Les Engagés : la percée nécessaire d’une série gay française

Affirmer en 2017 que la télévision française n’a jamais produit de série gay sonne comme le triste et incroyable constat de la frilosité des chaines à aborder le sujet. Des personnages homos abondent dans de nombreuses fictions, mais que l’on tolère tant qu’ils ne sont pas sexualisés et servent d’alibi. L’impératif est limpide : les chaînes veulent faire de l’audience de manière à être financées par les annonceurs et, dans ce but, lissent au maximum ce qui pourrait peut-être heurter le public – un public qui ne correspond à aucune réalité absolue –, nivelant les programmes vers des contenus pouvant être regardés « en famille ». C’est dire la difficulté que les créateurs, qu’ils soient scénaristes, réalisateurs ou producteurs porteurs de projets ambitieux et originaux ont à se défendre et trouver des financements.

La courte histoire de la télévision enseigne pourtant tout l’inverse. Les séries qui ont marqué les esprits sont effectivement aux antipodes de ce raisonnement. Depuis environs 30 ans, la « Quality TV » a révolutionné le petit écran, de Twin Peaks (1990 – 1991) à Six Feet Under (2001 – 2005) ou Mad Men (2007 – 2015), pour ne citer qu’elles, avec pour caractéristiques principales des contenus osés, engagés, progressistes, traités avec une véritable exigence artistique. Si aucune d’entre-elles n’est française, c’est sûrement que les américains ont fait sauter les verrous de plusieurs tabous, que les financements se sont faits via des chaines privées (HBO, Showtime) et que mathématiquement, l’amortissement ne peut simplement pas être le même avec une population près de cinq fois supérieure à la nôtre (sans compter les autres pays anglophones).

S’agissant des contenus spécifiquement LGBTQI, le retard est sans appel puisque pour se voir représenter – et se construire – il a fallu lorgner du côté de l’étranger. Il y a eu l’incontournable Queer As Folk – la version anglaise de 1999 à 2000 et la version américaine de cinq saisons de 2000 à 2005 (série timidement diffusée à l’époque en France, à minuit, sur Jimmy) – mettant en scène la vie de six amis homos. Il y a eu aussi la merveilleuse mini-série Angels in America (2003) sur l’arrivée du VIH, série servie par un casting de cinéma, malheureusement restée très confidentielle. Ilene Chaiken a créé The L Word (2004 – 2009), la plus connue des séries lesbiennes, dont la réalisation bâclée de la fin restera dans les mémoires. Entre 2014 et 2016, HBO a diffusé Looking, dont le scénario est centré sur un groupe d’amis à San Francisco – série avortée et rapidement bouclée par un téléfilm. En 2017, ABC a diffusé When We Rise, avec un scénario de Dustin Lance Black, une série muséale partant des émeutes de Stonewall jusqu’à nos jours, mais empêtrée dans une mise en scène mélodramatique. De leur côté, les anglais ont produit de courtes mais percutantes séries moins connues : Beautiful People (2008 – 2009), Lip Service (2010 – 2012) et le combo Cucumber, Banana, Tofu (2015). C’est à peu près tout, et cela en dit long sur les lacunes, heureusement comblées par le cinéma.

Réalisée par Maxime Potherat et Jules Thénier, la série Les Engagés inaugure donc en France la première série focalisée sur des personnages de la communauté. Autant dire que les attentes, particulièrement en termes d’enjeux de représentation, sont importantes. Le scénariste, Sullivan Le Postec, porte son projet depuis environs cinq ans sous différentes formes, mais sans succès. Si la série existe aujourd’hui, c’est parce qu’elle a trouvé des producteurs convaincus (Sophie Deloche et Baptiste Rinaldi), mais surtout en raison de son format de production et de diffusion sur le web, soutenue par la plateforme Studio 4, filiale de France Télévisions, qui entend être un « territoire d’expression pour les auteurs ». Cette première saison s’articule en dix épisodes de dix minutes. Une opportunité d’exister en dehors des chaines « classiques » qui ne doit pas pour autant occulter la précarisation des professionnels réunis autour de ce type de projets.

Hicham (Mehdi Meskar), 24 ans, décide brusquement de quitter Saint-Etienne pour Lyon sans prévenir sa famille, à la recherche de son ancien ami Thibault (Éric Pucheu), 28 ans, militant pour les droits LGBTQI au « Point G », en qui il voit un modèle. La série dessine le parcours de ces deux personnages, le premier décidant enfin d’assumer son identité sexuelle et vivre une nouvelle vie, et le deuxième en proie à des contradictions éthiques et la souffrance d’une ancienne relation. Autant le dire d’emblée, il s’agit d’une vraie réussite. La série tient parfaitement en terme de dramaturgie alors même que le rythme n’était pas simple à trouver au regard des dix minutes allouées à chaque épisode. Il n’y a ni creux ni l’impression qu’il fallait caser à tout prix les arcs narratifs possibles. Les personnages sont très bien dessinés, non caricaturaux. On peut néanmoins émettre quelques réserves à propos des dialogues sur lesquels pèse la trace écrite du scenario, mais sans que cela n’enlève rien à la pertinence du discours. Le soin apporté à l’image plutôt contrastée, révélant de belles couleurs, et l’horizontalité du cadre, emportent la web-série vers une qualité autre que celle des standards télévisuels. Enfin, la musique impulse une ponctuation et respiration, tantôt indice de profondeur et de sérieux, tantôt de suspens.

Dans Les Engagés, les rebondissements sont souvent des lieux d’enjeux de représentation pour les LGBTQI. Il y a d’abord ce parti pris manifeste de prendre comme un des deux personnages principaux un jeune racisé d’origine magrébine et musulman (et un autre personnage secondaire d’origine asiatique). Une diversité absente de bon nombre de fictions télévisuelles et qui en outre, ici, n’exotise pas et n’utilise pas ses personnages comme un artifice. Hicham est un jeune homme qui véhicule et incarne une différence dont il a conscience sans y être réduit, avec des aspirations qui sont les mêmes que les autres, plus soucieux de savoir à qui il va donner son premier baiser ou avec qui il va coucher pour la première fois qu’autre chose.

Le problème est, si l’on peut dire, tout autre pour sa sœur Nadjet (Nanou Harry) : lorsque celle-ci vient le retrouver à Lyon et se rend au « Point G », un des membres l’accueille avec une fausse sympathie en lui disant, gêné et condescendant, qu’il va falloir, si elle veut rester dans les locaux, qu’elle enlève son voile. Une scène pour rappeler que des ostracisés peuvent en ostraciser d’autres ou pour dénoncer l’islamophobie qui explose de manière très inquiétante chez les gays comme dans le reste de la population. C’est Murielle (Claudine Charreyre) qui intervient pour la défendre. Une action qui vient casser l’image de « lesbienne agressive » qu’on avait pu se faire d’elle jusqu’alors, puisqu’on ne l’avait vu que dans deux scènes où elle criait et râlait.

S’agissant du sexe, il ne semble pas y avoir de fausse pudeur. La série s’enracine dans son époque et débute sur Hicham qui se masturbe devant un film porno et son coming out volontairement provocant à sa sœur rappelle comme un clin d’œil celui de Justin à sa mère dans Queer As Folk. Il est question de saunas, de plans à plusieurs, de PrEP, de prostitution, sans que cela ne soit un drame. Il était temps qu’une fiction gay prenne le pari du contemporain à contre-courant de la panthéonisation d’une époque certes incontournable mais fantasmée et sclérosante du tournant avant /après sida des années 80 (The Normal Heart, When we rise, etc). Une époque que ceux qui l’on connue vantent pour l’esprit de solidarité ou la mobilisation qu’elle a engendrée mais dont certains sont incapables d’en percevoir la continuité sous d’autres formes aujourd’hui.

Ce relais brisé entre les générations, il en est question dans la série : certains ont une carrière, sont devenus des notables du milieu et temporisent le sentiment de révolte des jeunes alors que d’autres les encouragent. Sans angélisme, la série fait d’ailleurs état des tensions qui règnent au sein de la communauté en panne de convergences, particulièrement depuis le vote du mariage pour tous, alors que rien n’est jamais acquis et que d’autres luttes sont encore à gagner : droits des Trans, PMA, GPA, lutte contre le racisme, droits des femmes, etc. La crispation au sujet de l’outing d’Amaury Mercœur (Franck Fargier), l’adjoint au maire qui fait des déclarations homophobes, est l’un des fils rouges de cette première saison. Le dilemme s’entend en ces termes : il n’est pas légitime d’outer quelqu’un mais ses déclarations publiques homophobes sont si révoltantes que, dans ce cas, cela se justifie. Chez les anciens, Humbet Lacombe (Jean-Christophe Bouvet) rappelle que « la dénonciation, c’est presque facho, hein ! », tandis que Claude « l’affreuse » (Denis D’Arcangelo), haute en couleurs, résume : « Autant aux États-Unis les journalistes ne laissent plus rien passer, autant ici, les placards sont pleins ». Une fracture qui se retrouve respectivement entre Hicham, fraichement assumé, et Thibault, plus prompt à dénoncer l’hypocrisie. Message aux activistes et journalistes qui ont de sérieuses questions à se poser !

Cette première saison doit être considérée à l’aune de son caractère pionnier et mise à l’épreuve dans ce qu’elle proposera par la suite. Elle réussit en tous cas à tenir sur le fil ténu de la justesse, sans chercher l’assentiment ni le didactisme à destination des hétéros, et sans tomber dans le piège des problématiques en vase clos de l’entre soi. On attend surtout que la série gay fasse plus de place aux lesbiennes, bi, trans. Par-delà les enjeux essentiels de représentations, il y a d’abord des personnages attachants, de belles histoires d’amours et d’amitiés que l’on suivra avec plaisir à l’avenir.

Les Engagés. Série créée et développée par Sullivan Le Postec.
Réalisation : Jules Thénier et Maxime Potherat. Production : Sophie Deloche et Baptiste Rinaldi. Direction de production : Jacques Bontoux. Directeur de la photographie : Juan Siquot. Montage Nathan Dellanoy et Nicolas Lossec. Mixage : Charli Masson. Musique Originale : Franck Lebon. Avec Mehdi Meskar, Éric Pucheu, Denis D’Arcangelo, Nanou Harry, Claudine Charreyre, Franck Fargier, Claudius Pan, Pierre Cachia, François-Xavier Phan, Romain Ogerau, Anaïs Fabre.

Diffusé à partir du 17 mai à 19h sur Studio 4
En DVD le 8 juin et en VOD le 16 juin chez Optimale