Camille de Toledo : vivre à partir des infinis que nous portons en nous (Le livre de la faim et de la soif) par Julien Boutonnier

Camille de Toledo © Ida Jakobs

« Ce que j’espère, du lecteur, c’est de l’interprétation ».
Camille de Toledo

Le livre de la faim et de la soif est un roman difficile à présenter parce que ses qualités ont la même teneur que le cœur fuyant de l’existence qu’elles nous font toucher du doigt : elles sont aisées à ressentir mais périlleuses à saisir avec les mots de la langue.
Camille de Toledo a construit un dispositif de narration complexe, un labyrinthe miroitant dont les facettes nombreuses se reflètent les unes les autres dans une incandescence narrative qui nous immerge au cœur du tumulte de notre monde en pleine mutation. Du début du livre jusqu’à la fin, le lecteur se trouve précipité dans la quête aventureuse d’un personnage abyssal, un livre à vrai dire, avec ses pages et sa reliure, un livre donc, obsédé par le désir de sortir de lui-même pour entrer dans la vie.

Il se sent tout débile, annulé, voit brutalement toute sa vanité. « Pourrai-je un jour atteindre une intensité égale ? Tuer, toucher, vivre ? Entrer dans l’existence ?

Dans l’espoir de s’extraire de sa prison de mots et assouvir ce désir impérieux de « se fondre dans le flux du réel », le livre ne cesse d’amorcer des histoires, accumulant en une succession échevelée des bribes de narration qu’il interrompt, reprend, abandonne, commente et dicte à son fidèle dactylographe surnommé la Pieuvre.

« Après tout, il dit, peut-être qu’il me suffirait d’ouvrir des parenthèses. Raconter quelques bribes d’histoires pour créer des poches d’extériorité. » Le livre, le pauvre, il se réjouit de cette idée. L’idée des parenthèses lui plaît, il veut y croire. Il pense que les parenthèses sont la solution pour échapper à lui-même, aux parois de ses pages.

La pieuvre, témoin narrateur, en sus d’en transcrire les inventions, décrit les péripéties rocambolesques et les émois passionnés de son maître conteur. Il nous livre aussi ses états d’âme.

Mais le livre, lui, s’en moque. Il s’élance et mes doigts le frappent, tacatacatac, en jouant les mitraillettes. Au nom de quelle loi ? Quel contrat les oblige ? Je le comprends, le livre. Il tente de s’arracher aux phrases mortes, pleines d’oriflammes déjà brandies. Et je ne veux pas désespérer de lui. Je suis son employé, après tout. Je voudrais, au contraire, l’épauler, le soutenir.
Ne riez pas ! Ce jour, je ne suis plus le chétif apprenti, sorti tremblant de tous ses doigts de la rue des Frappes, là où le livre m’a recruté. Depuis ce temps-là, j’ai changé, j’ai appris. Et si je note que le livre entaille la Terre comme un fruit, je jure que ça a lieu. Le monde s’ouvre. De la plaie coulent des gouttes d’avenir. Il me suffit de les recueillir pour voir comment la vie, déjà, se nourrit d’elle-même, comment le cycle clos de l’espèce engendre des êtres-boules et grâce à quelle astuce, dans leur boule, ils parviennent à jouir, à jouer, à respirer. A quoi ressemblera le livre, après, lorsqu’il aura perdu son corps ? Je voudrais tant l’aider, mais je ne peux, pour l’heure, que le suivre.

Ajoutons que le livre-personnage, non sans éprouver des peurs, nourrir des doutes et traverser des moments de désespoir, profite de l’opportunité que constitue l’ensemble des bouleversements et des craintes dont il est l’objet pour tenter de réaliser son rêve d’émancipation. Le roman, s’il traite donc de la question de l’incarnation, est aussi continuellement traversé par les thèmes de la mort de la littérature et de la disparition du livre.

Je sens que livre a peur comme les tigres de l’Inde, les jaguars du Surinam, peur comme cet homme qui marche vers sa mort, à l’entrée de la vallée des tourments, en suivant ses propres pas. Car il sait, pressent que quelque chose va se produire, est en train de se produire, qui marque la fin d’une certaine forme du monde, empli d’objets, de pesanteurs, d’étagères, de magasins d’étagères. Il pressent la fin des reliures, des plissures, des tranches, des rotatives, des ouvriers du livre, la fin de toutes les choses associées à l’épaisseur, à la pesanteur, à l’usage séculaire qui conduisait, dans toutes les langues, à vouloir préserver quelque chose de la mémoire entre deux couvertures, dans des tours, des rayonnages, des caves bien isolées de l’eau.

*

Le livre de la faim et de la soif est un ouvrage de langue française. Il est aussi un livre écrit dans une langue qui n’existe pas, dans un temps qui n’a jamais eu lieu, quelque part dans un pays par-delà les frontières, lequel pourrait sans doute ressembler au Yiddishland avant la destruction des Juifs d’Europe.

Cette langue qui n’existe pas saille précisément entre les différentes histoires narrées par le livre-personnage et son dactylographe. C’est dans ces lieux intervallaires de la narration, dans le nerf des liaisons que le lecteur tisse entre les nombreuses histoires racontées que l’essentiel de cette langue sans mots ni grammaire se joue en tant que matrice d’innombrables significations. Ce caractère potentiel du texte déplace le centre de gravité habituel du livre. Ce n’est pas tant l’écriture en elle-même qui est porteuse d’un dit, c’est le lecteur promu au rang d’interprète qui est invité à en déterminer la portée. Ainsi, le livre de Camille de Toledo, s’il propose un contenu foisonnant, se donne aussi, et peut-être d’abord, comme un contenant.

Le livre de la faim et de la soif, à l’image des grands récits fondateurs qu’il ne cesse de provoquer et subvertir, est donc une machine à susciter des questionnements et des interprétations : du début jusqu’à la fin du texte, et bien après le texte, le récit nous demande pour se commencer encore et encore.

Le lecteur se trouve invité à délaisser, en quelque façon, le miroir de la langue dans lequel il a l’habitude de se mirer et trouver une cohérence du monde, pour tenter une autre expérience, plus inconfortable certes, plus vaste aussi, au cours de laquelle il devra accepter de se perdre pour élaborer lui-même le sens de ce qu’il lit et, in fine, récolter quelque substance dont la valeur tiendra précisément à cela qu’il sera bien en peine de déterminer si elle appartient au registre de la sagesse, de la folie, de l’inanité ou de l’essentiel : quelques grammes d’une indécidabilité particulièrement précieuse en ces temps où dominent des discours (fondamentaliste certes, mais aussi capitaliste adossé au scientisme) qui tiennent la vérité comme un énoncé fini, discours dans les filets desquels nombre de consciences sont tenues captives. Cependant Camille de Toledo ne se fait guère d’illusion sur une telle promotion du doute et du suspens.

« Voilà, soldats ! j’imagine qu’il leur dira, le livre. Nous vous donnons en récompense les strates infinies du doute, le drapeau d’une Terre imaginaire où le métèque est roi. My kingdom ! My kingdom for a mule ! » Mais je doute que cela suffise. Est-ce assez, je m’interroge, pour apaiser en eux l’élan des certitudes, les ardeurs de la jeunesse ? Suffira-t-il de leur promettre une maison suspendue ? Et aussi ça. Comment pourraient-ils accepter, ces soldats, de vivre à l’ombre d’un saule sous le joug d’un roi à la souche arrachée ?

*

A l’image de son livre-personnage, le roman est donc placé sous l’autorité de cette question primordiale au regard de l’actualité mondiale : comment débuter encore ? Comment s’incarner aujourd’hui ? Comment prendre place dans l’histoire chaotique du monde contemporain quand tout semble déjà fini ?

— Maître, n’éprouvez-vous vraiment plus aucun regret ?

— Je suis transparent, la Pieuvre. Comme si je venais juste de naître.

— Mais vos mémoires, Maître ?

— Je n’ai plus de mémoire, mon ami. Et pourtant, comment te dire, je sens que tout est là, à ma portée, toutes les vies passées et celles à venir.

— Vous sentez-vous éternel, Maître ?

— Je ne sens plus le poids de ma conscience, mon ami. Il me semble que nous avons mis du temps, mais nous avons réussi. Nous voilà désormais prêts à entrer dans l’avenir.

— Ne serait-ce donc que cela, l’avenir ? Le mépris de l’homme pour l’homme. Des vies sans conscience, sans passé, capables de jouer avec le destin.

— Nous ne regardons que le pire, la Pieuvre. La mort ou la fin des temps. Nous sommes hélas sourds à ce qui devient, à tout ce qui est pourtant déjà là, sous nos yeux, qui est en train de naître.

— Que veux-tu dire, Maître ? Je ne vois pour ma part que la nuit et la détestation.

Pourtant ! Nous avons usé de cette Terre, mais les ruines que nous laisserons seront vite reprises par les arbres, les plantes. Nous sommes en exil, mon ami, et nous nous apprêtons déjà à migrer vers d’autres mondes. Il n’y a pas de terme à nos connaissances, à notre Histoire. C’est en ce sens que je dis : jusque-là, tout ne fut qu’une pré-histoire, un temps où la vie et la pensée et les langues ont réduit les formes de notre habitation, ici, sur la Terre, à partir de la rareté, de la pénurie, de la limite, et donc, du pouvoir, de la puissance et de l’oppression. Mais regarde, la Pieuvre, comme, déjà, nous pouvons nous projeter vers des horizons sans fin ; c’est ça, ce qui est à l’œuvre. Notre tâche, si elle existe. Répéter sans cesse que si nous avons un devoir, c’est celui de penser, d’agir, de vivre, à partir des infinis que nous portons en nous.

Camille de Toledo

A lire Le livre de la faim et de la soif, il semble évident que, pour prendre part au présent de notre temps où prolifèrent une multitude d’écritures, il nous échoit de reprendre à notre compte les récits fondateurs qui restent, qu’on le veuille ou non, le bois même dont nous sommes faits, quand bien même ils nous encombrent, quand bien même ils constituent un problème inextricable. La Bible, le Coran, sont des références incontournables du roman.

Tout doit être relié. Tu comprends ? Tout avance, sans moi, sans nous. Je parle et ce n’est pas ma voix. Des phrases me viennent et ce ne sont pas mes phrases. Les histoires se lient et ce ne sont pas des liens que j’ai conçus. Il y a désormais, de l’écriture. Qu’est-ce que j’y peux ? Des multitudes d’écritures, des fragments, des marges, des commentaires. Et, toujours, le sous-texte pénible qui nous poursuit. La Bible ! Les textes sacrés qui nous ont été servis, enfants, qui rejaillissent sans que l’on n’y puisse rien changer.

Camille de Toledo travaille à subvertir cette référence tellement sacralisée qu’elle se présente à nous comme hors d’atteinte, comme si tout déjà avait été dit. Subvertir la Bible, disais-je, non pas cependant pour l’amoindrir ou encore la rejeter mais, au contraire, pour nous la rendre substantielle de nouveau, proche, abordable, envisageable à l’aune de notre modernité et, ainsi, ouvrir des opportunités de transmission, ou du moins de reliaison. Car c’est là un des thèmes importants du livre : la liaison des mondes de la tradition et de la contemporanéité. Comme ici, où l’auteur revisite l’épisode de la traversée de la Mer Rouge par les Hébreux, imaginant que Moïse réussit à convaincre un enfant, le fils d’Ismaël, de s’engager dans le couloir miraculeux de la Mer rouge en lui promettant qu’il aura le temps de regarder les poissons à travers les murs liquides :

« Tu voudrais ça ? demanda Moïse en souriant. Voir les poissons de la mer Rouge ? » Le livre ne peut empêcher que cette texte-là remonte. Il voudrait que tout soit modifié, mais c’est là, c’est aussi son histoire. Ça revient pour donner de la cohérence à un monde qui n’en a plus. Et le fils d’Ismaël, impressionné, hocha la tête – ce qui, rétrospectivement, paraît une ruse, promettre à un enfant quelque chose pour le faire avancer, puis, quelques heures plus tard, lui interdire cette chose. Enfin, les enfants avancèrent, les parents suivirent. Il n’y avait décidément que le Miracle, les promesses de la terre et l’autorité de Dieu qui déplaçaient les foules. « Et n’en sommes-nous pas là, une fois encore ? pense le livre. N’en sommes-nous pas revenus à ces fictions-là, ces romans-là, pour ordonner encore et légitimer encore ce qui ne peut plus l’être ? » Et c’est ainsi, donc, qu’il s’engagea, le Peuple du livre, entre les deux parois qu’était devenue la Mer.

Ainsi, l’auteur mène un combat dans ce livre, une lutte émouvante, contre les grands récits, contre le monde de la religion, pour leur rendre leur substance plastique et désamorcer le sérieux mortifère qui les pétrifie, pour nous les restituer à notre mesure, avec les contradictions de notre sensibilité d’hommes du XXIème siècle et, en dernier terme, pour en extraire ce grand paradoxe que la tradition ne réussit pleinement que là où elle permet à l’inédit, à la contestation, à la jeunesse, de trouver un territoire sur lequel la pourfendre et réinventer le monde.

Je voudrais, vois-tu, nous donner une autre chance. Défier Dieu, lui arracher le sort de l’homme. J’aimerais que nous ne soyons plus, toujours, appelés par les premiers récits, hantés par les premières paroles. J’aimerais inventer, la Pieuvre, une autre habitation. Nous libérer, enfin, de ce mot étrange, ambigu, meurtrier, de culture. Je voudrais, par mon témoignage, laisser une trace d’un effort pour réécrire les mythes des origines.

[…]

Je voudrais réécrire la Loi, il dit. Tu comprends ? Sortir, arracher notre espèce malade, obsessionnelle, à tous ses vieux récits. Regarde, la Pieuvre. Regarde comme les rites nous séparent, comme les langues exigent que nous nous haïssions.

— Est-ce pour cela, Maître, que Moshe, dans vos histoires, dérive ?

— Moshe, dit le livre, Moshe, je l’espère, nous guérira de la perte, du chagrin et de l’exil.

C’est en cela je crois qu’un lecteur français pourra éprouver des difficultés à comprendre ce livre car, à rebours des usages les plus répandus, Camille de Toledo ne s’attaque aux religions ni pour y revenir, ni pour en finir, ni pour les célébrer, mais pour les bouleverser en tant qu’elles sont corrélatives à notre humanité.

Le livre, bien sûr, je le sais, ne veut pas de cette légende. Il lutte contre sa propre pente, pour donner une place au présent, à tout ce qui veut naître. Il n’a aucune envie d’être emporté sur ce terrain-là, le désert, la loi, la Mer fendue, le retour à la terre, parce qu’il sait, c’est sa grande piété, que tout désormais peut prétendre à la majuscule, le Mensonge, les Paroles et les Paraboles. Le livre, lui, préférerait imaginer qu’il y a, à l’origine, une table et sur la table, mélangés, inséparés, des carpes, du mouton, des jambons d’Espagne, un verre de lait pour l’agneau et le vin des vignes de Canaan, des millefeuilles de pigeons, de paons, des oranges d’Andalousie, un panier de fruits arraché aux peintures hollandaises et, autour de la table, des hôtes hybrides, barbares et bâtards qui parlent fort, tous ensemble, la cacophonie du présent où l’on mange, rote, fornique et autour de cette table, des langues mortes et vivantes, qui s’engendrent comme les habitants de Sodome. Le livre aimerait que de ces épisodes mortels, macabres, de la Bible, de la colère de Dieu, nous fassions notre bain. De Babel effondré, notre seconde naissance.

Concernant cette question de la tradition, il me semble qu’une idée importante du livre est la suivante. Loin de chercher à pacifier quoi que soit, ni même à résoudre les tensions qui structurent notre rapport à la tradition (entre rejet et retour), Camille de Toledo nous montre des personnages qui se trouvent en situation de flotter. Comme si, dans l’inextricable surabondance des textes, dans le trop plein d’histoires, dans la saturation générale des références, flotter demeurait une posture praticable. En rabattre sur la cause, sur les fondements, rester en surface, en éveil. Dériver sur le flot des contradictions, des paradoxes, les accepter, s’appuyer dessus sans chercher de résolution. Apprendre à vivre sans sol ferme : flotter au cœur d’une impossible synthèse, dans l’ouvert, loin de la terre, sans chercher à atteindre la terre. Simplement dériver, à vue, comme le personnage Moshe qui, parti pour se noyer et disparaitre en mer, se met à flotter infiniment.

Puis il se retourna vers la plage pour voir si les spectateurs étaient revenus à leurs affaires et comme plus personne ne semblait lui attacher d’importance, il cessa de nager. Mais Moshe ne coula pas. Non. Il flottait.

Il se souvint alors qu’il devait se vider de son air, expira, mais sans succès. Moshe flottait. A sa grande surprise. Il eut beau imiter les pierres, rien n’y faisait. Une fois encore, il pensa que ce devait être ça, la mort, le sentiment d’être rongé par le sel et de s’évaporer. Cependant, il ne mourait pas. Comme tout le monde, peut-être mieux, vu la porosité de ses os, il flottait. Et là, comme une planche ou un radeau, il demeura, curieux de voir jusqu’où il dériverait.

Et quelques 80 pages plus loin…

« […] Aujourd’hui, tu vois, je flotte et je contrarie ceux qui vieillissent en plongeant comme les arbres de l’Inde leurs racines dans la terre. »

Il faut imaginer Moshe heureux. Moshe tout entier dans sa dérive.

Sans terre. Sans le mirage de la Terre à l’horizon.

« Je suis l’algue, tu vois, je suis la méduse. Je vais où le vent me porte. J’ai oublié le jour où je suis parti, la plage d’où je me suis jeté à la mer. Tout me semble si loin. Le Ring des Pyramides, le combat, la victoire, le tatouage de ma peau. J’ai réussi, Etsuko, j’ai échappé à l’obsession de l’enfance. Et me voilà enfin, Moshe, sans attache, une ancre flottante, dérivant comme les icebergs du pôle, seul avec le sel qui me ronge et me dissout. Une ancre à jamais libérée de la Terre. Et si j’espère encore, c’est de croiser dans les profondeurs le fils d’Ismaël, l’enfant qui désobéit à Dieu. Oui, si j’espère encore, c’est de racheter la faute, la promesse non tenue, quand le Peuple du livre abandonna l’enfant, abandonna l’exil, le fils d’Ismaël, seul, derrière, rattrapé par les flots. »

Et encore…

N’as-tu pas compris, il me lance, ce que disait Moshe flottant sur la mer Morte ? Je veux être comme l’eau, comme la méduse. M’arracher à la fatalité de la langue, de l’encre, de tous nos corps malades. Je veux pouvoir naviguer, comme ça, au fil de l’eau, comme les enfants du Gange.

Enfin, sur le dos de la baleine de Melville…

La baleine, elle, se laisse porter sous le soleil, les épaisseurs de sa graisse bardée lui donnent, dans l’eau, la stabilité qu’il nous faut. La baleine malade, affaiblie, se sert de la cavité de sa gorge, de son énorme ventre pour survivre et ancrer notre habitation flottante.

*

La littérature mondiale reste une référence fondamentale qui structure Le livre de la faim et de la soif : Cervantès, Dostoïevski, Proust, Borges, Dumas… et puis, d’une manière plus implicite, Potocki, la littérature yiddish (j’ai pensé au roman A pas aveugles de par le monde de Leib Rochman). Ainsi, au fil du roman, ils sont tous là, intégrés aux ressorts narratifs du livre, comme ne le laissent pas entendre la simple recension suivante :

That is, comme je vous l’ai expliqué, in the bus, sentence known as « la prophétie d’Ivan Karamazov » […]

Purma, donc le conducteur de rickshaw de Varanasi, celui qui avait lu In search of lost time pour plaire à son Amour […]

Le livre a descendu les marches des ghats de la bibliothèque de Borges, le dernier dieu du panthéon hindou. […]

La baleine, notre compagne, nous garde, tous les deux, comme une promesse. […]

Et Dart, l’ingénieux, qui maintenant s’énerve : « Mais c’est qu’il est vorace, le singe. » Suivi par le rire des trois compères, Porthos, l’ivrogne, Athos, le grec, Aramis, le joueur, qui se portent au secours de leur ami.

A la différence de la Bible contre laquelle le roman et le livre personnage sont en lutte, la littérature est un véritable véhicule de la narration, jusqu’à s’incarner très concrètement dans la baleine de Melville sur le dos de laquelle logent les personnages à la fin du récit.

*

Un enjeu du roman consiste à s’attacher au monde tel qu’il est aujourd’hui, malgré les difficultés qui le traversent, parce que précisément c’est ce monde-là qui constitue la scène du commencement dont chaque jour, chaque heure, est l’enjeu. L’auteur nous jette sur cette scène de la manière la moins anthropocentrique qui soit parce que le ressort narratif du livre ne tient pas à une identification du lecteur au personnage, mais, comme je l’ai déjà spécifié, à son acquiescement à une errance erratique au travers de récits de natures diverses (du récit cosmologique au roman policier), au travers de différents temps de l’histoire et d’espaces géographiques fort éloignés.

Le livre, à peine entré, a gobé une amphétamine qui l’aide à tenir, à se métamorphoser, là, sur cette piste de danse de Saint-Pétersbourg. Je crois qu’il n’a jamais été aussi prêt de s’oublier. Il n’est plus qu’un corps qui sent l’alcool, la cendre, le mazout, la boue noire du fleuve, et il s’imprègne des parfums mêlés sur la piste, parfums de Femmes-Monstres, de Jeunes-Trans, d’Enfants-Rois, parmi lesquels le livre n’est plus qu’une chose sans mot : le livre de la danse, le texte fondu du geste, de l’oubli, du refoulement.

Ce personnage-livre constitue un attrait puissant de l’ouvrage de Camille de Toledo tout autant qu’il le mine. Dans la mécanique de son roman basée sur la dérive, la digression et l’insertion, il aurait été salutaire en effet que le lecteur puisse trouver de quoi s’arrimer au texte en s’identifiant au personnage principal. Or, si le livre partage avec nous cette malédiction du langage qui nous tient séparé du réel même des choses, il l’est à un degré supérieur et très différent puisque son corps est de feuilles, d’encre et, depuis peu, de composants électroniques. Cette altérité du livre empêche jusqu’au processus d’empathie, c’est du moins mon expérience : je n’ai jamais pu me mettre à sa place.

Cependant, le livre est un personnage fascinant en cela justement qu’il repousse sans cesse le désir du lecteur d’en construire une représentation. Au fil des 380 pages de l’ouvrage, jamais je ne suis arrivé à en construire une image mentale – et ce, malgré les illustrations qui ponctuent le roman. Comment pourrait-il se saouler alors qu’il est constitué de feuilles ? Comment pourrait-il même parler ? Chacun de ses actes m’a renvoyé à une contradiction insoluble, laquelle m’a sollicité dans une activité plus cérébrale qu’émotionnelle. Il me semble que le livre personnage fonctionne ainsi dans le roman de la même façon que le Tétragramme YHWH dans la Bible. Il s’inscrit dans le texte à la façon d’une coupure, d’une rupture dans le cours des phrases. Il renvoie à un irreprésentable qui aurait à cœur de s’extraire de sa gangue de langage. C’est dans cette radicalité que le roman puise sa puissance. En instaurant au centre de son livre un personnage inhumain, ou plutôt extrahumain, Camille de Toledo réédite la coupure inaugurée par le Tanakh, la Bible hébraïque.

Voilà pourquoi je pense que ce roman n’est pas un roman de langue française tel qu’on l’entend à l’ordinaire. Le français est une langue propice à analyser le réel, à en décrire avec précision les manifestations, mais, très rarement, il a été langue à trouver son élan dans les vacillements de l’irreprésentable, élan circulaire de plus, spiralé, quand son usage le plus ordinaire est celui, rationnel, de la causalité linéaire et de la chronologie.

Camille de Toledo

Le mérite de Camille de Toledo est grand donc, de déplacer la langue française vers un orient propice à la confrontation de l’irreprésentable et de l’incarnation, d’en avoir fait le creuset d’une autre Bible propre à notre temps. Il y a certes une certaine cruauté à retirer au lecteur de roman les joies de l’identification au personnage. Mais sans doute était-ce un coût nécessaire au déploiement de l’exercice de notre responsabilité. Quand l’artifice du roman en effet se dévoile et altère la crédulité du lecteur, la langue apparaît dans son arbitraire contingent, le charme est rompu, le lecteur se réveille, comme un cavalier assoupi, bercé par le pas de sa mouture, est brusquement tiré de sa rêverie au moment où celle-ci s’arrête au bord du chemin pour brouter l’herbe appétissante. Alors la langue se donne toute nue, prête à se constituer l’outil de notre lucidité dont l’objet premier pourrait être ceci, justement, que la langue nous devance toujours et que nous n’aimons pas qu’on nous le rappelle. Il est probable que ce dégrisement auquel nous invite Camille de Toledo ne fasse pas l’unanimité, quand bien même il soit vecteur d’une puissance d’incarnation intense et joyeuse. Parions cependant, au risque de se faire prophète, que ce livre trouvera ses lecteurs, tout comme La Clepsydre, ce film de Wolfgang J Has, auquel il me fait tant penser, lequel fut négligé voire conspué par les critiques à sa sortie, ce qui ne l’a pas empêché de traverser les ans.

Camille de Toledo, Le Livre de la Faim et de la Soif, Gallimard, 2017, 385 pages, 23 € 50 — Lire un extrait
Lire ici l’article de Johan Faerber
Retrouvez ici la Soirée Diacritik/Atout Livre dont Camille de Toledo fut le premier invité.
Camille de Toledo, « Poètes, romanciers, philosophes, artistes, nous sommes des légions à œuvrer pour que ça infinisse » (Le grand entretien)