En 1868, Thomas Eakins est à Paris. Il étudie la peinture et écrit ça à sa famille. Cet aveu d’un jeune homme qui deviendrait le peintre le plus implacable et le plus obtus jamais sorti de l’Amérique traduit à la perfection mon rapport à la poésie : « J’ai un grand besoin de lire des poèmes. Très peu me donnent du plaisir, mais je ressens toujours le besoin d’en lire plus. » Les Rolling Stones font chorus, dans le rôle du chœur tragique : « I can get no satisfaction, but I try and I try and I try… ». Le titre de ce dimanche formule maladroitement ce désir que l’écueil obstine. On pourrait le reformuler avec un scrupule historique : la poésie ne passe plus. Dans ce pauvre calembour comme dans l’aveu de Eakins, il faut tenir l’une contre l’autre les deux prémisses contraires : la poésie n’en finit pas ; la poésie est finie. Et le scrupule est inutile : le poème, depuis toujours, vit du désir et du doute de sa possibilité. C’est le grief de Socrate contre Homère et ses écoliers : la poésie est le faux en tant que le faux existe. C’est la vitrine du non-être, la marchandise illusoire, le fétiche dont le désir dissimule une lacune.

Le Parisien

L’Instinct de mort, mémoires d’outre-tombe de Jacques Mesrine, est publié pour la première fois en 1977 chez Jean-Claude Lattès, du vivant de Mesrine donc (il tombera sous les balles de la brigade anti-gangs le 2 novembre 1979) puis en 1984 chez Champ libre. Le texte était devenu introuvable, sinon en version plus ou moins pirate sur Internet. Flammarion l’a ressorti en 2008 à l’occasion de la sortie des deux films de Jean-François Richet, L’Instinct de mort et L’Ennemi public n°1. Il est désormais disponible en poche chez Pocket.
L’instinct de mort ou des mémoires d’outre-tombe, donc, puisque les pages de cette autobiographie — dans lesquelles Mesrine crache sa haine d’une société qui ne sait que condamner et de ses lois sur lesquelles il « dégueule » — se donnent comme une vérité, celle d’un homme qui se sait condamné et écrit déjà de l’au-delà.

7 janvier 1977. Gary Gilmore est exécuté, pour un double meurtre commis « de sang froid » en juillet 1976. Il se rêvait « gangster pour bousculer les gens », admirait Gary Cooper et Johnny Cash. L’Amérique a été fascinée par ce criminel hors du commun qui exige son exécution, refuse de faire appel, interroge la célébrité paradoxale que lui confèrent les médias, l’utilise pour confronter son pays à ses propres contractions, à l’échec de son système répressif.
Norman Mailer en fait le sujet central de son roman, Le Chant du bourreau, The Executioner’s Song, publié en 1979, couronné par le prix Pulitzer, disponible en français, dans une traduction de Jean Rosenthal, en Pavillons poche.

Jacques Sivan (DR)

Comme Judith Butler a pu analyser et effectuer les conditions et conséquences d’un « trouble dans le genre », Jacques Sivan, de manière systématique et inventive, a travaillé à troubler la poésie, l’écriture, la langue. Ses livres construisent des machines littéraires qui problématisent la poésie, en reconfigurent les conditions et effets, en font varier les formes et frontières établies. C’est cette entreprise radicale, essentielle à la poésie, que parcourt et expose La poésie motléculaire de Jacques Sivan qui vient de paraître aux éditions Al Dante.