David Vann, Born to be wild (Crime écrits, 7)

C’est en diptyque que David Vann analyse le rapport névrotique des Etats-Unis aux armes : Goat Mountain qui « consume les derniers éléments qui, à l’origine m’ont poussé à écrire : les récits sur ma famille et sa violence » et Dernier jour sur terre qui revient sur une tuerie dans une université américaine, le 14 février 2008. Les deux livres ont la violence en partage, une analyse de sang froid des racines du mal, puisant dans la biographie de l’écrivain, le rapport de sa famille au sang, à la chasse, aux armes.

Chacun de ces deux textes peut évidemment être lu seul mais passer de l’un à l’autre ajoute à la puissance de sidération d’une prose au scalpel qui autopsie une famille et un pays comme l’enfant, à 11 ans, dépeça son premier cerf : vider les entrailles de l’animal, prélever le foie et en mâcher un bout, « bouillie chaude au goût de sang », émasculer le cerf, dégager le cœur. « La domination. Brandir un cœur encore chaud et mordre dedans. La preuve que tout était créé pour nous, pour notre propre usage. Une assertion répétée, faisant écho à travers les âges ». Et, dans ce diptyque, une forme d’art poétique aussi : fouiller, mordre à pleines dents, analyser cette violence transmise de génération en génération, des textes bibliques (Caïn en référence obsédante) à aujourd’hui. « Nous étions mis ici bas pour tuer. C’était immuable. C’était la loi de la famille, la loi du monde ».

« Tu es un homme, à présent, dit mon grand-père.
Tu es un homme à présent, dit mon père »

La chasse est rite initiatique, passage à l’âge adulte, dans et par le sang et la mort. Goat Mountain narre cette première chasse au Nord de la Californie, en 1978, sur les terres familiales, avec cette carabine à levier Winchester .30-.30 qui est pour l’enfant comme « l’inclinaison d’une aiguille », « l’inclinaison de la planète elle-même, m’entraînant de l’avant » : « A onze ans, je tirais avec cette carabine depuis déjà deux ans, à l’affût des cerfs d’aussi loin que remontaient mes souvenirs, mais cette chasse serait la première où je serais autorisé à tuer. Encore légalement trop jeune, mais enfin assez âgé selon les lois familiales ».

Le livre tient du huis-clos tragique : unité de temps, de lieu, d’action. Quatre personnages, quatre hommes, le grand-père, le père, le fils et Tom, l’ami de la famille. Malgré les immenses et sublimes espaces décrits, le récit, confiné et itératif, étouffe, tout entier porté par la soif de sang de l’enfant — « une part de moi-même n’aspirait qu’à tuer, constamment et indéfiniment » —, la violence primitive des adultes, du meurtre en ouverture (un braconnier abattu de sang froid par l’enfant, son corps suspendu comme un cerf comme un motif obsédant) à l’apothéose des dernières pages du livre. Sang, massacre, tension, violence innervent la prose de David Vann, moins pour les exposer que tenter de comprendre, quelques décennies plus tard, ce crime originel, la pulsion meurtrière. Que faire du cadavre encombrant ? Faut-il punir l’enfant et comment ? Les trois adultes se s’entre-déchirent et l’enfant, « né dans un univers de boucherie », tente de comprendre : « Comment pouvais-je tuer et ne rien ressentir ? Peut-on savoir comment nous sommes devenus ce que nous sommes ? ». Des années plus tard, le narrateur poursuit sa quête, « je ne peux m’empêcher de lire dans ce mort, même aujourd’hui, car je cherche toujours quelque chose ».

« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger »
(Térence, épigraphe de Dernier jour sur terre)

Le second volet du diptyque, Dernier jour sur terre, revient sur un fait-divers terrible : le 14 février 2008, entre 15h 04 et 15h 07, sur le campus de la Northern Illinois University, Steve Kazmierczak tue 5 personnes et en blesse 18 avant de se donner la mort. David Vann a travaillé à partir des rapports de police, courriels du tueur, témoignages, interviews pour tenter de comprendre ce passage à l’acte. Cela vous rappelle Capote ? Dernier jour sur terre tient de ce modèle, De sang froid, pour cette plongée sans masque dans une Amérique qui refuse de se confronter à sa dépendance aux armes comme dans la psyché d’un tueur, pour cette autopsie de ces « monstres » qui ne sont pas si différents de nous. L’enquête de David Vann dérange… certaines vérités ne sont sans doute pas si bonnes à dire, l’Oncle Sam préfère célébrer ses héros et patriotes.

Le meurtrier a tenté de ne pas devenir un tueur, d’échapper à la violence en lui. En parallèle, David Vann revient sur son propre parcours, l’héritage à 13 ans des armes de son père qui venait de se suicider, dont la carabine, « une Magnum .300 », qu’il « avait utilisée pour chasser le cerf ». Pourquoi David Vann a-t-il pu couper avec la violence, se délivrer ? Comment et pourquoi Steve Kazmierczak est-il, lui, devenu un assassin ? Que nous disent de nous ces crimes, ces séries de tueries ?

Entre fiction et non-fiction, ce diptyque sonde une violence intime comme collective. Refuse la barrière confortable du tueur considéré comme un monstre, un autre que soi. David Vann nous oblige à plonger en nous, à interroger cette pulsion de violence en chacun, il montre comment une culture, des héritages et traditions produisent des tueurs. Et cette frontière ténue entre roman personnel et fiction, part autobiographique et imaginaire romanesque, déstabilise nos certitudes.

Goat Mountain clôt une trilogie familiale et revient « au matériau de la première nouvelle », écrite par Vann il y a 25 ans. Le roman entre en écho avec Dernier jour sur terre : de livres en livres, c’est une fresque que bâtit l’écrivain, un Il était une fois l’Amérique, sa culture des armes, sa pulsion cruelle, sa fascination pour la violence. Parce qu’il « valait mieux connaître la vérité que de l’ignorer, aussi laide soit-elle ».

David Vann, Goat Mountain, traduit de l’anglais (USA) par Laura Deranjinski, Gallmeister, « Nature Writing », 256 p., 23 € — Lire un extrait

David Vann, Dernier jour sur terre, traduit de l’anglais (USA) par Laura Deranjinski, Gallmeister, « Totem », 256 p., 10 € 50 — Lire un extrait