Pour un vivre poétique

Hölderlin, le poète des poètes, nous enjoignait à « habiter poétiquement cette Terre ». Pourquoi le faudrait-il ? Qu’est-ce que cela signifie ? En quoi cette question est-elle d’actualité ? Que cela changerait-il si la proposition était effectivement mise en œuvre ?

En un mot, qui justifie ce petit plaidoyer : je pense que d’un vivre poétique émergerait une exigence décuplée de cohérence locale et une liberté renouvelée dans l’incohérence globale. Pour le meilleur.

Comme toute chose – ou non-chose, justement – d’importance, la poésie est certainement indéfinissable. Il n’existe ni concept simple qui subsumerait l’ensemble des écrits du corpus poétique, ni lot de textes clairement identifié qui permettrait de tenter de forger ou de façonner une notion extensive de l’essence du poème. Mais choisir la définition en creux, presque comme une théologie négative, par absence ou retrait, par ouverture sur l’impossibilité même, par arpentement de tout ce que la poésie n’est pas, ce serait à la fois trop lâche et trop serré. Il faut ainsi risquer, approximer, abîmer l’idée par jointements et sutures de mots nécessairement un peu violents et subrepticement factices. Choisissons donc d’appeler poésie cet art où l’intransigeante exigence de précision littérale s’associe structurellement à la puissance rythmique et phonétique de l’écrire de façon que tout fasse sens dans l’espace restreint du texte considéré. Aussi imparfaite soit-elle cette « proto-définition » expérimentale ne me semble offenser ni Villon ni Genet tout en tenant à distance la philosophie et une partie de l’écriture romanesque et théâtrale. La littérature authentique, comme il se doit, se trouve à la marge, en linéament des possibles de la poesispoïesis.

Il ne s’agit pas pour moi d’écrire ici un vibrant plaidoyer pour la poésie en tant que mode d’écriture. Sans doute le faudrait-il mais la prescription est en ce domaine rarement performative. Réveiller l’attente, réinstaurer la lecture poétique en tant que genre vif, voire vital, demanderait certainement moins d’en chanter les louanges ou d’en écrire l’éloge que de raviver l’esprit de sa réception. Et, n’en déplaise aux éternels apôtres de la décadence, aux déclinistes viscéraux, le fait est que la production demeure remarquablement active et novatrice. Bien que chaque époque se pense – à tort – comme plus mal lotie que la précédente, tout montre la formidable intensité de l’écriture poétique de notre temps. Dans une relative indifférence qui est d’autant plus étrange qu’il est plus aisé que jamais d’accéder à cette richesse textuelle.

Ce qui m’intéresse dans ce bref article, c’est de souligner ce qu’un être-au-dehors « poétique », ou frôlant cette visée, pourrait transfigurer de notre perception – et donc de notre perpétuelle recréation – du monde.

L’impératif de cohérence s’impose dans presque tous les champs de la pensée comme une « méta-loi » dont la transgression est impensable avant même d’être impossible. Tout peut être remis en cause, sauf – semble-t-il – la cohérence. Le procès en incohérence suffit à discréditer une pensée. Cette requête est évidemment raisonnable. Qui s’intéresserait à un modèle scientifique, un texte philosophique ou un traité technique incohérent ?

Penser, observer, écouter, poétiquement c’est exactement renforcer et affiner cette exigence. Le poétique ne se satisfait jamais des approximations indésirées et des tensions irrésolues. (Naturellement, quelques boutures métaphoriques sont ici nécessaires : au texte, on supplantera l’élément de monde considéré, au rythme et aux sons, on adjoindra toutes les modalités qui s’offrent pour accompagner le don littéral d’un sens lui-même partiellement relatif.) Le poétique prendrait la forme d’une intransigeance radicale dans l’impératif d’adéquation ou d’homogénéité. Si tout signifie, et signifie conjointement, et se-signifie dans le même temps, le réquisit de cohérence est inévitable. Il est la prémisse à la pensée. Un poème est ainsi construit qu’une unique virgule déplacée en altère absolument la consistance. Chaque mot est absolument irremplaçable. Lire le réel en tant que poésie impose un agencement suprêmement rigoureux de tous les atomes de signification décelés ici et là. L’extrême cohérence locale est inéluctable.

Il est néanmoins patent que la contrainte de cohérence globale n’est jamais respectée. Le physicien ne pense pas ses relations amoureuses en termes mathématiques, il ne cherche pas à réduire la portée symbolique d’un objet rituel à son contenu en quark et en leptons, il ne ramène pas ses choix éthiques à l’équation quantique qui, peut-être, régit son cerveau. Aussi matérialiste et réductionniste se clame-t-il éventuellement en toute bonne foi. Exiger la cohérence globale reviendrait à interdire la multiplicité des modes d’être qui constitue sans doute l’une des caractéristiques fondamentales du vivant. Pourtant, un certain malaise semble persister face à ce relâchement. Comme si renoncer à l’unique vision-version était une concession ou une faiblesse. Il faudrait, semble-t-il, tout faire pour conjurer chaque relent d’incohérence à longue portée. Le penser poétique me semble, précisément, tout au contraire, légitimer la puissante nécessité d’une diffraction des contraintes. Inviter à tempérer l’impératif de macro-cohésion alors même qu’il raffermit le besoin de micro-agrégation. Chaque poème est un monde en partie autonome. Dans une langue donnée, la même grammaire – à laquelle une douce violence est toujours possible –, le même champ lexical, les mêmes phonèmes, la même orthographe. Et pourtant : aucune inter-cohérence ne peut être exigée. De Rutebeuf à Deguy, le partage d’une exigence impérieuse de cohérence locale, mais aucune direction ou directive commune.

Les poèmes sont des tourbillons extraordinairement cohérents dans un flux globalement divergent. Ils sont des lieux de sur-cohérence, peu liés les uns aux autres, dans un espace très courbe et fluctuant. Vivre poétiquement – et nous sommes ici bien loin de ce que Hölderlin avait à l’esprit – relèverait donc d’une double mouvance.

D’une part, il s’agirait de faire preuve d’une acuité renouvelée aux détails, aux infimes, aux aspérités, tous chargés d’un sens littéral et référentiel qu’on pourrait dire illimité. L’astreinte de non-contradiction serait plus pressante que jamais.

D’autre part, la lancinante exigence de cohérence globale ou absolue – relevant d’avantage de l’atrophie des possibles que d’un authentique désir de rigueur – se trouverait relaxée ou adoucie.

Le philosophe Nelson Goodman supplantait la question « quand y a-t-il art ? » à la question essentiellement vide « qu’est-ce que l’art ? ». L’art n’a pas d’essence : ce qui fait qu’une œuvre « fonctionne en tant qu’œuvre » est exclusivement lié à la manière de la recevoir. Le génie de l’artiste n’intervient – et c’est évidemment immense ! – qu’en tant qu’il fournit un matériau suffisamment riche et subtil pour que la construction liée à la réception fasse sens (ou perturbe l’ordre du sens, peu importe). La manière « d’être poète » à laquelle je réfère ici n’est donc pas celle qui consiste à écrire des textes – la légitimité de celle-ci ne fait pas question – mais celle qui consiste à s’astreindre à utiliser poétiquement le matériau-monde. Et, naturellement, création et découverte ne peuvent ici que se confondre. Il s’agit de faire fonctionner le réel – tout le réel – en tant qu’œuvre. C’est-à-dire de chercher l’extrême « convenance » au sens, pourrait-on presque proposer, d’une harmonie régionale. Traquer l’inconséquence et la contradiction, ne tolérer ni confusion ni approximation. Précision presque paroxystique. Et, dans une logique vicinale dont les chemins sont toujours à redessiner, n’avoir plus peur de l’hétérogénéité des microcosmes. Voir la diversité chaotique d’une abondance irréductible qui n’a à obéir à aucun sur-principe régulateur. Aucun multivers dans lequel les mondes seraient parfaitement cohérents. C’est tout le sens du pluriréalisme ontologique.

Vivre poétiquement, donc, pour s’astreindre à l’extrême rigueur de l’ici et s’enivrer de la terrible douceur du partout.