idéal et peut-être une béance.