Graciano grand, par Amélie Lucas-Gary

 

Vautour, Laurent Graciano

J’écris son nom. Rocheuses, Rio grande, cheval au galop ; dans le ciel de mon Amérique, le bleu dure. Les nuages épais rendent visibles les rayons du soleil, ils tombent droit dans la vallée ; et l’image orne depuis les chœurs du vieux continent.
Liberté dans la montagne. Une forêt profonde et bleue. Ses deux premiers romans déroulent un Moyen Âge inventé ; les personnages vivent un temps flou de passé et d’imagination : l’Amérique avant sa découverte selon un ami avec lequel je partage ces lectures. Et j’aime beaucoup cette idée : uchronie ou mystère de ce qui a pu advenir quand on n’était pas là. L’insularité aurait préservé le continent des certitudes historiques et des impossibilités – on ne sait rien par-delà l’océan.

Marc Graciano écrit le passé en dépit de l’Histoire. L’autrefois est libre, comme le futur et la montagne peuvent l’être : dans le premier roman, on grimpe, on remonte la rivière à la source, mais l’origine s’échappe et disparaît pour que l’auteur poursuive ; d’autres livres. Il a l’écriture en amont : amont des mots, amont de la mort. On exhume. Le découvrir relève du plaisir archéologique, c’est un trésor venu de loin. Ou de la conquête d’un continent, on se croit le tout premier. Son œuvre pose d’emblée la question : d’où vient cette langue, d’où viennent ces phrases ? Comment ces mots-là prennent-ils le chemin du réel ? C’est un secret je crois.

Le vieux et la petite fille du roman vont à contre-courant, ils remontent la rivière, mais on croit sentir, en lisant ce flot, l’attrait des phrases pour la pente de l’histoire. La langue lourde et dense suit le relief, s’immisce et pénètre. En amont, en aval, le mouvement est donc paradoxal, l’ambition du roman complexe. Et dans le troisième, Au pays de la fille électrique, l’héroïne descend la rivière. Son viol décrit avec beaucoup de détails durant les trente premières pages rappelle Irréversible.

Le film de Gaspard Noé formulait l’implacable, cette violence, pour remonter jusqu’au réveil heureux d’un couple le matin-même ; Graciano fait tout le contraire. Les personnages n’ont ni état-civil, ni passé : le présent est immense. Quand Noé exalte le destin, Graciano l’ignore. L’héroïne suit le cours de la rivière, elle se dirige vers la mer. Elle va se baigner. Et cette eau salvatrice partira en nuage pour retomber en pluie, ruisseler, rejaillir enfin. Cyclique, et circulaire – j’ai lu ça quelque part –, c’est l’écriture qui triomphe.

Vient justement de paraître Enfant-pluie, son dernier livre, le quatrième que je lis ; le narrateur est un enfant de la préhistoire, né une nuit de pluie torrentielle. Difficile de ne pas penser à la rivière du premier, quand on lit cette naissance diluvienne. C’est notre enfance, on pense à la Dordogne où Graciano est né : le jeune narrateur évoque l’homme blessé en précisant qu’il ne sait pas exactement où se trouve la peinture. L’évocation de Lascaux fait tourner la tête : on sait soudain que de ce temps on vient.

Cette nuit-là, une pluie torrentielle provoque un glissement de terrain qui met au jour un gigantesque amas de silex. L’eau abonde et déterre ; le peuple d’Enfant-pluie s’interroge sur les raisons de ce musée, sur le statut de ces objets manufacturés, les pratiques de leurs ancêtres, comme nous nous interrogeons aujourd’hui sur les leurs. Leurs questions sont les mêmes, leurs incertitudes prégnantes. Au sujet de leurs propres pratiques artistiques et de leurs motivations, les contemporains d’Enfant-pluie ont plusieurs explications, les mêmes que celles que nous leurs prêtons d’ailleurs. Le pourquoi s’échappe encore.

Rien d’étonnant à voir l’archéologie abordée sans détour dans la narration ; la langue de Graciano vient du toujours, du loin, de l’eau plus vieille que le système solaire. Les mots du Littré qu’il utilise comme des cailloux blancs pour remonter le temps, comme l’eau vieille qui circule : océan, nuage, pluie, nappe, source et rivière. Des mots qui jaillissent et qu’il sait recueillir. Alors dans mon bain ce soir, je pense au premier et au dernier livre, avant ou après ; et mon corps trempe dans une eau bue par des dinosaures autrefois.

Enfant-pluie part en voyage pour être initié aux pratiques de Celle-qui-sait-les-herbes. Elle nomme, et les mots rendent réel ; puis elle l’initie à la peinture. Je relis ce passage encore ; mes petites mains sont fripées, mes doigts flétris. Mon corps ramolli perd ses contours, je lis : « et elle a posé la main ainsi positionnée contre la paroi rocheuse près du grand cheval noir et elle a soufflé tout le pigment par la canule, ce qui a fait un brouillard noir qui est venu délicatement caresser le dos de sa main ».
La main négative aurait pu être invisible.

Amélie Lucas-Gary

Marc Graciano, Enfant-pluie, illustrations de Laurent Graciano, éditions José Corti, 2017, « collection Merveilleux n° 52 », 96 p., 14 € — Lire un extrait

Amélie Lucas-Gary vient de publier Vierge aux éditions du Seuil.